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Histoire de Saint-François-du-Lac [microforme]

Le but de ce chapitre est d'établir l'origine du nom de Saint-François appliqué à la localité qui est au sud du lac Saint-Pierre, Je crois l'avoir trouvée dans une pièce de 1638 ; mais voyons comment, au cours des années antérieures, l’on désignait ce lieu,

Lors de son premier voyage sur le fleve Saint-Laurent (1603), Samuel de Champlain remarqua une rivière, à gauche, en entrant dans le lac Saint-Pierre (c’est la rivière Nicolet), et, après l'avoir mentionnée, il dit : “continuant du même côté, il y à une autre petite rivière qui entre environ deux lieues en terre et sort de dedans un petit lac qui peut contenir quelques trois ou quatre lieues.” Le petit lac signifie ou la baie de la Vallière ou la baie de Saint-François ; en ious cas, la rivière Saint-François prend sa source au lac dit maintenant Saint-François, à cent milles du lac Saint-Pierre. Je soupçonne les imprimeurs d’avoir dénaturé ici le texte de Champlain.

Six ans plus tard, le même explorateur décrivit de nouveau la contrée du lac Saint-Pierre. “ Du côté du sud, dit-il, il y 4 deux rivières, l’une appelée la rivière du Pont et l'autre de Gennes, qui sont très belles et en beau et bon pays.”

La rivière du Pont, du nom de Pontgravé, compagnon de Champlain, est celle de Nicolet, Quant au nom de Gennes, qui semble s'appliquer à la rivière Saint-François ou à l’Yamaska, je ne puis le rattacher à aucun personnage du groupe de Champlain, à moins que ce ne soit de Guers, commis de la traite. Les typographes ont fort maltraité les phrases de Champlain dans l'édition publiée du vivant de l’auteur, et même sur ses cartes, on voit que la fantaisie des graveurs se donnait libre cours.

Le fondateur de Québec ne dit rien de plus au sujet de la rive sud du lac Saint-Pierre,

Jean de Lauzon était, de tous les officiers de la compagnie de la Nouvelle-France (fondée en 1627) celui qui prenait la part la plus active au fonctionnement de ce corps. Son second fils, nommé François, naquit en 1634 ou dans les premiers jours de 1635. Dès le 15 janvier de cette dernière année, la compagnie accordait à cet enfant une vaste

concession de terre à prendre en Cañada, dans les endroits que le gouverneur désignerait.

Voici un acte qui délimite cette concession :

“ Nous, Charles Huault de Montmagny, chevalier de l'ordre Saint- Jean de Jérusalem, lieutenant de Sa Majesté en toute l'étendue du fleuve Saint-Laurent de la Nouvelle-France, suivant un mandement en suite d'une concession 1aite par messieurs de la Compagnie #+ la Nouvelle-France, en date du 15 janvier 1635, au profit de François de Lauzon, écuyer, fils de messir: Jean de Lauzon, chevalier, conseiller du roien son Conseil d'Etat,—de la consistance de: terres çi-après déclirées,—nous nous sommes transportés (1) aux lieux mentionnés par la dite concession, et étant à l'embouchure d'une rivière qui est du côté du sud, qui descend du lac ou vient proche du lac Champlain, (2) y aurions entré et monté en icelle, et pour plus facile connaissance aurait été nommée la rivière Saint-François (3) et descendus à terre, assistés du sieur Paul (4), de Guillaume Hébert (5), de Gaspard Le Poutourel (6), du sieur Bourdon, ingénieur, et de Jean Guytêt (7), notaire, ammis-greffer ; aurions déclaré à Nicolas Trevet (8), écuyer, à ce présent, que nous le mettions en possession réelle et actuelle de la consistance des terres, îles, rivières, mers et läcs mentionnés par la dite concession, air nom et comme procureur du dit sieur de Lauzon fils, pour en jouir, par lui et ses hoirs et ayants cause; à quoi obtempérant, le dit sieur Trevet, au dit nom, aurait coupé du boïs €, arraché de l'herbe croissant sur les dites terres et fait les cérémonies à ce requises. Et pour marque de la prise de possession avons fait enfouir du côté main gauche, en terre, vis-à-vis le bout de haut de la première île (9), une pierre avec quatre plaques de plomb au pied d’un sycomcre, sur lequel nous aurions fait graver une croix par le dit sieur Bourdon, er présence des sus-nommés, lesquelles plaques et pierre que nous

(1) A la fin de la pièce, il dit qu’il n’a pas jugé à propos de se rendre jusqu’à l’autre extrémité de la seigneurie. Alors il n’a pas dépassé le lac Saint Pierre au cours de ce voyage.

