LE 2 OCTOBRE 1892 HUMBLE ET FILIAL HOMMAGE
AVANT- PROPOS
PEU de saints comptent autant d'historiens que saint Ignace de Loyola. Biographies, histoires, panégyriques, études abondent en toutes langues et à toutes les époques. Mais de ces nombreux écrits que la piété filiale inspira aux enfants de Saint-Ignace ou à leurs défenseurs, aucun ne met plus en relief la haute intelligence et le grand caractère du Saint que l'histoire écrite par le P. Daniel Bartoli.
Les traits du père, et le cœur aimant du Saint, paraîtront peut-être moins en vue dans cette vie, mais le fondateur inspiré, le sage et ferme administrateur, l'homme de conviction, de prudence et de suite, ne resplendit nulle part ailleurs avec autant d'éclat.
Le P. Bartoli écrivait l'histoire de son héros, alors que les calomnieuses insinuations et les attaques haineuses s'élevaient de tous côtés contre l'Institut de saint Ignace. Le rang, que, dès 'ses débuts, la Compagnie de JÉSUS avait pris parmi les Ordres religieux, la faveur marquée dont l'entouraient les Souverains-Pontifes, ses éclatants succès au concile de Trente, dans les collèges et les Universités qu'elle dirigeait, dans les Missions parmi les infidèles des Indes et du Japon, en Europe dans les grandes chaires comme auprès des habitants des campagnes, avaient heurté des rivalités, excité des jalousies, suscité des ennemis qui agissaient dans l'ombre, ou ne craignaient pas de mener leurs attaques au grand jour de la publicité. A ces hostilités qui avaient pris naissance au sein même de la famille chrétienne, nous devons ajouter les attaques, les mensonges, les calomnies sans nombre et sans pudeur des protestants, ennemis nés de tout ce qui de loin ou de près respire l'esprit de saint Ignace et de l'Église romaine.
Pour confondre tous ces détracteurs et dissiper toutes ces calomnies, le P. Bartoli s'est vu entraîné à faire de l'histoire du Saint et de son œuvre, comme une brillante apologie où la vérité de l'ensemble et l'exactitude des détails conservent sans doute tous leurs droits, mais où l'historien poursuit un but particulier, et s'adresse à un public spécial.
Le P. Bartoli ne laisse dans l'ombre ni son héros, ni l'œuvre qu'il a établie. Il considère saint Ignace sur toutes les faces, dans ses conceptions et dans ses actes, devant Dieu, au plus intime de son âme et dans les difficiles labeurs de son administration ; il le montre sous tous les jours, et, ménageant avec art les clairs et les ombres, dans son tableau de grand-maître, il nous fait surtout admirer une âme de forte trempe, ouverte aux inspirations et aux vues surnaturelles les plus élevées et les plus inénarrables. Dès ses premiers pas dans les voies de la sain-
IV AVANT-PROPOS
teté, Ignace, enlevé sans retour au monde et à ses maximes, poursuit sans défaillance l'idéal de la plus haute perfection.
Il prend résolument le contre-pied de l'esprit mondain, et, dans sa chevaleresque ardeur, immolant une à une toutes les vanités, le gentilhomme de Loyola devient bientôt le mendiant hué par des enfants à Manrèse, le catéchiste traité d'illuminé ou d'hérétique à Alcala et à Salamanque, l'étudiant injustement condamné au fouet à l'Université de Paris.
Directeur éminent, il concentre en ses Exercices, — vrai livre d'or, — les grandes lumières qu'à Manrèse Dieu versa par torrents dans son âme. Durant sa vie, il met et remet dans ce moule transformateur toutes les âmes qui viennent à lui ou qu'il peut atteindre, mais surtout les âmes d'élite qui ambitionnent de travailler, sous sa conduite, au but devenu la pensée de toute sa vie, la plus grande gloire de Dieu,
Fondateur, il nous apparaît, dans l'histoire du P. Bartoli, le regard sans cesse tourné vers cette gloire divine dont il poursuit la réalisation dans ses Constitutions, dans ses règles, dans les œuvres de sa Compagnie naissante. Il conçoit, il constitue, il perfectionne, avec l'aide de la grâce, son Institut qui sera, aux yeux même des ennemis de l'Église, la conception la plus large, la plus haute, la plus solide, qui soit sortie de la tête et du cœur d'un grand homme et d'un grand Saint. Non content d'exposer son plan à grands traits et dans ses parties essentielles, il descend, par les règles, aux prescriptions de détail, aux pratiques de la vie ordinaire ; il donne une direction précise à ses religieux pour tous leurs ministères, de sorte que dans la suite des âges on pourra confirmer et expliquer sa pensée, mais on n'aura jamais à la corriger ou à la modifier. Sa Compagnie toujours à l'abri d'une réforme pourra bien disparaître un instant, mais pour revivre toujours animée de la même vie, toujours féconde, portant toujours l'ineffaçable empreinte dont l'a marquée son glorieux Fondateur.
L'action de saint Ignace comme administrateur n'est pas moins fortement accusée dans le récit du P. Bartoli. Huit volumes de lettres dont six déjà publiés, — et combien ont encore échappé aux recherches ! — attestent la vigilante activité du Saint, sa prudence, son infatigable zèle à faire observer les sages lois, qui assuraient la marche régulière et la prospérité croissante de son œuvre. Il choisit avec discernement les hommes que la divine Providence lui amène comme auxiliaires, et il dispose d'eux selon leurs aptitudes ; il forme et dirige les supérieurs ; il veille avec le même soin jaloux sur les points essentiels des Constitutions, sur l'engagement de renoncer aux dignités ecclésiastiques, comme sur les moindres détails prescrits par les règles de modestie. Enfin, sa paternelle sollicitude embrasse également les glorieux travaux d'un François Xavier aux Indes et les aspirations plus modestes des scolastiques de Coïmbre.
