LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE III
« est nécessaire, et je me repose sur ces paroles que Jean Ur- « tado dit au moment de sa mort : Notre Seigneur a jadis enlevé « en un seul jour à son Église naissante les deux colonnes sur « lesquelles elle semblait appuyée, saint Pierre et saint Paul, « pour faire comprendre que lui, et lidseul, la soutient (3Ô). »
Ce
Histoire de S. Ignace de Loyola.
Règles de la vie religieuse. — Méthode suivie par saint Ignace pour écrire les Constitutions. — Nouvelles faveurs célestes.
A Compagnie, une fois constituée en Ordre religieux, avait besoin d'une règle. Tant que ses membres résidèrent à Rome, il leur suffisait d'avoir sous les yeux, la règle vivante des enseignements et des exemples de saint Ignace ; mais, comme ils devaient se disperser bientôt dans toutes les parties du monde, il devenait nécessaire de déterminer, sous une forme stable, l'esprit qui devait animer chaque religieux en particulier, et le mode de gouvernement commun à tous. Déjà, depuis longtemps, en présence de Dieu et de concert avec ses compagnons, Ignace avait conçu le plan de son Institut ; il le perfectionnait de jour en jour, et l'autorité apostolique en avait approuvé l'ébauche. Cependant l'entier développement, dans les plus minutieux détails, demandait autant d'habileté que de longues et mûres considérations. Ignace voulait d'ailleurs que l'expérience fût la règle dernière et que le succès déjà obtenu fît juger de celui qu'on pouvait espérer pour l'avenir. Il différa donc plusieurs années encore, de tracer en détail sur le papier tous les points des Constitutions. Cependant, il établit quelques règles générales pour diriger la conduiteque les Nôtres devaient tenir envers Dieu, envers les supérieurs, envers le prochain et envers eux-mêmes ; les voici :
i — « Autant que possible, les Nôtres doivent toujours avoir « Dieu dans leur cœur et leur cœur en Dieu ; ils ne doivent « aimer que lui, et ne penser qu'à lui. Seuls ou en public, ils ne « doivent jamais détourner leurs yeux de sa présence ; ils doivent « faire de sa sainte volonté comme le centre et le mobile de leurs « actes, ne prendre que lui pour sujet de leurs discours et n'at- « tendre que de sa main la récompense de leurs fatigues. La vie
« de Jésus-Christ doit être le modèle, le cachet pour ainsi dire « de leur perfection. Qu'ils s'étudient à s'en former l'image et à « l'imprimer en eux le plus vivement possible.
2. — « Qu'ils voient Dieu dans les supérieurs pour respecter « leurs volontés et exécuter leurs ordres avec empressement ; « qu'ils se tiennent assurés que l'obéissance est un guide qui ne « peut errer, un interprète des volontés divines qui ne saurait « tromper. Il prescrit à chaque religieux de découvrir, soit à ses « supérieurs, soit au guide de son âme, les secrets les plus inti- « mes de sa conscience, ne laissant rien de caché, de crainte que <ï l'ennemi n'y trouve accès et ne travaille en secret à le perdre; « encore moins est-il permis de se diriger soi-même ; car il faut « toujours se méfier du jugement propre, jugement d'autant plus « aveugle, qu'on le croit plus éclairé.
3. — « En conversant avec le prochain pour le retirer du « péché, on doit user de la même prudence qu'on emploie à « l'égard d'un homme qui se noie pour ne pas s'exposer à périr « avec lui. Qu'ils s'aiment les uns les autres, non seulement « comme des frères et des fils du même Père, mais encore que « chacun aime les autres comme soi-même. Et parce qu'il n'est « pas rare qu'on s'échauffe dans les discussions opiniâtres, parce « que de ces discussions peuvent s'échapper sinon des flammes « du moins quelques étincelles de dédain, il faut les éviter avec « soin. Quand il y a diversité d'avis, ce n'est point l'ambition de « faire triompher son sentiment, mais le désir de faire connaître « la vérité et de détruire l'erreur qui doit diriger la discussion et « régler les paroles.
4. — « Qu'on garde le silence lorsque les besoins d'autrui ou « des Nôtres n'exigent pas qu'il soit rompu ; mais même alors, « l'orgueil avec ses termes hautains, la curiosité en quête des « nouvelles du dehors, les rivalités qui portent à critiquer le « prochain, l'oisiveté, source de discours vains ou plaisants, ne « doivent avoir aucune part à nos entretiens.
5. — « Quelque grande chose que Dieu opère par notre entre- « mise, nous ne devons pas pour cela nous regarder comme des « hommes de grand mérite, ni usurper une gloire qui ne saurait « appartenir à un instrument souvent très peu propre à l'œuvre « accomplie. Cette gloire est due tout entière au bras qui dirige
« cet instrument. Se complaire dans la finesse de son esprit, « dans son talent de la parole, dans la sagesse et la prudence de « sa conduite, serait une marque de folie ; le religieux ne doit « s'estimer jamais mieux récompensé de ce qu'il fait pour autrui « que lorsqu'il en recueille des ignominies et des mépris, unique « salaire accordé par le monde aux travaux de Jésus-Christ.
6. — « Si quelqu'un vient à tomber dans une faute publique, « nuisible à sa réputation et à l'estime dont il jouissait, qu'il ne « se laisse pas abattre, ni ne perde courage, mais au contraire, « qu'il rende grâces à Dieu d'avoir permis cette chute qui, dévoi- « lant la faiblesse de sa vertu, le fait apprécier à sa juste valeur; « que ses frères apprennent par cet exemple à ne pas tomber, « qu'ils comprennent que nous sommes tous pétris du même « limon et qu'ils prient Dieu pour la conversion réelle du cou- <?; pable.
7. — « Pendant le peu de temps qui leur est accordé pour se « récréer qu'ils ne perdent point de vue cette modestie que « l'Apôtre demande toujours de nous ; qu'ils ne se livrent pas à « une joie immodérée, ni ne s'astreignent à une retenue qui les « tienne trop renfermés en eux-mêmes.
S. — « Qu'ils ne négligent point l'occasion d'opérer un bien « présent par l'espérance trompeuse d'en faire un plus grand « dans l'avenir. C'est, en effet, un subtil artifice du démon de « nous faire concevoir des desseins grands en apparence, et de « nous exciter à poursuivre des choses admirables pour nous « détourner d'un bien ordinaire que nous aurions pu accomplir.
9. — « Enfin qu'ils se tiennent inébranlables dans leur voca- « tion comme s'ils avaient pris racine dans les fondations de la « maison de Dieu ; car de même que l'ennemi du salut met sou- « vent au cœur du solitaire le désir de vivre en communauté, de « même à ceux qui sont appelés aux travaux extérieurs pour la « conversion des âmes, il fait désirer la solitude ; il prétend « ainsi les détourner du service de Dieu par cette instabilité et « les conduire à leur perte, en les faisant entrer dans une voie « opposée à celle qu'ils devaient suivre (37). »
Telles furent les premières règles que le saint Fondateur établit pour la direction de ses enfants: il est facile de reconnaître qu'elles sont comme ces graines qui sous une frêle enveloppe,