(2) La rivière Saint-François a ses sources très loin du lac Champlain, dans la direction du nord-nord-est relativement à ce lac,

(3) Evidemment du nom de François de Lauzcn.

(4) Je ne connais que Jean-Paul Godefroy dont le nom de baptême corresponde à celui de ce personnage. Voir Société Royale, 1882, p. 49.

(5) Fils de Louis Hébert, premier cultivateur en Canada. Il mourut en l’année

(6) Parent de Jacques Leneuf de la Poterie.

(7) La pièce çi-dessus se trouve dans son greffe, à Québec,

(8) Seule mention connre de ce personnage en Canada,

(9) Celle que nous appelons l’île du Fort ? C’est la principale du groupe.

avons fait enfouir ne servent que pour marque de prise de possession et non pour bornes, d'autant que lg dite rivière Saint-François sert de bornes, d'un bout, aux dites terres, et, d'autre bout, pour bornes, une île nommé Saint-Jean et la rivière nommée Sainte-Marie (1) qui sont au-dessus du Sault Saint-Louis en montant le dit fleuve Saint-Laurent, icelle rivière Saint-François, île Saint-Jean (2) et la rivière Sainte-Marie y comprise, auxquelles terres concédées nous aurions donné (3) la seigneurie de la Citière suivant le désir du dit sieur François de Lauzon. Et d'autant que la dite rivière Saint-François et île Saint-Jean son: tenants incommutables et qui ne peuvent varier, ni être changés, nous n’avons pas estimé être nécessaire de nous y transporter, Et de tout ce que dessus le dit sieur Trevet nous a requis acte à lui octroyé. Fait au fort des Trois-Rivières (4), le 29 juillet 1638. (sigratures) C. H. de Montmagny, N. Trevet, Jehan Bourdon, Le Post (5), Guillaume Hébert, Pouterel.”

Sir Louis H. Lafontaine observe (6) que la profondeur de ces terrains n’est pas citée ‘ins l’acte de 1638, mais, dit-i, une partie s’étendait sur le territoire actuel des Etats-Unis et le tout eut formé un royaume en Eurone. Il ajoute que M. Varin, notaire à Laprairie, il y a trente ans, possédait un papier disant que la Citière, d'après une déclaration de l’intendant Duchesneau, vers l'année 1677, était ‘ d’une étendue de plus de soixante iieues de pays.” Le front, au fleuve Saint-Laurent, ne dépassait guère vingt-cinq lieues. L'expression ‘“ soixante lieues ” sigüifiait donc la profondeur.

Dans l'intervalle qui s’écoula entre 1638 et 1676 où le privilège de la famille Lauzon fut aboli, M. de Lauzon et ses enfants concédèrent les fiefs suivants à diverses personnes, savoir: Laprairie, Longueuil, les îles Saint Paul, Sainte-Hélène et Mortréal, les seigneurie d’Yamaska et de Saint-François-du-Lac, Au dessus de Laprs ‘rie et plus bac que Saint-François-du-Lac (sauf dans le gouvernement de Québec), cette famille ne figure nulle part dans les titres des fiefs ou seigneuries.

Nous allons voir que le nom de Saint-François s’est conservé sans interruption, depuis 1638, tout en se modifiant queloue peu de temps à autre, D'abord, ce fut Saint-François tout court ; puis Saint-Françoisdes-Prés ; ensuite Saint-François-X=vier, qui est le vocable de la pa-

(1) La rivière Châteauguay ?

(2) Ce doit être l’île Saint-Bernard, nommée aussi l’île des Sœurs,

(3) 11 manque ici un mot ou deux.

(4) A cette époque qu’il n’y avait pas d'établissement françeis sur le fleuve, audessus des Trois-Rivières.

(5) Pas connu d’ailleurs. Peut-être est-ce le ‘‘ sieur Paul” mentionné plus haut.