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Dévoué de cœur aux intérêts de l'Église et engagé par un vœu spécial à obéir en tout au Souverain-Pontife, il ne craint pas d'affirmer son indépendance et de revendiquer ses droits, dès qu'on veut dépouiller son œuvre du titre de Compagnie de Jésus. Il honore les grands et rend volontiers hommage aux princes, pour faire servir au bien leur influence et leur fortune. Mais, s'agit-il de conserver la règle et l'esprit de son Institut, il n'hésite pas à rendre à la liberté le jeune duc de Bragance, dont la piété outrée lui paraissait peu faite pour sa Compagnie, tenant ainsi la porte de la Société plus grandement ouverte pour en laisser sortir que pour y faire entrer. Cependant la droiture de cette administration, la rigueur apparente de ce gouvernement sans faiblesse, étaient réellement tempérées par une suavité toute sainte, par une condescendance paternelle que le P. Ribadeneira, témoin oculaire, a mises sans doute plus en relief, mais que Bartoli ne néglige pas de faire ressortir en deux chapitres de son histoire.
Une humilité profonde et le désir sincère d'occuper la dernière place dans ce beau et durable édifice qu'il avait conçu et élevé, caractérisent particulièrement l'esprit de saint Ignace. Dans le livre de ses Exercices, il donne l'humilité comme le principe et l'âme de toute véritable perfection, et il en réalise lui-même le troisième degré, dans sa conduite. Rien, si ce n'est sa passion pour la gloire de Dieu, n'égale son ardent désir d'être inconnu, de cacher les trésors dont Dieu comble son âme, de disparaître ou d'être méprisé. Par deux fois, il refuse d'accepter le gouvernement de la Compagnie. Il ne se soumet qu'après une seconde élection, et sur la menace que plusieurs de ses compagnons lui font de se retirer, s'il s'obstine à refuser le titre et les fonctions de général du nouvel ordre. Plus tard, il s'adresse aux principaux membres de la Compagnie, réunis à Rome, pour en obtenir de déposer sa charge.
Mais ce qu'il accepte sans hésiter, ce qu'il ambitionne même, ce sont les persécutions, les calomnies et les mépris, qui l'assaillent sans cesse, sans qu'il les ait mérités.
La croix est la compagne obligée de qui veut suivre JÉSUS. Ignace considère la persécution comme la meilleure part de cette croix ; il l'a demandée à Dieu pour lui et pour les siens, comme un bien de famille, et comme un privilège attaché à sa fondation. Sa prière, — l'histoire en fait foi, — a été largement exaucée, car depuis que son Fondateur n'est plus sur la terre, la Compagnie n'a cessé, sur un point ou sur un autre, d'entendre gronder l'orage sur sa tête ; ajoutons que sous tous les cieux, elle a toujours porté avec joie, l'honneur de souffrir pour le nom de JÉSUS.
Puisse cette Compagnie rester fidèle à ses nobles et surnaturelles destinées ! Elles assurent sa force sur la terre ; elles feront sa gloire en une meilleure vie. Puisse ce travail, entrepris pour la gloire de Dieu,
AVANT-PROPOS
faire mieux connaître, mieux apprécier saint Ignace, et contribuer à soutenir et à exciter le zèle de ses nombreux enfants, désireux de marcher toujours sur ses nobles traces.
Toulouse, le 18 janvier 1891, fête du saint Nom de JÉSUS.
PREFACE
J'ENTREPRENDS d'écrire l'histoire de la Compagnie de Jésus, et je viens ainsi satisfaire à l'obligation qui s'impose à moi de rappeler ce qu'elle a fait pour le monde. Si, de la part de quelques Ordres religieux, uniquement voués au service de Dieu et à leur sanctification, le récit des événements qui les concernent est une offrande de pure libéralité faite au public, on n'en saurait dire autant d'un Institut dont la fin immédiate, dont le but propre et direct, est l'utilité du prochain. Ici, ce n'est plus un don qu'on présente, c'est une dette sacrée qu'on acquitte.
Si l'on considère la Compagnie de Jésus à ses origines, on pourra même dire qu'elle a un devoir particulier à remplir. Le monde entier n'a-t-il pas concouru à la former, à l'accroître, à alimenter son activité ? L'Espagne lui a donné un Père dans saint Ignace ; la France, une Mère dans l'Université de Paris ; à l'Italie, elle doit le pontife Paul III, dont elle tient son existence comme Ordre religieux ; elle a reçu du Portugal le titre & Apostolique, et les premiers moyens de s'étendre ; elle était à peine adulte, que l'Allemagne se hâtait de la mettre aux prises avec les hérésies de ces malheureux temps; les Indes orientales, les royaumes d'Afrique, les deux Amériques, en l'accueillant, du vivant même de saint Ignace, lui ont ouvert ces vastes champs qu'elle devait ensuite cultiver par ses travaux, et arroser de ses sueurs et de son san£.
Ainsi donc, outre l'obligation que lui impose son but spécial de travailler au bien des âmes, la Société a de plus le devoir d'exposer sa conduite, afin que le public puisse juger, si elle a rempli ses engagements.
Cet ouvrage ne sera pourtant pas une simple histoire ; il sera encore une apologie de la Compagnie. Soit parmi les sectaires, soit même parmi les catholiques, il se rencontre un grand nombre d'hommes qui, par leurs discours ou leurs écrits, s'efforcent d'attirer sur elle la haine et le mépris du monde. Ils la représentent comme perturbatrice, dangereuse, dégénérée, ambitieuse et dominatrice.
Si, comme on le proposait autrefois à saint Jérôme, et comme