‹ Histoire de Saint-François-du-Lac [microforme]Chapitre 9 sur 15 · ES MASSACRES DE · texte numérisé non relu

ES MASSACRES DE

L'histoire du Canada, durant les années 1688-93, est une suite ininterrompue de combats, de surprises sanglantes et de massacres. Hiver comme été, les Iroquois, aidés des Anglais, nous menaient la guerre. Je vzis consigner ici les faits qui se rapportent à Saint- François-du-Lac, et pour éviter toute erreur, je me borne aux écrits des trois ou quatre personnes les plus autorisées, au lieu de suivre nos historiens qui, eux-mêmes, ont puisé à ces sources, les seules connues

Citons auparavant deux notes de M. l'abbé Tanguay :

Le 18 mai 1690 furent inhumés, à Saint-François-du-Lac, les corps de Pierre Forcier, âgé de 42 ans, et, de Jacques Vacher dit Laserte, tous deux tués par les Iroquois.

Le 8 juin fut inhumé un enfant assassiné par les Iroquois, âgé de six ans, appelé Paul, fils de Paul (1) Hus, cultivateur de Sorel, et de sa femme Jeanne Baillargeon.

Monseignat, écrivant l'automne de 1690, dit que, au mois de juin précédent, ‘ il avait passé un parti à la rivière Puante (Bécancour) vis-à-vis des Trois-Rivières, qui enleva quinze ou seize personnes,

(1) Le juge Charles Gill m'écrit : ‘ Dans nombre de vieux actes de notaires, j'ai vu ce nom écrit Huë ; la prononciation devait être Zu, car de nos jours les anciens habitants prononcent le nom sans faire sonner l’s, alors même que l’on écrit Zws. A de très rares exceptions près je trouve écrit : Hus, Paul Hus, Olivier Paul Hus, au lieu de Paulus, comme vous dites. Presque tous les habitants du chenal du Moine et des îles de Sorel et des concessions ont du sang du vieux Huë dans les veines, et moi de même à case de mon arrière-grande-mère, Marie-Anne Hus Latraverse, épouse de Pierre Bazin. Il ÿY 2 aujourd’hui les Paul-Hus, les Ius, Latraverse, les Hus-Cournoyer ou Hus-Paulet, les Hus-Lemoine, les Hus-Millette, Pour revenir à Paul Huë et Jeanne Baillargeon, sa femme, ils furent les créateurs de la commune de Sorel, laquelle consistait en deux magnifiques îles: l’île du Moine et l’île des Barques, qu’ils léguèrent à leurs enfa ais, Ceux-ci au nombre de onze ou douze. La famille devenant tribu, les droits d’un chacun en particulier s’embrouillèrent à la suite de diverses ventes et transactions, si bien que, en 1865, Phonorable M. J. B, Guévremont fit passer une loi érigeant les propriétaires des titres de pâturage en un Corps constitué sous le nom de : * 4 Les président et syndics des îles du Moine et des Barques ”

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femmes et enfants. fn courut après, et comme on les poursuivait chaudement, ils tuëèrent leurs prisonmiers pour fuir plus vite. ” (1)

Même mois de juin: “ M. de Frontenac avait fait deux détachements de troupes pour la sûreté des côtes du sud, qui avaient le plus à craindre. Le premier était commandé par le chevalier de Clermont (2), capitaine r‘formé, et il devait découvrir continuellement depuis le Montréal jusqu’à Sorel, environ dix-huit lieues de pays.” (3)

“ L'autre détachement qui était commandé parle sieur chevalier de la Motte, (4) auss' capitaine réformé, devait aller des Trois-Rivières à Saint-François, dans le lac Saint-Pierre, et venir au dessous (des Trois- Rivières) en tirant du côté de Québec.” (5)

Durant l’été de 1690, M. le chevalier de Clermont, arrivant à (6) Sorel, aperçut que cinq enfants qui gardaient les bestiaux aux environs du fort, venaient d’être enlevés par un parti ennemi. Il les suivit avec les meilleurs hommes du sien, et quelques habitants qui se joignirent à lui. JIlles eut bientôt attrappés, et en tua un sur place, délivra quatre de ces enfants et mit le reste en fuite. On a trouvé, depuis, quatre autres hommes de tués du même parti, parmi lesquels était un

Anglais, dont la commission du magistrat d'Orange a été prise et

envoyée à Monseigneur (le comte de Frontenac). Le cinquième enfant, étant le plus jeune, avait été tué par eux, ne pouvant les suivre.” (7)

‘“ Le chevalier de Clermont avait reçu ordre de monsieur le comte (de Frontenac) lorsqu'il montait (8) à Montréal, de quitter sa route ordinaire et d'aller découvrir le long de la rivière de Chambly, depuis Sorel jusque dans le lac Champlain.” (9) Ceci eut lieu durant le mois d'août. Les ennemis s’étant montrés en force, au lac Champlain, suivirent jusqu'à Chambly M. de Clermont, qui, tout en retraitant devant eux, avertit la garnison de Montréal. Les troupes et les milices s’avancèrent en, nombre, et parvinrent à contenir sinon à repousser cette invasion,

Une bande d’Agniers et autres Sauvages des environs d’Albany, comptant de cent à cent vingt guerriers, parvint à se glisser le long de

(1) Documents publiés à Québec I. 507.

(2) Tué au siège de Québec, l'automne de cette année.

(3) Monseignat, Documents publiés à Québec I. 501.

(4) Seigneur du fief de Lussaudière voisin de Saint-“rançois-du-Lac,

(5) Monseignat. Documents publiés à Québec, I. 501.

(6) La Potherie, citant le même texte, écrit : ‘* arrivart de Forel.” Il faut lire 4 Sorel ” et il faut comprendre aussi que le capitaine Clermont arrivait ‘à ” Sorel.

(7) Monseignat. Documents publiés à Québec, I, 502.

(8) Monseignat dit que le gouverneur général partit de Québec le 22 juillet et arriva à Montréal le 31.

(9) Monseignat, Documents publiés à Québec, I. 510.

rsuivait l'île sur laquelle était situé le fort de Saint-François et cachèrent leurs (1) canots du côté du lac. M. de Galifet (1) commandait dans ce fort, où ements il y avait, dit M. de Catalogne, une forte garnison. L'ile, ajoute le > plus à même auteur (qui l'avait visitée) était aux trois quarts boisée. L'avantont (2), midi du 22 septembre, un employé du seigneur Crevier, allant au tra-