(6) Société Historique de Montréal, seconde livraison, 1859, p, 6%.

roisse. Dans certains actes des anciens notaires, on lit ‘ Saint-F 'ançois sur le lac Saint-Pierre.” La coutume papulaïre était de dire ‘ Saint- François-du-Lac ;” c'est aujourd’hui le nom légal. (1)

On a prétendu que le nom de la rivière Saint-François venait d'un fils de Pierre Foucher, gouverneur des Trcis-Rivières. Boucher n’a pas eu d'enfant du nom de François. D'autres veulent qu’il s’explique par

‘ceiui de François Crevier ; or François, fils de Christophe Crevier, ne

en 1640 et tué tout enfant (1653) par les Iroquois, n’a rien eu à faire avec les terres des bords du lac Saint-Pierr:. Les seigneurs Boucher et Crevier n’ont possédé Saint-François que vingt ans après ‘adoption du nom de ces lieux, somme on peut s’en convaincre aisément.

Le fort Richelieu, construit, au mois d'août 1642, sur l'emplacement où est l4 ville de Sorel, inécontentait les Iroquois, qui se tenaient constanment en embuscade dans ses environs. Les patrouilles françaises ne parvenaient pas toujours à déloger ces maraudeurs si alertes et connaissant tous les détours des îles du jiac Saint-Pierre. L'été de 1643, douze hommes {des Algonquins des Trois-Rivières, parait-il) qui vêchaient à l’entrée de la rivière Saint-François, furent mis en fuite par les Iroquois, après un combat opiniâtre. La Æe/ation des Tésuites (page 66) qui » conte ce fait, dit que c'était “ dans le lac Saint-Pierre, à sept ou huit sieues de l'habitation (fort de Richelieu) à l'embouchure d’une rivière appelée Sa;at-François.” ‘La vraie mesure est de cinq lieues au plus. Le nom de Saint-François se présente ici comme le nom d’une localité déjà connue par cette désignation.

Les Jésuites avaient donné à la grande île du lac Saint-Pierre le nom de Saint-Ignace en mémoire d’Ignace de Loyola, fondateur de leur Ordre, et ils peuvent avoir nommé la rivière du nom de Saint-François pou: honorer Sairt-François-Xavier, leur plus grand apôtre ; cependant je ne puis m'empêcher de croire qu'il s’agit plutôt de François de Lauzon, puisque la Citière était bornée par ce cours d’eau, auquel le nom de ‘‘rivièr2 Saint-François ” est imposé par le document de 1638.

Après l'abandon et la destruction du fort de K'chelieu, vers la fin de l'automne de 1646, les Iroquois se répendirent, durant l'hiver, par toute la contrée du lac Saint-Pierre. Au commencement du printemps, l'ur': de leurs bandes rencontra quelque part, dans la baie dite à présent de la Vallière, Simon Piescaret, le plus vailaut (es chefs Algonquins et le tua; ce fut le dernier coup porté à la race algcaquine comme nation guerrière redoutable.

Françnis de Lauzon, qui avait le titre d’écuyer dès l’âge de 3 ans, ne paraît pas avoir demeuré en Canada. Il devint conseiller au parlement de Bordeaux vers l’âge de 10 ans et prit le surnom de sieur de

(1) Note du juge Charles Gill, qui m’a beaucoup aidé dans ces recherches.

l'Isle. En 1647, il tailla à même son domaine de la Citièrs la seigneurie de Laprairie en faveur des Pères Jésuites, mais il ne tenta jamais de faire défricher et hæbiter le reste de l'immense domaine qui lui éteit échu à condition de le mettre en valeur. Ses titres seigneuriaux n’ont jamais été, par conséquent, d'accord avec la loi. En 1648, il céda ses droits à,soa frère, Louis de Lauzon.

L'automie de 1661, Jean de Lauzon, père, débarqua à Québec en qualité de gouverneur-général. Peu de jours aprés, Jean de Lauzon, fils aîné, épousa, dans la même ville, Anne Després.

M. de Lauzon, père, retourna en France, l’année 1656 et ne revit plus le Canada.

Louis de Lauzon, seigneur du grand fief de la Citière, et de la petite seigneurie de Gaudarville (près de Québec) épousa, en 1655, Catherine Nau de Fossembault et lorsqu'il se ncya, en 1650, il n'avait pas d’enfant. La Citière passa à son frère aîné, Jean, chevalier, grand sénéchal de la Nouvelle-France, seigneur de Lauzon (la Pointe Lévis) et lieutenant au gouvernement de la Nouvelis-France, lequel fut tué par les Iroquois, à l’île d'Orléans, le 22 juin 1667.

