LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE III
« quelles il devait obéissance sous peine de péché. Or, pour « quiconque connaissait l'humilité d'Ignace et sa disposition à « renoncer à sa propre volonté afin de s'en rapporter au juge- « ment d'autrui, une fermeté aussi grande, mieux encore, une « pareille tranquillité à se refuser à tous les avis qu'il recevait « sur ce sujet, donnaient la conviction qu'il ne considérait point « cette affaire comme purement humaine. Jamais il n'agissait « ainsi, sinon dans les cas où les lumières d'en haut avaient fixé « sa détermination. D'ailleurs, il est probable que les premiers « Pères avaient réfléchi et conféré entre eux sur leur nom et sur « beaucoup d'autres choses ; par conséquent, tout porte à croire « que le Seigneur lui-même l'avait révélé ou confirmé à « Ignace.
« On doit observer ensuite que nous ne nous intitulons point « Compagnie de Jésus, comme ayant la présomption de nous « croire dignes d'être véritablement les compagnons de Notre- « Seigneur ; mais seulement dans ce sens militaire, où une com- « pagnie prend le nom de celui qui la commande. » Ainsi s'exprime le secrétaire d'Ignace, et son explication est exacte. Le nom de notre Société n'est véritablement qu'un titre militaire ; il remonte à l'origine de la Compagnie, lorsqu'à Manrèse, Dieu révéla la première ébauche de l'Ordre, à Ignace, dans la méditation des deux étendards ; méditation où Jésus est représenté comme capitaine d'une phalange guerrière. En effet, ce titre indique bien le but qu'attribuent à la Compagnie, et les Souverains- Pontifes et Ignace lui-même : par un admirable accord, ils l'appellent « la milice du Christ, Jesu Ckristimilitial> ; ils déclarent qu'on doit vivre dans son sein uniquement pour combattre « sous la bannière de la Croix, sub crucis vexillo Deo miliiare ». Toute l'existence de la Compagnie, toute sa force, toute sa science, doivent être consacrées à la plus grande gloire de Dieu, qu'elle a bien autrement en vue que le commun des fidèles. Combattre avec Jésus, mourir en combattant pour Jésus, n'aspirer qu'à retracer Jésus en elle, soit par le moyen de sa propre perfection, soit en travaillant au salut des âmes, et toujours, et uniquement, pour la plus grande gloire de Dieu; voilà sa vie, voilà sa fin. Tous ces motifs ne lui donnent-ils donc pas quelque droit de s'appeler la Compagnie de Jésus ? Certes, il faut être bien mal inspiré
pour dire avec un théologien célèbre sur ces paroles de saint Paul : Dieu qui vous a appelés à la société de son Fils J.-C, est fidèle ; Fidelis Deus per quem vocati estis in societatem Filii ejus Jesu Christi : « Comment cette Société, qui est véritable- « ment l'Église de Jésus-Christ, a-t-elle pu être restreinte par « Ignace à la sienne propre (34) ? »
Mais, premièrement, on ne s arroge pas ce que les Souverains Pontifes, en vertu de leur autorité apostolique, ont accordé. Puis, grâces en soient rendues à Dieu, la Compagnie est si éloignée de penser réunir en elle seule toute l'Eglise, que son seul but, bien démontré par les faits, est de dilater l'empire de cette Église, de la faire régner par tout l'univers, au prix de ses sueurs et de son sang. De plus, ce nom n'est pas pour nous un titre vain et sans objet, mais une exhortation tacite et continuelle à la pratique de ces vertus, sans lesquelles nous ne pourrions espérer de le porter dignement ; il nous rappelle sans cesse le devoir, l'obligation où nous sommes de ne jamais déserter notre bannière ; de ne pas dégénérer des exemples que Jésus nous a donnés ; de ne vivre que pour travailler à notre sanctification et à celle de nos frères ; de conserver toujours entre nous cette mutuelle union qui donne une force indomptable: il nous rappelle encore cette obéissance aux ordres de nos chefs, âme de la discipline militaire ou religieuse ; il nous apprend enfin à ne redouter ni le nombre des ennemis, ni l'acharnement des persécuteurs ; et si nulle puissance ne peut abattre celui pour qui nous combattons, il suffit bien pour nous défendre, nous qui lui appartenons : nous ne sommes pas la Compagnie d Ignace, et, bien qu'Ignace soit mort, nous n'avons pas perdu notre véritable chef (35).
Le Père Pierre Ribadeneira écrivait de Gand, à un de ses amis, en apprenant la mort d'Ignace : « J'aurais senti mon cœur « se briser, si, levant les yeux vers ce même Père que je regret- « tais, et vers cette Providence divine en qui il se confia tou- « jours, je ne m'étais senti puissamment consolé par cette pen- « sée que la Compagnie de Jésus n'était pas appuyée sur Ignace, « mais sur Jésus lui-même. Oui, Jésus l'a édifiée par les mains « de son serviteur, et il saura bien nous donner d'autres chefs, « qui, sans être des Ignace, seront néanmoins tout ce qui nous