puis le vail, découvrit quelques Sauvages étrangers et tout courant alla le dire

au fort. Le chevalier de la Mothe était dans le voisinage avec son

Jier de détachement ; il débarqua sur les deux heures, prit quinze hommes au ières à fort, commandés par le lieutenant de Murat, second de M. de Galifet, s Trois- et ces trente-quatre ou trente-cinq soldats, avec les deux officiers donnèrent dans un cabanage où se tenaient environ soixante Iroquois, Là (6) qu’une première décharge d’armés à feu mit en fuite. Deux autres Avirons cabanes étaient cachées sous les bois; il en sortit une cinquantaine it avec d’Iroquois, lesquels, unis aux fuyards, marchèrent sur les Français et onirent se battirent vaillammment. Dâäns l'intervalle entre ces deux actions, délivra les soldats s'étaient dispersés et ne purent se rallier à temps. Lesieur | depuis, de la Motte fut tué ; le lieutenant de Murat (2) enlevé avec M. Jean tait un Cævier ; quatorze soldats furent tués, quelques uns demeurèrent pririse et sonniers, La plupart de ceux-ci furent rachetés par les Hollandais enfant, d'Albany. On croit que les Iroquois perdirent de trente à quarante re (7) hommes. La lettre de Monseignat, qui raconte cet événement, dit comte qu'il ne se sauva que la moitié de la troupe du capitaine de la Mothe ; , route Champigny, écrivant à la même dater mentionne quatorze sold. is tués ; depuis de Catalogne affirme qu'il v eut quelques prisonniers parmi lesquels e mois M. Crevier, seigneur du lieu, et il ajoute: “il ne put se sauver que n, Sui- « quelques soldats des meilleurs coureurs.” Dans le premier volume des evant documents publiés & Québec en 1884, on a reproduit cette pièce, mais ’avan- en faisant dire à de Catalogne que M. de la Motte se sauva avec les cette meilleurs coureurs! (3) M. de Belmont, dans son ÆZistoire du Canada, dit que vingt soldats et trente Iroquais furent tués. M. l'abbé Mau- Ibany, rault est le seul qui parle des habitants, et il Git: ‘ils ne purent se png de défendre et furent presque tous massacrés.” Ceci me parait douteux. Monseignat, Champigny, Catalogne et Belmont, tous personnages éminents de cette époque, sont les seuies sources de renseignements que ! nous possédions sur ce sujet. Nos historiens n'ont pu que rééditer leurs textes. Je dois noter aussi que dans les deux copies imprimées de la narration de M. de Catalogne, cet événement est placé à la fin SH é de l’année 1691, mais c’est une erreur des copistes puisque Monseignat Sorel. Tree to (1) Le 2 août 1689, M. de Galifet commandait à Lachine, | Ilet et (2) Il y a apparence qu’on ne le revit jamais en Canada. l

(3) Sur ces événements, voir les Documents publiés à Québec, I. 514, 589-90 ; II. 31.

et Champigny nous la racontent dans leurs lettres datées de l’autom 2 1690. J'ai l'habitude de consulter d’abord les écrivains du jour, et ensuite je lis les historiens. Ceux-ci empruntent trop souvent à leurs prédécesseurs, sans remonter aux sources. En fin de compte, les historiens ne nous appr'anent rien de nouveau, et s’il existe quelque part une erreur ils l’accréditent, sans s’en apercevoir.

Après cette malheureuse affaire, M. de Galifet a dû se maintenir dans le fort avec ce qui lui restait de garnison. En tous cas, je ne rencontre, cette année, aucun trait qui fasse soupçonner que les demeures des habitants, l’église ou le fort aient été brûlés. M. l'abbé Maurault dit tout le contraire sans indiquer où il puise ses renseignements; peut-être eût-il dû reporter cela à l’année 1691; voici son texte : ‘“ Le fort était entouré d’une palissade et renfermait la première église de Saint-Frauçois ; il était situé près de l'embouchure de la rivière Saint-François, sur l’île qui porte encore aujourd’hui le nom d'îile du Fort. Dans cette irruption des Iroquois, le fort et l’église furent brûlés. Le massacre des habitants retarda l'établissement de cette paroisse, Car pendant plusieurs années aucun n’osait s’y étakir, craignant le renouvellement d'un pareil désastre, (1) ” L’honorable Charles Gill, juge de la cour supérieure, m'écrit que, d’après la tradition locale, cette première chapelle ou église était placée près du rivage, vis-à-vis la résidence actuelle de la famille Crevier-Blazon, et que le site en est maintenant recouvert par les eaux, qui, après avoir rongé la côte, ont notablement changé leur cours en cet endroit, M. Gill met à la date de 1691 la destruction du fort et de l’église.

Je n'accepte pas cette date. Toutes choses examinées, le registre dit que l’église avait été brûlée en 1689; le fort n’a été détruit ni en 1690, ni en 1691, ni en 1692, ni en 1693; et quant aux habitants, {qu’il ne faut pas confondre avec les soldats! il semble que le petit nombre de ceux qui furent tués durant ces quatre années n’éloigna pas les autres—on le verra plus loin.

En général, on a beaucoup exagéré les chiffres des massacres “en masse ” durant la guerre de 1689 à 1697. Les Iroquois étaient répandus partout, il est vrai, et commettaient des assassinats nombreux, mais jamais plusieurs dans une même localité parceque les habitants étaient sur leurs gardes et se battaient bien. La situation n’en était pas moins très pénible et dangereuse pour nos gens, et l’on conçoit que les récits populaires aient fait entrevoir les pertes de vie comme si tout un village y eut passé chaque fois.

A la page 277 de son livre, M. Maurault dit : ‘ Les Iroquois ayant fait une descente sur la paroisse de Saint-François, en 1691, avaient

(1) Zistoire des Abénakis, p. 211.

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brûlé le fort et l’église, après avoir tué presque tous les habitants. Après ce désastre, comme il ne restait presque plus de Français à Saint-François, et comme les Abénakis étaient presque toujours absents pour aller combattre contre les Iroquois et les Anglais, on n’y envoya pas de missionnaire. Je lis sur le registre de 1691 qu’un nommé Jullien Lafontaine, tué par les Iroquois, fut inhumé à l'endroit où était située l’église brûlée par les Sauvages. ”

Cette église avait dû être brûlée en 1689.

Le sieur de la Chapelle, lieutenant réformé, fut envoyé à Albany, en 1691, dans le but de s'entendre avec les Agniers, mais La Potherie, (1) qui note cette démarche, semble dire qu’elle ne réussit point. Je me permettrai de supposer, néanmoins, que Jean Crevier fut racheté ou liséré de.quelque manière en ette occasion, puisque nous le retrouvons à Saint-François en 1693.

Au sujet du sieur La Chapelle, il faut observer qu’il fut le fondateur de la famille de ce nom, répandue de nos jours à Saint-François et dans les paroisses voisines. Marguerite Crevier, fille de Christophe, mariée aux Trois-Rivières (1657) à Jacques Fournier sieur de la Ville ; mariée en secondes noces (1661) même lieu, à Michel Gamelin dit Lafontaine ; mariée de nouveau (1683) à Boucherville, avec François Renoult de la Chapelle (2), avait eu de ce dernier mariage, trois enfants baptisées aux Trois-Rivières : Madeleine 1584, Jeanne 1685, et François 1687. Celui-ci fut probablement le continuateur du nom, mais c’est le père qui, en 1691, alla à Albany intercéder en faveur du frère de sa femme pour le ramener dans sa famille. Le 5 septembre 1692, aux Trois-Rivières, le registre cite comme marraine : ‘“ Madame Lachapelle” Elle signe en cette occasion : Marguerite Crevier.” En 1693, eile épousa Robert Groston dit Saintonge, (3) sergent de la compagnie de Noyan. Dans ce quatrième ménage, elle demeura à Laprairie jusqu’à 1697 au moins, date ou nous perdons sa trace.

On se rappelle que, en 1681, la population de Saint-François était de 51 âmes, divisée quant aux sexes entre 31 hommes et 20 femmes. Le recensement de 1692 montre 78 âmes, soit pour les sexes, 35 hommes et 43 femmes ; les hommes mariés ou veufs étaient au nombre de 10; les femmes dans les mêmes conditions 14 ; il y avait 25 petits garçons et 29 petites filles.

