Chapitre Vingtième
lettre du saint, il nous faut maintenant raconter un grave événement qui, par la permission divine, ne fut pas sans influence sur la conclusion d'un armistice, s'il est permis de s'exprimer ainsi, dans cette affaire de la juridiction ecclésiastique.
Origine de l'ordre des Humiliés. — Causes de leur décadence. — Le pape et saint Charles tentent inutilement de les réformer. — Vains efforts du nouveau général. — Tentative d'assassinat sur la personne de l'archevêque. — Sa préservation miraculeuse. — Émotion produite par ce crime à Milan, à Rome, etc. — Conduite d'Albuquerque. — ■ Le chevaleresque beau-frère du saint. — Le saint ne veut pas qu'on songe à venger cette insulte personnelle, mais plutôt les offenses faites à son droit épiscopal. — Pie V et les cardinaux se réjouissent de sa préservation miraculeuse. — Lettres échangées entre Pie V et le saint. — Lettre du roi d'Espagne à Albuquerque. — On sollicite l'archevêque de prendre des précautions. — Sa belle réponse.— On lui recommande de se mettre en garde contre l'orgueil, après une si visible protection de Dieu. — Sa réponse.
ARM I les ordres religieux qui, à cette époque, avaient besoin d'une sévère et complète ! réforme, il faut placer en tête celui des Humiliés. Il remonte au commencement du XIe siècle (I). Les villes de Milan, de Pavie, de Lodi, de Crémone et plusieurs autres cités lombardes, ayant résisté à l'empereur Henri II, appelé le saint, celui-ci les soumit par la force. Pour les punir de leur résistance, il déclara prisonniers de guerre les principaux habitants de ces villes et il les conduisit en Allemagne. Après de nombreuses années de captivité, un nommé
i. Nous suivons ici le sentiment de Nicolas Sormani, docteur de la Bibliothèque ambrosienne. — Il appuie son opinion sur des documents authentiques. V. Oltrocchi, p. 143, note 6.
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Guido, profitant de l'influence qu'il avait sur ces exilés, leur persuada de renoncer de cœur à toutes les vanités du monde, dont le malheur leur faisait en quelque sorte toucher de la main le néant, pour se consacrer au service de Dieu. Ces gentilshommes, touchés par la grâce divine, accueillirent ce conseil avec empressement et générosité et, en l'année 1017, comme témoignage de leur renoncement au monde, ils se vêtirent d'habits de drap grossier, couleur de cendre, avec un long manteau et des bonnets de la même étoffe. Ils ne songèrent plus qu'à se livrer aux exercices de la piété, de la charité et de la pénitence. L'empereur, instruit du changement opéré dans ses prisonniers de guerre, les fit appeler et, après avoir contemplé avec émotion leurs grossiers vêtements, leurs visages empreints des sentiments de la plus humble résignation, il dit : « Vous voilà enfin humiliés!» Il les exhorta à la persévérance et leur accorda, avec la liberté, la permission de rejoindre leurs familles.
En les voyant, leurs femmes, comme par une inspiration de la grâce, s'écrièrent qu'elles voulaient les imiter ; elles prirent également des habits grossiers et elles se mirent à filer la laine.
Le premier couvent des Humiliés s'établit à Milan dans le quartier de Bréra. Ils étaient pauvres et, pour gagner leur vie, ils fondèrent des fabriques de draps qu'ils tissaient eux-mêmes. Leur ferveur fut d'abord admirable, ils chantaient des psaumes en travaillant : ils étaient devenus pour tous un grand sujet d'édification. L'ordre s'étant accru promptement, d'une manière considérable, ce fut un commencement et une cause de décadence. Leurs fabriques très renommées se
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multiplièrent : ils expédiaient des draps dans toute l'Europe. En peu de temps, ils devinrent si riches qu'ils précédèrent, en quelque sorte, par leur industrie, leurs relations et leurs finances, la fameuse compagnie des Indes; ils pouvaient même prêter aux souverains. Cette immense fortune engendra d'abord le relâchement, qui fut suivi de désordres plus graves. Ils ne tenaient plus compte de l'observance religieuse, lorsque le 13 février 1560, Pie IV nomma son neveu, le cardinal Borromée, protecteur de l'ordre. Malgré sa jeunesse, le saint voulut travailler à la répression des abus et des désordres dont les religieux, confiés à sa sollicitude, se rendaient coupables. Il convoqua en 1562 un chapitre général à Vérone. On nomma un nouveau général qui ne s'occupa en rien de réparer le mal. Avertis par Pie IV, après le concile de Trente, de la nécessité de se conformer à ses décrets sur les réguliers, ces religieux n'en continuèrent pas moins leur vie dissolue. Retenu à Rome, le cardinal Borromée ordonna à son vicaire, Mgr Ormanetto, d'assister à la congrégation générale qui devait avoir lieu pour l'élection d'un général, en 1565. Le délégué du cardinal fit tout ce qu'il put pour diminuer le mal; on lui promit après de grandes difficultés, cle fonder un noviciat et un séminaire pour y instruire les jeunes gens. Cette disposition, approuvée par Pie IV et par Pie V, ne fut jamais mise à exécution. Pie V fit alors de nouveaux règlements, en avril 1567, pour réformer cet ordre, et il chargea le cardinal Borromée de veiller à leur observation. Le général mourut sur ces entrefaites; le pape, par un bref du 10 mai, autorisa saint Charles à substituer un général de son choix à celui nommé par le chapitre, s'il le jugeait
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dépourvu des qualités et des vertus nécessaires pour introduire une sérieuse réforme.
L'archevêque convoqua les Humiliés à Crémone, le 5 juin: le chapitre dura jusquau 14 du même mois. Il présida lui-même, avec une grande prudence et une rare modération, toutes les réunions des pères, et il en rendit compte à Mgr Ormanetto. Les Humiliés firent opposition à la bulle des réformes, envoyée par Pie V, déclarant que le saint père avait été mal informé. L'archevêque les engagea d'abord à l'accepter .avec soumission. Il avait en poche le bref de Pie V l'autorisant à nommer un général ; il jugea plus prudent d'en réserver la lecture. Les sujets vertueux n'étant pas assez nombreux pour pourvoir à la réforme, et surtout à l'établissement du séminaire projeté, il proposa d'appeler de Naples quelques-uns des meilleurs religieux.
Vint ensuite l'élection du général ; « je leur fis une exhortation préliminaire, dit-il, les engageant à n'avoir en cette affaire d'autre considération que celle de la gloire de Dieu, le besoin présent de leur religion et de choisir la personne qu'ils croiraient en conscience capable de porter ce fardeau. Sur 37 votants, vingtneuf élirent Mons. Toso le jeune. Ils avaient, comme je le crois, pour but d'élire un général à leur goût qui par son autorité, son audace et l'appui de ses amitiés, s'opposerait aux réformes (I). »
Le cardinal déjoua tous ces projets et déclara que le pape lui avait donné le droit de choisir un autre général si l'élu ne lui paraissait pas réunir les qualités désirables. Le P. Toso, malgré son mérite, n'était pas l'homme de la situation ; sa naissance illégitime d'ailleurs devait