LIVRE PREMIER. — CHAPITRE III
Le séjour de l'hôpital offrait ainsi à Ignace, mille moyens de se perfectionner dans la vertu et d'acquérir des mérites, mais il était en même temps un obstacle à cette union avec Dieu, à cette austère mortification vers lesquelles sa ferveur le portait. Ignace se mit donc à la recherche de quelque lieu solitaire et caché où il pût vivre sous les yeux de Dieu seul, et satisfaire ses ardents désirs de pénitence. A peu de distance de Manrèse, au pied d'une colline, il trouva une caverne creusée dans le roc vif. Son aspect sombre l'eût fait prendre pour un sépulcre ; cependant la vallée environnante était d'une si admirable beauté, que les paysans l'appelaient la vallée du paradis. Non loin coulait le Cardoner aux eaux limpides ; en face se déroulait une grande route ; puis entre celle-ci et la caverne on voyait une croix de pierre devant laquelle Ignace venait faire de pieuses stations.
La caverne avait trente-deux palmes de long, dix de large et autant de haut dans la partie la plus élevée (39). Du côté de Montserrat, dans une fissure du roc, une sorte de lucarne donnait vue sur l'église de Notre-Dame ; de tous les autres côtés, régnait l'obscurité la plus profonde, et les murs aussi bien que la voûte, étaient hérissés de pierres pointues et de morceaux de roches. Peu de gens la connaissaient, personne ne la visitait. Ignace y vit un séjour adapté à ses projets. Après avoir pratiqué un étroit sentier à travers les broussailles qui en cachaient l'entrée, il y fixa sa demeure. Dans ce lieu où la solitude, le silence et une ténébreuse horreur semblaient inviter à la pénitence, il redoubla ses austérités habituelles ; là il veillait des nuits entières, jeûnait pendant trois ou quatre jours de suite sans prendre aucune nourriture, y joignait de sévères, de sanglantes disciplines ; là enfin, à l'exemple de saint Jérôme, il se frappait rudement la poitrine avec une pierre, comme en furent témoins plusieurs personnes qui allaient secrètement épier sa conduite.
Tant d'austérités épuisèrent tellement ses forces que sa vie semblait un miracle perpétuel. Son estomac ruiné lui causait de cruelles douleurs ; souvent il perdait connaissance, et plus d'une fois on le trouva à demi mort privé de chaleur et de mouvement : un jour il vint, à Viladordis, prier dans une chapelle, mais il y tomba évanoui. Cette syncope dura plusieurs jours ; et quand il revint à lui, sa faiblesse était telle qu'il paraissait toucher à sa
fin. Quelques femmes pieuses lui apportèrent des aliments, et, en le soutenant par les bras, le reconduisirent à l'hôpital (4°).
De nouvelles tentations l'assaillirent. Pourras-tu, lui insinuait le démon, persévérer pendant les cinquante années qu'il te reste encore à vivre, dans ces pratiques d'une pénitence rigoureuse qui accable ton misérable corps, et le réduit, à tout moment, à la dernière extrémité ? Mais Ignace confondait l'esprit de ténèbres par cette réponse : « Peux-tu seulement m'assurer un seul instant de ces cinquante ans de vie que tu me promets si libéralement ? » Cependant ses forces succombèrent sous les accès d'une fièvre violente. Dans cette crise terrible, la vanité voulut avoir son tour. Pourquoi regretter la vie.pensa un instant Ignace : ne mourait-il pas en saint ? Et ses pénitences, et son cilice, sa chaîne, ses larmes, son sac, ses jeûnes, la pierre sur laquelle il prenait son sommeil, ses veilles ? n'étaient-ce pas là des titres pour le ciel ?
Telles étaient les images qui, semblables à de vains fantômes, passant et repassant devant le malade, lui faisaient horreur et l'attiraient tour à tour. Un moment vint où cette angoisse morale dépassa de beaucoup les souffrances physiques et les douleurs mêmes de la mort qui avançait. Ignace se mit alors à évoquer devant lui ses fautes les plus graves et les plus humiliantes. Quelle proportion, se demandait-il, pouvait-on établir entre les faibles efforts de quelques mois et les crimes commis pendant de longues années ? Enfin, il supplia Dieu de lui accorder le pardon de ses offenses, et de lui refuser la récompense de ses vertus. Ce fut le moment du triomphe ; mais de ce rude combat il lui restait une terreur si profonde, qu'il supplia les assistants de lui répéter ces paroles, si l'affreuse vision se présentait de nouveau : « Ignace, souviens-toi des péchés dont tu es coupable « et des peines qu'ils méritent, ne pense donc pas que le paradis « te soit dû, et n'oublie pas que tu as mérité l'enfer (4I). »
Cependant il lui restait encore à subir une épreuve plus dangereuse, celle du scrupule. Dieu permit que le démon lui fît concevoir mille alarmes et mille doutes sur sa confession de Montserrat, malgré la rigueur de son examen et la sincérité de sa contrition : chacune de ses actions lui paraissait une faute grave ; en môme temps toutes les douceurs spirituelles lui furent retirées. Le cœur desséché, l'esprit rempli de trouble et de con-