Sorel qui, en 1681, renfermait 116 âmes, n’en avait plus que 81 en 1692. Au lieu de 20 ménages, il y en avait 14.

Saint-François avait vu augmenter sa population de plus de cinquante par cent. Sorel avait perdu le tiers de la sienne.

(1) Æistoire de l Amérique Septentrionale, XIX, 145. (2) Au mois de mars 1677, ilest parrain de M. Madeleine Osou, aux Trois-Rivières, (3) Voir Tanguay : Dictionnaire, I, 285, 515, 554.

Tout ceci prouverait que Saint-François n’avait pas subi les ravages que l’on suppose avoir eu lieu en 1690, 1691.

Au commencement de l'été de 1692, raconte La Potherie, le sieur Lusignan, (1) capitaine réformé eut ordre de conduire des bâteaux, de Montréal aux Trois-Rivières ; ‘il fut attaqué, à son retour, dans les îles du lac Saint-Pierre, par un parti d’Iroquois et fut tué de la première décharge. La Monelerie, (2) lieutenant, soutint (3) un feu continuel (4) avec beaucoup d’'intrépidité ; ses soldats, qui voyaient quatre de leurs camarades de tués, perdirent la tramontaine, et, après deux heures de combat, trouvèrent plus à propos de faire une retraite que de forcer les ennemis dans leur embuscade.” (5)

Dès les premiers jours d'août 1693, M. Crevier, seigneur de Saint- François, était occupé aux récoltes, avec quinze ou seize hommes larsqu'on signala l'approche de l'ennemi. Les travailleurs se précipitèrent dans le fort, qui n’était qu'à une portée de fusil, mais un habitant fut tué, (6) et un soldat ainsi que le sieur Crevier fait prisonniers. Ces détails sont contenus dans une lettre de l’intendant Champigny datée de Québec le 17 août 1693. (7) Je persiste à croire que le fort ici nommé était le premier construit à Saint-François. Nous n'avons aucune preuve qu'il ait été ou brûlé ou anéanti en ce moment, ou avant cette date. D'ailleurs on sait fort bien que les Iroquois n'attaquaient pas les édifices fortifiés ; ils se contentaient de combattre dans des embuscades, derrière les arbres ou les replis de terrain et le plus souvent sur les lacs et les rivières où leurs légers canots d’écorce trompaient facilement les manœuvres des chaloupes canadiennes.

Le 31 août 1693, le gouverneur d'Albany, Benjamin Fletcher, écrivait que les Sauvages alliés des Anglais ayant enlevé M. Crevier de Saint- François et son domestique, ils avaient arraché les ongles au sieur Crevier et se préparaient à le brûler lorsque le colonel Peter Schuyler, commandant la garnison d’Albany le leur ävait acheté au prix de cinquante louis et que le pauvre captif se trouvait alors malade dans cette ville. (8)

(1) Paul-Louis de Lusignan, marié à Jeanne Baby, de la paroisse de Champlain. (Tanguay : Dictionnaire 1. 177).

(2) Charlevoix met : La Monclerie, En 1687, lors de son mariage, il était commandant au fort Lachine. (Tanguay : Dictionnaire 1, 406.) Il est nommé Jacques Maleray, écuyer, sieur de la Mollerie, dans un acte du Conseil Souverain du 6 novembre 1687, à l'occasion d’un curieux procès entre lui et d’Iberville,

(3) Charlevoix écrit: ‘* presque seul.”

(4) Charlevoix dit : ‘* pendant deux heures.”

(5) Æistoire de l'Amérique Septentrionale, II. ‘161.

(6) Je pense que c’est Laurent Philippe Duvivier dit Lafontaine,

(7) Voir Paris Documents 1X, 554-5.

(8) Paris Documents AV. 66,

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L'enlèvement de Crevier, au mois d'août 163, n'est pas mentionné par nos historiens, qui semblent tous n'avoir connu que l'épisode de 1690 et qui font détruire, à cette date (1690), le fort, l'église, les maisons de la seigneurie et massacrer ou disperser les habitants, toutes choses ou incorrectes ou exagérées.

Jean Crevier a dû mourir à Albany en 1693 ou bientôt après, des suites de ses blessures et des fatigues qu’il avait subies durant sa captivité parmi les Iroquois. On ne le voit pas reparaître. C’est son fils aîné, Joseph, qui, à partir de ce moment figure avec le titre de seigneur de Saint-François. Dès le 28 février 1694, aux Trois-Rivières je trouve celui-ci parrain de Joseph, fils de Michel Lefebvre dit Lacerisaye, (x) et en cette circonstance il signe ‘St-François ” tout court. Il signe de même, le 3 mai 1697, à un autre baptême aux Trois-Rivières.

Dans une liste des officiers militaires de la colonie, en 1696, je vois “# Crevier, sous-enseignes excellent officier.” (2) Il s'agit du même Joseph seigneur de Saint-François, car son seul frère alors vivant, Jean-Baptiste, n’était âgé que de seize ans.

Le 5 juillet 1696, Joseph Crevier seigneur de Saint-François, accorde à Pierre Gamelin une terre de trois arpents sur vingt-cinq dans sa seigneurie, avec une île et le droit de pêche et de chasse. (3)

L'église brûlée en 1689 n'était pas reconstruite le 4 juillet 1698, lorsqu'eut lieu le mariage de Joseph Hertel, comme on le verra plus loin.

M. l'abbé Maurault écrit, page 276 de son livre: “ En 1691, M. de Saint-Claude, (4) prêtre, passa quatre mois avec les Sauvages de Saint- François ; puis la paroïsse et la mission restèrent deux ans sans prêtre. Dans le mois de mars 1693, le Père Saint-Laurent Geudré, récollet, arriva chez les Abénakis et y passa un mois; puis il alla y passer encore quelques jours, dans le mois de juin de la même année, De cette époque, la paroisse et la mission n’eurent pas de desservant jusqu'en 1698.”

D’après les renseignements que j'ai exposés, le fort n’a pas été brûlé ou détruit comme on l’a prétendu ; il aurait, au contraire, servi de refuge à une partie des habitants en 1693. Alors, le fort qui figure sur la carte de M. de Catalogne serait le premier construit à Saint- François et non pas le second..

(1) Ainsi orthographié au registre des Trois-Rivières. Michel, l’un des fils de Pierre Lefebvre, devait son surnom de La Cerisaye à une talle de cerises située sur sa propriété, rue des Prisons et qui conservait encore, il y a trente ans, la renommée de fournir les plus beaux fruits de ce genre par toute la ville, Ce nom a été transformé, par euphonie en Lassisseraye, que porte de nos jours le curé de Saint-François-du-Lac.

(2) M. l’abbé Daniel : ADerçu sur quelques contemporains, Pp. 44.

(3) Titres Seigneuriaux, IL, 1609.

(4) Volant de Saint-Claude, natif des Trois-Rivières,

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Quant à l’église, il me semble que le registre de 1689 fait autorité lorsqu'il note la destruction de cet édifice par les Iroquois. D'après M. Maurault, il n'y eut pas de prêtre à Saint-François (sauf deux visites, en 1691 et 1693) entre les années 1691 et 1698. Ma .conclusion est que l’église brûlée en 1689 a été remplacée vers 1699 seulement,

Il n’y eut pas d'incursion iroquoise dans le Bas-Canada en 1695. Cette année et la suivante, les troupes françaises atteignirent ces Sauvages jusque dans leurs cantons, ce qui les força à demander la paix. D'ailleurs, les armées françaises étaient victorieuses en Amérique ; même en Europe, il devenait visible que Louis XIV sortirait avec honneur du conflit ouvert depuis 1689, à la suite de l'svénement de Guillaume d'Orange au trône d'Angleterre,

Saint-François-du-Lac n'était pas déserté par ses colons, en dépit des courses des Iroquois. Le recensement de 1695 constate 101 âmes dans ce lieu, formant 15 ménages, avec 39 petits garçons et 34 petites filles. C'était une augmentation de vingt-cinq pour cent en trois ans.

