‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 10 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I

d'une plus vive ardeur à pratiquer des actes héroïques pour le service de Dieu; il aurait rougi de moins souffrir pour plaire à Notre-Seigneur, qu'il ne l'avait fait jadis dans l'espoir de conserver de puérils avantages.

Le monde, en effet, n'était pas digne de posséder un si grand cœur; et cette âme, formée pour les plus hautes entreprises, se serait inévitablement perdue, si, toujours livrée à ses premières inclinations, elle n'eût enfin élevé ses pensées vers un but bien supérieur à ses premiers desseins. Dieu lui avait donné et conservé la vie pour la diriger vers de plus nobles fins. Si quelquefois la grâce opère, comme par miracle, des choses admirables par des hommes sans génie, sa puissance semble redoubler quand elle inspire de grandes âmes ; quand elle fait servir l'élévation de leurs pensées à des entreprises extraordinaires.

Ignace tenait sans doute pour une faveur céleste la guérison que saint Pierre (I4) avait lui-même daigné lui apporter ; mais il n'attribuait à son céleste protecteur d'autre fin que de vouloir lui conserver la vie, et non de l'exciter à rendre cette vie plus sainte. Tandis qu'il attendait impatiemment sa guérison, il essayait de tromper l'ennui d'une si longue oisiveté en occupant son esprit de ses vanités passées; il se demandait surtout quels étaient les moyens les plus efficaces de plaire à une personne qu'il aimait depuis longtemps ; et les difficultés d'une union que la différence des conditions rendait presque impossible, ne servaient qu'à en augmenter le désir (I5). Mais les rêveries dans lesquelles il se perdait, toujours absorbé dans une même pensée, ne l'empêchaient pas d'en ressentir le vide et le néant.

Pour échapper, s'il se pouvait, à son ennui et à ses pénibles préoccupations, Ignace demanda quelqu'un de ces livres de chevalerie, où d'agréables mensonges, mêlés aux plus étranges événements, charment l'imagination et abrègent la longueur du temps. Dieu permit que dans une maison où ces sortes d'écrits ne manquaient jamais, on ne pût alors en procurer un seul au malade. Deux ouvrages, cependant, s'y rencontrèrent, mais bien différents de ceux qu'il désirait : la vie de Notre-Seigneur, par Ludolphe le chartreux et la vie des saints ; tous deux étaient écrits en langue castillane (l6). La nécessité, plus que la dévotion, l'engagea à les lire. Mais les choses de Dieu renferment une

saveur tout autre que les choses de la terre, et souvent elles font sentir, à ceux même dont le goût est corrompu, qu'on ne peut commencer à les goûter, sans trouver fades toutes les douceurs terrestres. Ignace lut bientôt avec avidité ce qu'il n'aurait jamais cru capable de l'intéresser. Le premier fruit de sa lecture fut une grande surprise à la vue des longues et rudes austérités auxquelles les saints s'étaient soumis pour dompter leur chair et amortir leurs passions. La grâce travaillant intérieurement,il se prit à réfléchir et se demanda pourquoi il n'aurait pas le courage d'imiter de tels modèles.

Ceux-ci avaient eu pour tout lit, une pierre ; ceux-là se ceignaient les reins d'une chaîne de fer et portaient un rude cilice. L'un veillait, en priant, des nuits entières : l'autre, après un jeûne de plusieurs jours, ne mangeait que des racines crues et ne buvait que de l'eau. D'autres encore s'enterraient au fond d'obscures cavernes ; ou bien, s'exposant au froid, à la pluie, à l'ardeur du soleil, ils entreprenaient de lointains pèlerinages.

« Eh quoi ! se demandait Ignace, ces hommes étaient-ils « de bronze ou de pierre ? Étaient-ils insensibles à ces tourments ? « S'ils avaient la même nature que moi, ce qu'ils ont pu, me « serait-il impossible ? Ils ont méprisé les grandeurs et vécu dans «la chasteté : et pourtant plusieurs d'entre eux, d'un rang illus- « tre, d'un génie supérieur, avaient sans doute des sentiments « dignes de ces glorieux avantages ; et tous avaient une chair « fragile et des passions à combattre ! Dépouillés de tout, « souffrant sans cesse, méprisant le monde, ils étaient heureux ! « Etrange phénomène ! Possédaient-ils donc quelques biens « inconnus, quelques charmes mystérieux ? Mais ce charme « secret, qui adoucissait pour eux les rigueurs de la pénitence, « n'est peut-être goûté que par ceux qui la pratiquent ; peut-être «n'est-il compris que quand on l'éprouve. Et si, moi aussi, je « revêtais un jour ces habits de pénitence et m'exposais aux « outrages et aux railleries du monde ? Si, retiré dans une soli- « tude, je n'y vivais plus qu'avec Dieu, domptant ma chair « coupable et expiant mes nombreuses fautes ? Que m'offrira le « monde en récompense de mes services, et que dois-je espérer « en souffrant pour lui ? Puis-jeen obtenir une faveur qui ne me « coûte plus qu'elle ne vaut ? Ces récompenses dureront-elles

Page 1