LIVRE PREMIER. — CHAPITRE III
fusion, en proie à mille perplexités, il ne recevait plus ces vives lumières, dont son âme était naguère illuminée dans la contemplation; plus il s'appliquait aux choses de Dieu, plus la tentation grandissait. Les jours et les nuits se passaient dans cette horrible torture. En lutte continuelle avec lui-même, il cherchait à déterminer ce qui était péché ou ne l'était pas, s'il devait, oui ou non, confesser de nouveau d'anciennes fautes et plus il s'efforçait de voir clair et plus il s'enfonçait dans les ténèbres. Il lui semblait que deux simples paroles l'auraient guéri, par la voie de l'obéissance, si son confesseur lui avait expressément ordonné de ne plus s'occuper du passé, et de vivre désormais comme si son existence datait de la veille. Mais la pensée n'en vint jamais à l'esprit du confesseur, et Ignace resta en proie à ses scrupules. On lui disait, il est vrai, de ne point s'inquiéter de ce qui n'était que scrupules, mais le difficile était précisément de reconnaître ce qui était scrupule, d'autant que le doute est toujours le caractère de cette maladie. Comme ni larmes, ni prières ne lui procuraient aucun soulagement il se crut abandonné, perdu sans ressource. Épouvantable abîme que peuvent sonder ceux-là seuls à qui il a été donné d'en sortir ! Les plus rudes austérités de la pénitence, apportent autant de consolations à l'esprit et au cœur que de souffrances au corps ; mais aimer Dieu, mais le servir avec ferveur, mais désirer ardemment de le posséder, et pourtant soupçonner, croire même qu'on lui déplaît, qu'on en est rejeté, qu'on l'offense par chacune de ses actions, par une parole, par un regard : c'est un tourment sans pareil, et une heure de ces angoisses est plus pénible que plusieurs jours d'une très rigoureuse mortification. Ainsi les démons se faisaient un jeu de faire souffrir Ignace. Assauts sans trêve ni merci, troubles et anxiétés, sentiments de répugnance vive pour son nouveau genre de vie et souffrances physiques, incertitude du salut, absence de tout amour pour Dieu et de toute confiance en sa paternelle bonté, la pensée de s'abandonner au désespoir, d'échapper, en se donnant la mort, à cet état de tortures, et cela sans le moindre rayon consolateur qui vînt ni du côté du ciel, ni du côté de la terre ; telle était la dure épreuve que subissait le pauvre pénitent, livré sans direction à ses scrupules.
Les Pères Dominicains eurent compassion de lui et le reçurent
dans leur maison. Mais au lieu d'y trouver quelque soulagement, il y fut attaqué d'une telle mélancolie, qu'elle le poussait, par moments, à l'horrible pensée de se jeter par la fenêtre de sa cellule (42). Alors il versait des torrents de larmes et conjurait Dieu à haute voix de lui envoyer du ciel quelque secours, puisque sur la terre il n'en pouvait trouver aucun. Dans cette extrémité, il se ressouvint de l'histoire d'un saint homme qui, ayant longtemps demandé inutilement à Dieu une grâce ardemmentdésirée, résolut de ne rien manger jusqu'à ce qu'il eût obtenu de la compassion du Seigneur ce qu'il ne pouvait espérer de ses propres mérites. Ignace crut donc pouvoir user envers Dieu de cette douce violence ; car si le remède était extrême, le mal auquel il voulait l'appliquer ne l'était pas moins : Dieu, comme un bon père, plutôt que de laisser longtemps souffrir son enfant, lui accorderait enfin par pitié le soulagement de son âme.
Sans rien diminuer de ses autres austérités, il commença donc son jeûne, et par une sorte de miracle, vu son état, il le continua huit jours entiers sans manger une bouchée de pain, sans boire une goutte d'eau (43). Il aurait eu le courage de le prolonger, si son confesseur, en ayant été instruit, ne le lui eût formellement défendu. Je ne sais si ce fut la récompense d'un recours si confiant à la miséricorde divine, ou de son obéissance, mais il recouvra momentanément la paix de l'âme et la sérénité de l'esprit. Le Saint se croyait guéri. Au bout de quelques jours, il retombait dans ses angoisses. Une âme pouvait-elle endurer de plus cruelles souffrances ?
Il y avait dans ce fait un profond enseignement. Dieu apprenait à Ignace que nous ne devons pas chercher à forcer sa volonté, comme si nos alarmes et nos besoins ne lui étaient pas connus, ou comme s'il y était insensible. La seule règle de notre volonté, doit être celle de Dieu ; alors, ferveur ou aridité, tentations ou paix, trouble ou sérénité, tout nous sera indifférent. Raffermir notre courage par l'affliction même, demander au Seigneur ou la délivrance ou la force, se tenir toujours dans l'humble attitude de la résignation, voilà notre rôle.
Cette seconde tempête, qui était plutôt une leçon qu'un châtiment, fut de courte durée. Ignace recouvra bientôt une joie intérieure et une paix supérieures encore à celles qu'il avait