Sorel n'avait que 87 âmes en 1695, savoir: 12 ménages avec 34 petits garçons et 31 petites filles. L'augmentation des trois dernières années n’était que de 6 personnes dans cette localité.

Yamaska ne recevait point de colons à cette époque. Si les gens de Sorel désertaient leurs foyers pour se réfugier quelque part, ce devait être à Saint-François, comme, par exemple, les Couturier dit Labonté, et les Niquet, qui paraissent avoir alors abandonné Sorel pour Saint- François.

M. Maurault, toujours persuadé que la paroisse était déserte depuis 1690, écrit: ‘En 1698, les Iroquois n'inspirant plus de craintes sérieuses, quelques familles françaises allèrent s'établir à Saint-François et les Sauvages y retournèrent à leur village. Le Père Louis André y fut envoyé comme missionnaire, et y demeura jusqu’à 1700, où il fut remplacé par le Père Jacques Bigot. (x)

Les chiffres du recensement de 1698 ne donnent guère raison à M. Maurault. Les voici: Saint-François 98 âmes, ou 15 ménages. Sorel

° 59 âmes ou 12 ménages. C'est toujours Sorel qui n’augmente pas ou

qui décroît.

Depuis 1681 nous avons vu augmenter sans cesse la population de Saint-François. Les massacres dont on a tant parlé doivent se réduire à très peu de chose, Il n’est pas supposable que les colons des Trois- Rivières—car Saint-François ne recrutait presque pas ailleurs—se soit empressés d’aller combler des vides créés par la hache des barbares et même doubler le chiffre de cette population pour lui faire oublier.les

(1) Æistoire des Abénakis, p. 277.

grandes pertes qu'elle aurait subies, d'après la manière de parler des

cs historiens. | Fi M. Maurault dit encore : “ Le massacre de ses habitants retarda JA l'établissement de cette paroisse, car, pendant plusieurs années, aucun sil n'osait s'y établir, craignant le renouvellement d’un pareil désastre. 698. fuasl, en 1700, elle ne comptait encore que que’ques familles, quoi- Sa qu'elle fut établie depuis treize ans. Ces familles étaient les Crevier, paix. Desmarets, Giguère, Julien, Labonté, Véronneau, Pinard, Gamelin, que ; Niquet, Jannel. En 1706, la population n'était que de 111 âmes. ” (1) Ho Saint-François-du-Lac n'a pas été retardé dans ses développements, à

Guil l'époque dont parle M. Maurault, c'est-à-dire de 1689 à 1700 puisque sUli- ‘ , k 4 4

cette paroisse a constamment augmentée, tandis que Sorel se maintenait à peine, ou plutôt diminuait. La Baie du Febvre faisait de son

a côté des progrès très lents. De tout le groupe du sud du lac Saintdites Pierre, on trouve que Saint-François conservait seul le mouvement de ue progression.

| Les familles mentionnées par M. Maurault comme habitant Sainton * François, l’année 1700, sont en majorité celles de 1681, preuve que ce n’était pas une population nouvelle. Il cite Pinard, qui venait de né de Nicolet ; Véronneau, de Boucherville ; Labonté et Niquet, de Sorel ; iovait Jannel, (2) des Trois-Rivières. nn | énté, Lorsqu'il ajoute que, en 1706, on n'y comptait ‘“ que 111 âmes ”, il Gaint- ne compare pas ces chiffres avec ceux des recensements précédents, qui démontrent une augmentation constante dans les vingt années Lepuis commençant en 1681. | | | tas Il va plus loin et dit : ‘ En 1700, la paroisse n'était établie que de- Tran puis treize ans.” Il fallait mettre vingt-sept ans. u Lan Toutes ces assertions de M. Maurault sont de la pure fantaisie. Je 1700, ; m'attache à les refuter parcequ'elles sont reçues de nos jours comme parole d'Evangile. En histoire il faut tirer les appréciations et les i M. conclusions des faits. C’est moins poétique, mais que voulez-vous ! Sorel as ou bn de duire UN Are st, - — 2 rois- ” B soit , (1) M. l'abbé Tanguay ne dit rien de Jannel, mais il mentionne Jaurel et le classe es et comme Jean Harel (page 299 de son premier volume). Ilest possible que l’un des br les fils de Jean Harel, soit François, soit Jean, nés en 1681 et 1683, ait été connu sous le nom de Jannel et que d'eux viennent les Jannel de Saint-François et de la baie du Febvre.

(2) Æistoire des Abénakis, page 211.

RETOUR DES ABENAKIS.

Nous avons vu que le capitaine de la Motte de Lucière avait été tué, à Saint-François, l'automne de 1690. M. l'abbé Tanguay (1) le fait mourir, à Montréal, le 18 septembre 1750, ce qui me paraît être en contradiction avec les faits.

Dans le registre de Æo7 et Hommages, dont copie se trouve au ministère de l’agriculture, Ottawa, il est dit que la veuve du sieur la Motte donna la seigneurie de Lussaudière, près Saint-François, au séminaire de Saint-Sulpice ; ici encore je rencontre une contradiction, car une patente datée du 1 mars 695, signée par M. de Frontenac et par l’intendant Bochart (2) fait passer le fief des mains de Pierre Dorfeuille, sieur de la Hussodière, (3) à celles de Jacques-François du Bourchemin, sieur de l’ITermitière, lieutenant dans une compagnie du détachement de la marine, avec une lieue d'augmentation de profondeur sur la même largeur, pour être borné par les rumbs de vents ordinaires nord ouest et sud-ouest en profondeur et sur le front par le lac Saint-Pierre, avec les îles et les îlets qui se trouveront dans le chenal Tardif, sur ia profondeur de deux lieues. ”

Le chenal Tardif est appelé Cinquième Rivière dans un ancien acte d'échange entre Louis Lemaître et le chirurgien Pierre Dugué, lequel donne à Lemaître une terre de trois arpents sur la Cinquième Rivière, à Saint-François, contre un emplacement que Lemaître lui cède dans la ville des Trois-Rivières. C'est ainsi que les Lemaïître sont venus des Trois-Rivières à Saint-François.

Au sujet du chenal Tardif, il faut corriger ce que j'ai dit dans un précédent chapitre. Le grand chenal de la rivière Saint-François est celui du milieu, et le chenal Tardif n’a que le quart de se largeur. Ce chenal Tardif portait le nom de Cinquième Rivière, parce que l’on comptait, depuis les Trois-Rivières (lieu d'origine de tous les havnants de Saint-François) les rivières: Marguerie, Godefroy, Nicolet et le chenal de la rivière Nicolet aussi de la Ferme.

Ü\ Dictionnaire Généalogique, X, 160. (2) Titres Seigneuriaux, page 417.

{3) Retourné en France l’année 1673.

