LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE IV
seule déterminer le choix de la volonté ; puis il balançait et confrontait les différents motifs, s'assurant ainsi de la valeur de chacun. Il passait une grande partie de la nuit, et souvent même du jour, dans cette occupation. Rompant alors avec toute autre affaire, il se retirait dans un petit jardin isolé qu'un de ses amis lui prêtait, ou bien dans sa chambre dont la porte, pour éviter toute interruption, était ordinairement gardée par Benoît Palmio.
Ignace avait lu toutes les constitutions des autres Ordres religieux, et nous en avons encore les extraits écrits de la main de son secrétaire Polanco. Il avait observé les causes soit du progrès, soit de la décadence de ces Ordres ; mais pendant qu'il écrivait les Constitutions, il n'eut jamais d'autres livres dans sa chambre que les saints Évangiles et f Imitation de Jésus-Christ (39). Après avoir fait tout ce qu'exigeait la prudence, il restait en prière, pour chaque règle, durant plusieurs heures. A la lumière de ces communications surnaturelles avec Dieu, il repassait de nouveau tout ce qu'il avait déjà conçu et avec la simplicité d'un enfant qui se sent incapable de prononcer sur des choses si importantes, il suppliait Notre-Seigneur, avec larmes, de lui faire connaître ce qui devait le plus contribuer à son service et au bien de la Compagnie ; puis il invoquait la Vierge Marie comme médiatrice pour qu'elle lui obtînt la grâce de Jésus-Christ ; enfin de nouveau il demandait au Seigneur Jésus de lui servir de médiateur auprès de son Père.
Se sentait-il presque fermement déterminé sur un point déjà étudié soigneusement, il ne cessait point encore ses ferventes supplications. Une fois, après avoir consulté Dieu pendant dix jours et s'être arrêté ainsi à une détermination, il continua à prier et à réfléchir sur le même point jusqu'au quarantième jour.
Autrefois Isaïe et Ézéchiel, choisis pour être les interprètes de la volonté de Dieu et les messagers de ses ordres reçurent une faveur plus précieuse encore que leur mission même, lorsque le ciel s'ouvrant sur leurs têtes il leur fut donné de voir la majesté de Dieu et la gloire de son royaume. De même Ignace, en méditation devant Dieu sur la règle qu'il
devait établir, reçut bien au de-là de ses demandes. Que ne connaissons-nous mieux les lumières dont son âme fut alors inondée ! Cependant il est arrivé jusqu'à nous quelques lueurs dans certains autographes échappés à la destruction qu'Ignace avant sa mort fit de ses manuscrits. Ces débris nous feront mieux apprécier ce qui nous manque. J'en citerai au chapitre suivant quelques fragments. Ce sont les sentiments intérieurs et les visions célestes dont Ignace fut favorisé pendant les quarante jours qu'il consacra à examiner devant Dieu, si les églises des maisons professes devaient être dotées ou entretenues par les aumônes des fidèles.
Là, on trouve de fréquentes apparitions de la Sainte Vierge et de Notre-Seigneur lui-même. Visions de Dieu aussi sublimes que le comporte l'intelligence de l'homme encore emprisonnée dans un corps mortel, visions qui à l'aide d'images sensibles élèvent l'âme à la plus intime connaissance de l'Etre incompréhensible. Extases et ravissements, flammes intérieures, rayons de la plus éclatante lumière, transports de la plus ardente charité, palpitations, impressions véhémentes, calme doux et profond, larmes assez abondantes pour faire craindre la cécité, enfin vues si claires de la gloire de Dieu, qu'elles pénétraient jusqu'aux plus sublimes hauteurs du ciel. Toutes ces merveilles et plusieurs autres sembables sont notées de la main de saint Ignace suivant sa coutume de se rendre compte jour par jour desdivers mouvements de son âme; et il les éprouva à l'occasion d'une décision à prendre sur un point particulier d'importance peu considérable. On peut en conclure qu'il n'y a pas dans ses Constitutions une seule parole, un seul détail qui n'ait été baigné de larmes et pénétré des rayons de la lumière céleste. De même que le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres en forme de langues de feu ; ainsi on vit un jour, tandis que saint Ignace écrivait ses Constitutions, une flamme d'une incomparable splendeur planer sur sa tête (4°), comme pour témoigner que, dans ce travail, il était assisté par la lumière et la charité de l'Esprit- Saint.
Non content d'avoir tant réfléchi, tant prié, quand il avait enfin fixé et transcrit une règle, il la déposait sur l'autel et l'offrait au Père céleste en célébrant le saint Sacrifice avec sa