‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 11 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I

« même autant que je vivrai ? Ne me seront-elles pas ravies au « moment même où je les aurai acquises ? Si jusqu'à cette « heure j'avais autant souffert pour Dieu que pour des intérêts « temporels, ne serais-je pas devenu un grand saint ? Et si, pour « le devenir, je n'ai pas à faire davantage, ne sera-ce pas ma « faute, si je ne le deviens pas ?»

Tout absorbé par ces hautes pensées, Ignace laissait et reprenait tour à tour le livre. Mais cette lecture que la grâce accompagnait, le captivait : l'action de Dieu disposait insensiblement son âme au prodigieux changement qui devait faire de lui un des plus grands saints de l'Église.

Observons ici une chose digne de sérieuses réflexions : le but où n'avaient pu conduire Ignace, ni la crainte d'une mort prochaine, ni l'apparition de saint Pierre, ni le sentiment delà reconnaissance pour une santé miraculeusement rendue, la lecture de saints livres y prépara son cœur. Ce fut par cette voie que Dieu pénétra dans cette âme et y porta sa lumière.

A ces clartés, comparant sa vie avec celle des saints, Ignace conçut, et une vive horreur de lui-même, et l'ardent désir de devenir un autre homme. Ainsi, plusieurs siècles auparavant, le grand Augustin, qui ne s'était rendu, ni aux larmes de sa mère, ni aux prières de ses amis, ni aux exhortations d'Ambroise, tout à coup, à la lecture de quelques paroles de saint Paul, s'avouait vaincu et se convertissait. Admirable vertu des saintes lectures par lesquelles Dieu parle aux âmes ! On n'y cherche qu'un passe-temps, et peut-être même comme le bienheureux Jean Colombin que matière à railleries (I7), mais soudain la lumière se fait dans une intelligence pleine de ténèbres ; quelques lignes ont suffi à produire une conversion! Aussi la Compagnie de Jésus a-t-elle sagement consacré une grande partie de ses travaux à publier des livres de piété. Elle a voulu être utile aux âmes par un si puissant moyen, elle a voulu aussi rendre à Dieu ce qu'elle en avait reçu : n'était-ce pas en effet à cette source féconde qu'elle devait elle-même son origine ?

Cependant, la conversion d'Ignace ne fut pas l'ouvrage d'un seul coup de la grâce. Mille tentations l'assaillaient chaque jour, et l'esprit mauvais s'efforçait de détacher son cœur des vérités saintes qui l'avaient pénétré; tantôt il ranimait son ardeur

militaire ; tantôt il rallumait la soif des honneurs dont il avait été si avide, ou les penchants vers lesquels sa jeunesse l'entraînait avec plus de force ; puis s'offraient les railleries du monde sur un changement si extraordinaire, puis les mille conjectures qui, après avoir passé de bouche en bouche, seraient encore répétées dans les écrits des historiens. Ignace de Loyola, diraient-ils, ayant perdu la place de Pampelune, et n'osant plus paraître devant les hommes, s'était transformé en ermite pour ne pas s'entendre reprocher sa félonie, il s'était caché dans les forêts et enseveli tout vivant au fond des cavernes.

Ainsi, moitié par crainte, moitié par entraînement, cette âme trop faible encore pour résister, se laissait bercer par ces douces et séduisantes pensées de gloire ou de plaisir ; mais bientôt les remords de sa conscience la ramenaient à des lectures où elle retrouvait ses premières résolutions et une nouvelle vigueur pour repousser les assauts à venir.

Cette alternative de bons et de mauvais désirs se prolongea quelque temps ; mais enfin la victoire fut complète. Dieu, qui voulait que la sainteté, chez Ignace, fût l'effet de la conviction, et non d'un mouvement subit et impétueux, se servit de son propre jugement pour l'affermir dans ses résolutions.

Eclairé par ce (lambeau, Ignace observa que la pensée de servir Dieu et le projet d'embrasser une vie austère remplissaient son âme d'une suave tranquillité qui semblait jaillir du fond de son être, et que les joies du monde ne lui avaient jamais donnée. Parfois, au contraire, sa pensée se reportait sur ses années écoulées : alors se montraient, dans un brillant lointain, les honneurs avec leur cortège de richesse, de gloire et de bonheur ;... quand tout à coup je ne sais quelle amertume, quelle profonde mélancolie le saisissait au cœur, comme pour lui faire sentir tout le néant de ces jouissances fugitives. Il y avait dans cette impression une haute leçon : comment, avec cette secrète tristesse, s'arrêter aux apparences dans l'appréciation des choses d'ici-bas ? Comment ne point balancer le pour et le contre, peser les avantages, scruter les inconvénients ? Félicités éternelles, l'on vous mettrait en comparaison avec ce qui passe comme une ombre ! Et, après tout, qu'emporte-t-on au-delà du tombeau ? Les biens terrestres ? Ou plutôt ne sont-ce pas d'amers

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