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Le même registre de #07 4 Hommages veut que le séminaire de Saint-

Sulpice ait vendu la concession à Pierre Raimbault, lequel la transmit à son fils, Paul-François Raimbault, sieur de Saint-Blin ou Simblin.

Je vois, au dictionnaire de M. Tanguay, que la veuve la Motte mourut, à Montréal, le 24 novembre 1700. Alors, elle avait transigé avec le séminaire du vivant (1) du sieur de Bourchemin—et il est assez étrange que la patente du comte de Frontenac (1695) ne parle ni d’elle ni du séminaire Saint-Sulpice.

D’après un autre acte de Frontenac, du 23 juin 1695 (2), je vois que ce même Bourchemin, ‘marié (3) et établi dans les pays, concède une lieue et demie de terre de front, de chaque côté de la rivière Oüamasca, icelle comprise, à prendre une demi lieue au-dessous du ruisseau dit Saivaye et une lieue au-dessus, dans les terres non-concédées, sur pareille profondeur courant rord-ouest et sud-est.” C'est le fief appelé Bourchemin, situé sur la rivière Vamaska —à Saint-Aimé et Saint-Marcel aujourd'hui. J'ai cru à propos de mentionner en passant ce qui se rapporte aux terres de l’Yamaska, si voisines de celles de Saint- Fransois.

En 1697, dit M. Gédéon de Catalogne, ‘’comme on ne craignait plus l'essor de l’Iroquois en ce que les Abénakis venaient s'établir à Saint- François, on forma un parti pour aller enlever Guarfñeld, village anglais d'où l’on amena grand nombre de prisonniers (4).” Il est probable que Guarfeld est le même que Deerfield dont je parlerai à la date de 1704. Ce passage de M. de Catalogne n'est pas clair. Au printemps de 1698, on apprit la confirmation de la paix générale pour l’Europe et l’'Amérique signée à Ryswick le 10 oct. 1697.

“ L'an mil six cent quatre-vingt dix-huit, le quatrième juillet, a été, par moi soussigné, prêtre-récollet, faisant les fonctions curiales en la paroisse de Notre-Dame des Trois-Rivières, après m'être transporté à Saint-François, y faisant les fonctions faute de curé, reçu le consentement mutuel de mariage par paroles de présent, en face de Notre Mère Sainte-Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, et en présence de témoins, ensuite de la publication des bancs dans les deux

(x) Il mourut avant le 14 août 1701, (Zütres Seigneuriaux, page 105). (2) Titres Seigneuriaux, page 422.

(3) Jacques-François Chevalier, sieur de Bourchemin, enseigne de la compagnie de M. de Saint-Jean, marié à Champlain, le 13 novembre 1687, avec Elizabeth Dizy dit Montplaisir, paraît être mort vers 1697 puisque sa veuve se remaria, le 26

janvier 1698. (Tanguay : Dictionnaire 1, 126.196.) Les Dizy et les Crevier étaient parents et venaient de Rouen,

(4) Documents publiés à Québec, 1884, I. 6oc.

susdites paroisses, en différents jours, et des fiançailles entre le sieur Joseph Hertel, fils du sieur François Hertel et demoiselle Marguerite Tavenay—et Catherine Philippe, fille de Laurent Philippe (1) et de Charlotte Giguière (2)}—auxquels j'ai donné la bénédiction nuptiale, le tout suivant l'ordonnance et les mañières accoutumées de l'Eglise, à Saint-François, en la chapelle du fort de M. Plagnolle (3), parce qu’il n'y avait point d'église paroissiale.”

Signatures :

HERTEL, (François, père)

HERTEL, (Joseph, l'époux)

CATHERINE PHILIPPE, (l'épousée)

CHAMBLY, (René Hertel)

P. LAMORILLE, (Pierre Lemaître dit Lamorille) FRANÇOISE LEPELLÉ, (Madame Jean-Amador Godefroy} DE ROUVILLE, (Jean-Baptiste Hertel)

AMEAU, (le notaire Sévérin Ameau) CoOURNOYER, (Jacques Hertel}

FR. Euisée CREy, (récollet).

Joseph Hertel s’étabiit sur une des branches de la rivière Saint- François, au chenal Hertel. (4)

Il est probable que l’église paroissiale de Saint-François fut reconstruite en 1699. M. le docteur Lemaïître, qui représente la tradition locale, dit qu’elle occupa l'emplacement de la première église ou chapelle, c’est-à-dire près des demeures des Crevier et des Blazon.

Par acte du 23 août 1700, passé devant Adhémar, notaire à Montréal, Marguerite Hertel, veuve de Jean Crevier, agissant pour elle et ses filles mineures (Marguerite bantisée à Sorel le 18 .septembre 1683, M.-Anne baptisée au même endroit le 26 juillet 1686) et Joseph Crevier de Saint-François son fils majeur, officier réformé d'une compagnie du détachement de la marine (5) concédent aux Abénakis et Sokokis une

(1) Philippe de Sainte-Thérèse, d'après M. Tanguay : Dictionnaire X. 305.

(2) Remariée, en 1693, avec le lieutenant Antoine Planiol ou Plignolle.

(3) Par son mariage avec la veuve de Laurent Philippe, le sieur Plagnolle avait donc hérité du fief de Pierreville ?

(4) Maurault: Aistoire des Abénakis, 200,

(5) Nous n'avions pas de régiment depuis 1672, date où celui de Carignan avait été licencié, et il en fut ainsi jusque vers 175%. Le. i rance entretenait ici des petites garnisons, composées d'anciens soldats et de recrues canadiennes. Ces militaires ne relevaient pas du bureau de la guerre mais de celui de la marine, qui avait la direction des colonies. De là ces termes : détuchement de la marine, troupes de la marine, Mais il ne faut pas les confondre avec les marins,

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demi lieue de terre de front, à prendre au bout d’en haut de la seigneurie de Saint-François, des deux côtés de la rivière, sur toute ia profondeur de la seigneurie, avec les îles et les îlets qui sont dans la rivière par le travers de la demi lieue, pour tout le temps que du:era la mission que les Pères Jésuites y vont établir ; le tout sans rentes ou redevances sauf que le seigneur se réserve le droit d'avoir une maison près du fort des Sauvages, avec deux arpents de terre en superficie et le bois nécessaire à la construction et au chauffage de cette maison, avec privilège unique d’y vendre aux Sauvages du pain et autres denrées du pays; et comme Jean-Baptiste et Pierre Gamelin ont des terres tout ou en partie sur la demi lieue, ces deux habitants continueront de payer rente au seigneur Crevier. Le Père Jacques Bigot, présent au contrat, accepte au nom des Sauvages. La même année, le seigneur de Pierreville céda aux Abénakis une demi lieue sur sa seigneurie. Les deux concessions comprenaient une étendue de trois milles de profondeur sur environ six milles de front ; elles appartiennent encore aux Sauvages. (1)

“ Dès l'automne 1700 le Père Bigot transféra à Saint-François-du- Lac la mission de Saint-François-de-Sales (2) de la rivière Chaudière et la plupart des Abénakis allèrent s'établir dans la nouvelle mission. Comme l'endroit où étaient les Sauvages à Saint-François, depuis quinze ans, était bas et malsain, le Père jugea à propos d'établir sa mission dans une place plus élevée et plus saine. Il choisit pour cette fin le lieu où est encore actuellement le village des Abénakis, (3) le plus beau de la rivière.