Durant ces deux années où il fut propriétaire de la Citière, Jean de Lauzon parait avoir imposé à la terre de Saint-Fraaçois du lac Saint- Pierie, le nom de Després qui était celui de sa femme. Ce qualificatif convenait d'autant mieux aux localités en question que c’est un pays plat, tout er. pâturage et en belles terres.

Le voyageur qui part de Sorel pour se rendre à Nicoet, en côtoyant le iac Saint-Pierre, est surpris de la variété des formes du rivage, des baies, des échancrures, des bouches de rivières, des fermes nombreuses, des troupeaux répandus partout, des îles échouées au large comme des corbeilles de verdure, des navires qui flottent au loin sur cette mer admirable, et, embrassant l'horizon qui s'étend jusqu'aux crêtes des Laurentides d’une part, jxsqu’aux renements du sol qui annoncent les Alleghanys d’un autre côté, il ne peut taire son enthousiasme. La majestueuse nappe d’eau du lac Saint-Pierre est comme le centre de ce miroir de la création. Un jour, des villes prospères s’élèveront autour de ce bassin naturel. En attendant, la bonne et douce campagne canadienne y développe ses agréments. Ce sera, dans l'avenir, un point de repère pour le touriste, un ‘“ pays” suivant l'ancienne acception du mot. Il a son commencement et sa fin. Au bas du lac Saint-Pierre, les villes des Trois-Rivières et de Nicolet ; à la partie supérieure Sorel et Berthier. Trois-Rivières au nord a pris, de lcngue date, le pas sur Nicolet au sud. Sorel au sud a primé Berthier situé au nord.

Lorsque les quatre villes seront devenues grandes, le bassin du lac Saint-Pierre nous présentera l'une des féeries d’été de la province de Québec. Ce sera tout un monde, comme ces petits pays d'Europe où

l'artiste et le poète poursuivent l'inspiration au milieu d’une nature grandiose et d’une population aimable, cherchant à plaire parcequ'’elle vit heureuse et satisfaite des bienfaits de la Providence.

Revoyons la rive sud, la rivière Vamaska cachée par ses îles, la baie de la Vallière dessinée pour le plaisir des yeux, la baie de Saint-François toute ronde et coquette, les îles qui divisent les chenaux de la rivière Saint-François, les rives basses de Lussaudière et de la baie du Febvre, où les pasteurs conduisent leurs iroupeaux. Ni rochers sauvage, ni caps, ni côtes de sable, mais de la verdure, partout de la verdure, des eaux, des arbres, des champs, des habitations proprettes, des gens heureux! Beau pays de pêche et de chasse. Le sol est excellent, le climat fait vivre, l’aisance y règne depuis deux siècles, depuis que la forêt a vu venir son maître. Voilà plus de deux cents ans en effet que la hache du colon a fait retentir ses échos sonores, en lui annonçant une époque nouvelle, toute différente des choses du passé.

La haute futaie, qui borde encore presque toute ia rive sud du lc, renferme des “ sucreries” préservées jalousement par les propriétaires. Il est rare de voir en pays plat autant de grands arbres. A la baie du Febvre, par malheur, depuis vingt-cinq ans, cette noble tradition se néglige. Une malheureuse chicane survenue entre la seigneuresse et les censitaires, en a été lu cause. Le bon sens remédiera à cette faute, espérons-le.

Tout est français dans ces parages. Le meilleur sang de notre race a peuplé les paroisses d'Yamaska, Saint-François, Pierreville, la baie du Febvre, Saint-Zéphirin. Malgré l'isolement des premières années, malgré les guerres sanglantes qui ont gêné l'expansion de ces braves gens, malgré tous les obstacles, les racines de leurs familles sont restées fermes et ont triomphé des événements les plus désastreux.

Saint-François-du-Lac doit être regardé comme le centre, le cœur, le foyer de la colonisation entre Sorel et la baie du Febvre. Les faits parlent d'eux-mêmes. Sans y mettre d'imagination, il est pennis de grouper sur les bords de cette rivière, surtout sur les îles de son cmbouchure, la plupart des souvenirs historiques qui se rattachent à la rive sud du lac Saint-Pierre.

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