Le gouverneur-général, M. de Callières, comptait beaucoup sur ce poste de guerriers sauvages, en prévision des guerres qui pourraient survenir, (4) M. Maurault n’a pu constater le nombre d'Abénakis fixés à Saint-François en 1700. Le régistre spéc'al de leur église, commencé cette année, a été brûlé en 1759. Il paraîtrait qu'il fut placé cinq cents âmes à Bécancour et mille à Saint-François. (5).

‘ Dès que ies Abénakis furent établis à Saïat-François, ils se mirent de suite à l’œuvre pour la construction de leur nouvelle église de Saint- François-de-Sales. Secourus par M. de Callières et par quelques uns de leurs amis de Québec et de Montréal, ils construisirent avec rapidité cette église, qui fut livrée dès le printemps de l’année suivante, 17or.

(1) Maurault : #/istoire des Abénatkis p. 278-80, 622.

(2) Je l’ai appelée ailleurs Saint-Fränçois-Xavier, mais il faut lire Saint-Françoisde-Sales,

(3, Maurault . Æistorre des Abénakis, p. 280.

(4) Ferland : Cours d'histoire, IX 322,

(5) Histoire des Abénakis, 274, 283,

Alors, le missionnaire put y déposer, avec pompe et solennité, la chemise en reliquaire qu’il avait apportée de France, en 1694, ainsi que la petite statue d'argent, envoyée aux Abénakis par les chanoines de Chartres. Cette église fut placée à peu près à l'endroit où est l'église actuelle. Elle était en bois et avait soixante pieds de long sur trente de large.” (x)

La statue d'argent et la sainte cnemise dont parle M. Maurault méritent une mention détaillée. Voici leur origine et leur histoire :

La tradition veut que Constantin Porphyrogénète, empereur d'Orient, ait fait cadeau à Charlemagne d’un voile de femme long de dix-sept pieds, composé d'une étoffe de soie sur laquelle étaient brodés des figures d'oiseaux et autres animaux, ainsi que des dessins de fantaisie. On prétend que ce vêtement avait appartenu à la sainte Vierge. Vers l'année 877, le roi Charles-le-Chauve, petit-fils de Charlemagne, en fit une offrande à l’église de Chartres, où la relique fut enchâssée et demeura jusqu’à 1793. Le voile, retiré alors de sa châsse, subit plusieurs mutilations, mais il en reste un morceau de six pieds que la gravure a fidèlement reproduit en couleurs. J'ai cette gravure sous les yeux. Tout annonce que le voile était d'une grande richesse.

La croyance populaire, durant huit siècles, était que ce vêtement constituait une chemise, ce qui après tout est assez exact, mais on se figurait une chemise taillée et cousue dans la forme du corps humain, et de là est venue la coutume de représenter la relique avec l'apparence d'une vulgaire chemise,

Dans le 7résor de la cathédrale de Chartres on voyait des souvenirs du Canada. Il y avait une ceinture ou collier de grains de porcelaine blancs et noirs, brodée de soies de porc-épic rouge. On lisait sur cette

pièce : Virgini Pariture Votum Huronum. Les lettres étaient formées.

par les grains noirs. Les blancs servaient de fond. Cette ceinture, longue de quatre pieds et demi et large de quatre Goigts, avait été «.fferte, en 1678, par les Hurons de Lorette et, en retour, le chapitre de Chartres avait envoyé aux Hurons une grande chemise d'argent du poids de cinq à six marcs, remplie de différents reliques. (2)

Fn 1691, les Abénakis adressèrent une prière à Notre-Dame de Chartres. En voici la traduction faite (3) à Saint-François-du-Lac,

(1) Maurault : /'sfoire des Abénakis, 282.

(2) Les Vœux des Hurons et des Aïsaquis à Notre-Dame de Chartres, par Doublet de Boisthibault, Chartres, 1857, pages 1\, v, 66, 68,

(3) Par Joseph Laurent et Thomas Wawanonlet, fils, C’est une traduction littérale, La rédaction française ci-dessis est de Messire Ovide Sicard de Carufel, missionnaire des Abénakis en 1882,

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l’année 1882, sur le texte copié à Chartres par un religieux de Versailles (r) :

‘O1 Marie, notre bonne Mère, daignez recevoir, aujourd’hui, nos dons les plus précieux,

‘< Déjà vous avez béni nos oncles et accepté leur offrande ; dans notre reconnaissance pour votre maternelle bonté, nous vous prions d’agréer la nôtre.

‘ Nous désirions ardemment vous saluer et vous présenter une offrande; mais notre ignorance des mystères de la religion nous couvrait de confusion, et nous tenait dans l’hésitation, Connaissant mieux maintenant, les devoirs de la vie chrétienne,

nous vous présentons nos hommages, bienheureuse Vierge Marie, depuis longtemps notre avocate et notre protectrice,

‘Bien que encore peu instruits des mystères de la Foi, nous avons, néanmoins, l’assurance de vous être agréable, ô très sainte vierge Marie, , g

‘Nous regrettons amèrement nos péchés passés, et nous voulons les expirer durant notre vie.

‘ Appartenant à votre Divin Fils par notre baptême, nous voulons désormais lui obéir,

‘Vous êtes notre Mère, O! Marie, et à ce titre, nous vous supplions d’agréer le faible tribut de notre reconnaissance.

‘Que notre père saint François, depuis longtemps votre serviteur dévoué, intercède pour nous.

‘A son exemple, nous vous faisons également l’offrande de nos personnes. Que ce collier soit le gage perpétuel de notre consécration à votre service,

‘€ Nous désirons avec ardeur vous appartenir toujours, O ! bonne Marie, Reine des anges et des hommes.

“Nous supplions votre fils, Jésus, qui a reposé dans votre sein, de demeurer dans nos cœurs, afin de vous aimer, votre Divin Fils et vous, jusqu’à l'heure de notre mort,

“O1! Marie, écoutez toujours favorablement nos prières et nos supplications. Soyez notre maîtresse ; nous voulons constamment vous obéir avec amour. Inspireznous les prières que nous devons vous adresser, Ainsi soit-il.??

Le Père Jacques Bigot. jésuite, missionnaire des Abénakis de Saint- François-de-Sales, près Sillery, étant passé en France, écrivit de Paris, le 27 janvier, 1692, au principal chanoine de la cathédrale de Chartres pour le remercier du bon accueil faite aux présents que lui avaient adressés les Abénakis. Le 7 octobre de la même année, le Père Vincent Bigot, son frère, écrivit de Saint-François-de-Sales que les sauvages étaient ravis de la lettre reçue du chapitre de Chartres, et de plus, qu’ils attendaient ‘avec impatience le magnifique présent que vous avez la bonté de leur faire. T'’on a conseillé à mon frère de ne nous l'envoyer que l’année prochaine, de peur qu’il tombât entre les mains des \nglais nos ennemis.”

De retour au Canada, le Père Jacques Bigot écrivit de Saint-François-

(1) Voir aussi 74e Abenakis, par le Père Vétromile, fin du volume,

de-Sales, le 27 octobre, 1694, qu'il était chargé par les sauvages de témoigner leur reconnaissance au chapitre de Chartres pour le ‘“ précieux don” que lui-meme (le Père Bigot) avait apporté de France.

Par une lettre du Père Aubéry on voit que ce don était “une chemise d'argent en reliquaire.”

En 1695, les Abénakis de Saint-François-de-Sales envoyérent à Chartres une ceinture de six pieds de long sur sept pouces de large, dont le fond était formé de grains de porcelaine d’un violet foncé et portant cette inscription en grains blancs: Matri Virgini Abnaquiei D.D. Où ne la reçut à Chartres qu'au mois de septembre, 1699.

Cette même année, 1699, les Abénakis de Saint-François-de-Saies reçurent du chapitre de Chartres ‘une image de la Sainte-\ erge d'argent, toute semblable à celle qui est conservée dans l’église souterraine de Cher.res.” Le Père Aubéry que je cite ici, ajoute : “ J'étais alors avec le Père Vincent Bigot en la mission, et ce fut cette année que je dis ma première messe, laquelle j’ai de nouveau célébrée hier pour la deuxième fois, après cinquante années de prêtrise et de mission.”(1) Comme le Père Pierre-Joseph Aubéry a été ordonné à Québec le 21 septembre 1699, sa lettre, qui ne portes pas de date, a dû être écrite en septembre 1749.

Reprenons le fil des évènements, année 1700.

On eut le soin de faire élever, sur le bord de la rivière, un magasin, dans lequel étaient déposées les armes et la poudre. Une explosion le détruisit en 1730. (2)

La petite vérole qui ravagea la colonie en 1701 fit périr un grand nombre de Sauvages de Saint-François.

D'après M. Maurault, j'ai dit que la rivière Saint-François avait reçu des Abénakis le nom d’Alsiganteku et que ce mot signifie ‘ rivière aux herbes trainantes ”. J'ai observé aussi que, selon les Sauvages actuels, alsiganteku veut dire ‘rivière aux coquilles ”. Maintenant, il nous faut changer tout cela !

Le Père Joseph Aubéry, la meilleure autorité sur ce sujet, est très clair et tranche la question, dans son dictionnaire, composé durant le premier tiers du dix-huitième siècle. Au mot Ærsi, il met : ‘ Arsikanteg8—rivière où il n’y a plus personne. C'est la rivière Saint- François. ”

M. de Catalogre tenait un journal ou mémoire des événements qui se passaient sous ses yeux ; en 1697 il note que les Abénakis venaient s'établir à Saint-François. Nous avons vu que le nombre de ces Sauvages augmenta dans ce lieu au cours des années 1698-1700.

(1) Vœux des Hurons et des Abnaquis, pages VI, 23, 26, 29, 48. (2) Maurauit : ZZistoire des Abénakis, 274.

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Rappelons-nous qu’une bourgade abénakise y avait existé, à partir de

1684 et qu’elle s'était probablement dispersée entre les années 1690 et

1693. Alors, ceux qui revenaient s'y établir en 1697-1700 pouvaient

bien nommer l'endroit : “ Rivière où il n’y a plus personne ”—c'est-à-

dire “ personne de nos gens, les Abénakis.” Quant à penser que ces termes se rapportent aux colons français et qu’ils font en même temps allusion à un grand massacre de ceux-ci et à leur dispersion totale, je

m'y refuse, car les recensements fournissent la preuve du contraire.

Reste à savoir pourquoi le mot a/siganteku ou arsikantegs8 s'interprête de trois manières si différentes. La même chose se voit pour les mots Ottawa, Maskinongé et Yamaska. C'est, je crois, parce que à tour de rôle, on a fait traduire ces expressions par des Sauvages étrangers à la langue d’où elles sortent. Tous les jours, les livres et les journaux anglais nous donnent de ces exemples en corrompant des noms français dont les syllabes se prononcent facilement en anglais : les chûtes des Chats sont devenues Te Shazws et ce terme passe pour désigner une prétendue famille écossaise habitant le voisinage des chûtes. On pourrait citer cinquante cas de ce genre.

M. le juge Gïül, qui a étudié le dictionnaire du Père Aubéry, a pris la peine de m'expliquer la composition du mot arsikantegs : “ Arsi est traduit en latin par vacuitar vide, kan, ajouté après un autre mot qui se prête à ce sens, veut dire cabane, maison. tteg8 (prononcez ‘ tegou) c'est une rivière. Littéralement, le sens est donc: rivière à la cabane vide, ou encore: rivière où la cabane est vide, ou-bien : rivière où les maisons sont vides. En conséquence, le Père Aubéry met: ‘“ rivière où il n’y a plus personne. ” Mais, je le répète, l’expression ‘“ personne ” doit se rapporter aux Abénakis et non pas aux colons de race blanche.

Les Loups, très adonnés à l’usage des boissons enivrantes, se rendaient incommodes sur la côte du sud, depuis Sorel jusqu’à Bécancour. Ils contractèrent tant de dettes aux Trois-Rivières afin de satisfaire leur penchant à l’ivrognerie qu'ils furent obligés de décamper de Saint-Françôis pour toujours. Ceci parait avoir ev lieu de 1700 à 1705. (1)

M. l'abbé Daniel, du Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, a publié une étude intitulée: Aperçu sur quelques contemporains ; à la page 42, j'y vois ‘ Paniol, lieutenant, année 1687.”

Monsieur de Catalogne raconte les événements dont il a eu connaissance en 1692: “ Il y avait, dit-il, un gros parti d’Iroquois qui rôdait autour de Lachenaye et de l’île Jésus. Nous avions toujours deux cents hommes de troupes pour garder les postes et un brigantin armé en

(1) Æistoire de l'eau de vie en Canuda, p. 23.

haut de Repentigny, que trente Iroquois tenaient toujours en haleine. Aucune expérience ne pouvant nous donner de l’'émulation, je veux dire que l'on ne faisait aucune tentative pou: surprendre l'ennemi dans ses camps, puisqu'il n'y faisait jamais de garde, et que l'ennemi n’agissait que par les avantages qu'il trouvait. Un jour M. Plagnolle, lieutenant, allant en canot, de Repentigny à la rivière des Prairies, passant le long de l'ile Bourdon, un parti itoquois y était embusqué, qui fit sa décharge sur M. Plagnolle, sans tuer ni vlesser personne. Ilse retira promptement au large ; l'ennemi courut à ses canots pour le suivre ; Plagnolle traversa aux terres de Lachesnaye, d'où il avait une demi lieue à faire jusqu’an fort. L'ennemi l'avait presque joint, lorsque le nommé Goulet, habitant, fut au devant qui, lui seul, arrêta les ennemis, et amena M. Plagnolle et ses gens au fort, qui avaient abandonné leur canot et équipages aux ennemis. Maxime générale parmi tous les Sauvages :—s'ils savaient perdre un homme, ils ne feraient aucune tentative, et c’est si vrai qu'une femme, à la prise de Lachine, ayantun fusil qui n’était pas chargé, en le couchant en joue de temps en temps, arrêtait les ennemis, st garantit sa mère, qui se rendirent au fort Rémy.”

Ce M. Plagnolle devait être le lieutenant Paniol déjà mentionné. C’est le même sans doute, dont M. l'abbé Tanguay, constate le mariage, à la page 489 du tome I de son dictionnaire : ‘“ A Québec, le 25 octobre 1693, le lieutenant Antoine Planiol, (1) commandant la compagnie de M. de la Mollerie, fils de Barthélemi Planiol et de Marie Bisard, de Sainte- Anne, évêché de Montpellier, épouse Charlotte Giguère, veuve de Laurent Philippe sieur Lafontaine. ” On a vu, en 1698, que le sieur Planiol possédait un fort à Saint-François ou dans le voisinage de ce lieu, c’est-à-dire à Pierreville, fief de Laurent Philippe. Le juge Gill m'écrit: ‘M. de Plaignol avait une terre, située côté sud-ouest de la rivière, un peu en bas du village Saint-François actuel; j'ai vu cela dans un vieux titre. ”

Le ro mai 1701, aux Trois-Rivières, par devant J.-B. Pottier,

notaire, en l’hôtel de Mr. Prevost, gouverneur de la place, et en présence de MM. de Callières, gouverneut général, et Bochart de

Champigny, intendant de la Nouvelle-France, le sieur Antoine de Plagnol, lieutenant d'une compagnie du détachement de la marine et Delle Charlotte Giguère (ne sait signer) son épouse, pour eux et aussi au nom de Joseph Hertel comme ayant épousé Charlotte Philippe, et pour Marie Philippe fille majeure du défunt Laurent Philippe, habitant de la seigneurie de Saint-François — accordent que toutes les terres qui ont été concédées par Marguerite Hertel, veuve de Jean

(1) Jean Fayolle qui se trouve À la page 229 du tome I du dictionnaire de l'abbé Tanguay ne serait-il pas aussi un Plagnolle ?

Crevier, seigneur de Saint-François, et Joseph Crevier, de Saint- François, enseigne réformé du détachement de la marine, aux Sauvages Abénakis et Socokis, demeureront aux dits Sauvages. Le gouvernement donne, à cause de cela, au sieur Plagnol, un baril de poudre fine de 100 livres—à distribuer aux personnes ci-dessus. Témoins: Ant. Lepelé Desmarets, Et. Veron dé Grandmenil, tous deux des Trois-Rivières, Le Père Jacques Bigot, jésuite, accepte au nom des Sauvages. Cet acte montre que la famille Crevier avait donné aux Sauvages des terrains situés dans le fief Pierreville, sans avoir obtenu la permission du seigneur de ce fief.

Après 1701, je perds la trace de M. de Plagnolle, Un nom semblable au sien se retrouve quelques années plus tard, aux Trois- Rivières. Je lis au registre de cette ville que, le 29 mai 1713, Jean- François La Guerche, sergent de Ja compagnie de M. le Gardeur, dans les troupes entretenues en ce pays, fils de Jean-François La Guerche, receveur des droits du roi et bourgeois de Paris, et de Demoiseile Marie-Catherine Plagnolle, du diocèse de Paris, paroisse Saint-Paul, — épouse Marie, fille de feu Michel Lefebvre dit Lassiseraye (1), vivant bourgeois des Trois-Rivières, et de Catherine Trottier.

Bacqueville de la Potherie, remontant le fleuve en 1701, décrit la contrée qu'il traverse.

“ Je ne saurais quitter le gouvernement des Trois-Rivières que je ne vous parle des îles de Saint-François qui en sont les limites (2). Je ne vois point d’endroit, dans tout le Canada, où l’on puisse vivre avec plus d'agrément, si l'on n’y était point troublé dans les temps de la guerre. Ces îles sont cinq ou six à l'extrémité du lac Saint-Pierre, du côté du Sud, dans un enfoncement. Une rivière qui descend de la Nouvelle-Vork (3) vient s'y perdre, qui forme quantité de canaux fort larges, tous bordés de beaux arbres, Si l'on y pouvait goûter avec sûreté les plaisirs d'une vie champêtre, on trouverait tout ce qui peut la rendre heureuse, et il n’y a point de si puissants seigneurs en Europe qui ne voulussent avoir une pareille situation pour y faire leur demeure — un des plus agréables et des plus délicieux endroits du monde. Ces îles sont d’une lieue de long tout au plus, plates et remplies de bois de haute futaie. On y voit de grandes pinières dont a fait des mats pour les vaisseaux du roi. Le chêne, l’erable et le cèdre s'y trouvent en quantité. Le blé y est très bon. Les prairies sont charmantes et les pâturages en sont admirables. Le gibier y abonde en

(1) Lacerisaye corrompu en Lassiseraye,

(2) Le gouvernement des Trois-Rivières comprenait, à ses deux extrémités, Saint- Pierre-les-Becquets et Saint-Francois-dü-Lac, au sud du fleuve ; et Batiscan et Maskinongé au nord.

(3) La rivière qui descend de la Nouvelle-York serait plutôt la rivière Chambly.

tout temps ; celui qui est passager, comme les oies et les outardes, qui n'y viennent qu’au printemps et en automne, s'y trouve à profusion dans ces saisons. Les canards branchus qui perchent y sont en tout temps ; ces oiseaux ont sur la tête une aigrette mêlée de couleyr de feu et de violet changeants, qui leur donne beaucoup d'agréments. On fait de très beaux manchons de ces houpes. Si le lac est extrêmement poissonneux, tous ces canaux ne le sont pas moins. Ce lieu est donc comme le centre de tout ce que l’on peut souhaiter de meilleur en Canada. Mais que le repos de ceux qui y demeurent est traversé lorsque nous avons la guerre avec les Iroquois ! Le laboureur qui travaille à la terre, quoiqu'armé de pied en cap, tremble à chaque pas que sa charrue avance du côté des bois, par la crainte qu'il a d’être tué par ces barbares, ou quand ses bœufs retournent pour faire un autre sillon, que l’on ne fonde tout-à-coup sur lui pour avoir la cheveiure de sa tête, ou d’être mené prisonnier chez eux pour y être brûlé. Les habitants ont présentement moins lieu d'appréhender les incursions des iroquois, puisque la mission des Abénaquis est établie à une lieue au dessus de la rivière, et ce serait une grande témérité à un Iroquois de venir d’un propos délibéré se cacher dans un huisson pour y faire son coup, puisqu’à la première alarme il ne marquerait pas de gens alertes qui l’attraperaient. Ces Abenaquis, qui sont conduits par les Jésuites, quittèrent en 1700 (1) le saut de la Chaudière, qui est à deux lieues de Québec, parce que le terrain devenait stérile pour leur blé d'Inde. eurs, le voisinage d’une ville est souvent une pierre d’achoppencnt à des âmes que l’on veut maintenir dans un esprit de piété et de religion. Je ne suis pas surpris si l’on n’a pas eu de peine à les voir changer de demeure. Ils se sont séparés en deux bandes : les uns sont à quinze lieues dans la profondeur du saut de la Chaudière, pour être plus à portée des Abenaquis de l’Acadie, avec lesquels ils ont été bien aise d'entretenir plus facilement un commerce d'amitié, et les autres, parmi lesquels sont des Loups et des Sokokis, ont mieux aimé s'éloigner jusqu’à Saint-François, pour y profiter des commodités de la vie. Les Iroquois n'aiment point à avoir affaire à eux ; ils les connaissent pour des gens intrépides dans le combat, et ils évitent autant qu’ils peuvent d'en venir ensemble aux prises. Le Père Bigot en est le missionnaire ; il est de la famille des barons Bigot. La vie qu’il mène avec eux est tout à fait apostolique ; il s’est fait à leur manière; sa cabane est d’écorce d'arbre ; son lit est une peau d’ours étendue sur la terre ; sa vaisselle est composée de petits plats d’écorce de bouleau, où

(1) La date véritable est de 1697 à 1710. Dans un mémoire du 9 juin 1723, MM. de Vaudreuil et Bégun disent que les Abénakis furent attirés en Canada, l’année 4703. On peut citer vingt dates là-dessus et ne pas se tromper.

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