‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 3 sur 168 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

on le propose encore de nos jours aux savants Ordres de Saint- Dominique et de Saint-François, la Compagnie avait échangé les divers ministères publics, auxquels elle se consacre pour le service du prochain, contre l'humble occupation de tresser des corbeilles et des nattes, ou de cultiver un jardin ; si elle avait renfermé la sphère de son activité dans les murs d'une cellule, sans en jamais sortir, ni pour voir, ni pour être vue ; si, morte aux vivants, suivant l'expression de saint Grégoire de Nazianze, elle n'eût vécu que pour elle-même, le monde dédaigneux aurait épargné et sa réputation et ses œuvres. Toute défense alors serait oiseuse ; un appel à la raison et à la vérité deviendrait inutile. Mais ce n'est pas là ce que Dieu demande de nous. Dans des temps si calamiteux pour l'Église, quand de nouveaux auxiliaires lui sont si nécessaires, la Providence divine n'a pas suscité un nouvel Ordre religieux pour se livrer au repos, mais pour se dévouer sans réserve au bien général. Dieu a voulu opposer une digue à l'ignorance des infidèles, à la perversité des hérétiques, à la corruption des catholiques : il était donc impossible que, destinée à la lutte, cette nouvelle Société ne rencontrât point d'antagonistes ; et quand, par la bénédiction d'en-haut, elle retirait des mains de l'ennemi les âmes captives, ces mains devaient inévitablement s'armer contre elle et la provoquer au combat.

Je ne me suis donc point trompé en appelant apologie ce qui n'est, en réalité, qu'une simple histoire ; et si, pour détruire les sophismes de Zenon, qui niait le mouvement, Diogène se contenta de marcher ; de même aussi, pour convaincre ceux qui refusent obstinément de reconnaître, dans un Ordre religieux, l'esprit et les œuvres qui le distinguent, les dissertations et les raisonnements sont moins utiles que le récit authentique des faits indiscutables.

Ce fut l'innocent, mais décisif moyen de défense qu'employa, dès la naissance de la Compagnie, son fondateur et son père saint Ignace. Pour répondre à une censure révoquée plus tard, et que, faute de connaître l'esprit et les œuvres de cette nouvelle Compagnie, la Sorbonne avait prononcée contre elle, il préféra aux arguments les plus péremptoires, le faisceau des témoignages que lui envoyèrent les principales villes de l'Europe.

PREFACE. IX

Jugeant d'après les faits qu'elles avaient sous les yeux, ces cités déclarèrent la Compagnie utile, sage et régulière. Ignace répondait ainsi aux hommes habiles, mais mal informés, qui l'avaient accusée d'être irrégulière et dangereuse.

J'espère encore qu'il ne sera, ni peu consolant, ni peu utile pour tous les membres de la Société elle-même, d'exposer sous leurs yeux, et dans un tableau général, la vie, les travaux et la gloire de leurs aînés. Puissent-ils ainsi apprendre à apprécier la valeur, à honorer la mémoire, à imiter les nobles exemples de nos illustres devanciers ! Quelqu'un de nous se reconnaît-il encore loin de la perfection qu'exige sa vocation, qu'il entre dans l'humble sentiment du P. Jacques d'Eguia, homme d'une éminente vertu et confesseur de saint Ignace. Ce vénérable religieux se consolait en pensant que si, parmi un nombre de pièces d'or d'un titre légal, il s'en rencontre une d'un poids inférieur, elle n'est pas remarquée et passe pour bonne avec les autres. D'ailleurs, n'avons-nous pas, pour nous animer à l'imitation des plus parfaits, l'exemple de ceux qui, parle nombre et la variété de leurs vertus, nous aideront à devenir des copies vivantes de ces grands modèles ? Qui donc alors oserait nous appliquer ces paroles de Philon : « Plus la race humaine « s'éloigne d'Adam, et moins elle apporte en naissant cette « vigueur primitive d'une nature parfaite, qui était dans notre « premier père au degré le plus éminent? Ainsi, continue-t-il, « les anneaux d'une chaîne de fer, suspendus à un aimant, parti- « cipent d'autant moins à sa vertu qu'ils en sont plus éloignés. » Pour nous, au contraire, l'éloignement nous sera utile, parce que l'esprit du fondateur de notre Institut arrivera à ceux qui lui succéderont, appuyé de nombreux et dignes exemples. Un fleuve, en s'éloignant de sa source, s'accroît des nouvelles eaux qui, le long de son cours, viennent se précipiter dans son sein.

Le saint apôtre François Xavier ne demandait rien avec plus d'instances que de recevoir des nouvelles détaillées des frères qu'il avait laissés en Europe, et de tous ceux qui chaque jour venaient se joindre à eux. Il écrivait aux Pères de Rome : « Je « vous prie et vous conjure, au nom de Dieu, mes chers frères, « de me parler de tous les nôtres et de chacun en particulier ; « car, n'ayant pas l'espoir de les revoir en cette v'iQ/ace à face,

PREFACE

« facie ad faciem,]e désire au moins les voir par lettre, in enig- « mate. » Était-ce donc pour recueillir une vaine consolation que le Saint faisait cette prière ? ou plutôt n'était-ce point pour recevoir de leurs exemples un encouragement à supporter ses fatigues ? Quand ces bien-aimées nouvelles de saint Ignace et de ses autres amis lui arrivaient, il concevait, ce semble, une plus haute estime, une plus vive affection pour cette mère, dès lors si heureuse, moins encore du nombre que des vertus de ses enfants. « Je ne puis, dit-il dans une de ses lettres aux Pères « de Rome, cesser d'écrire et de parler de la Compagnie, lors- « qu'une fois j'ai commencé ; et je ne saurais mieux finir cette « lettre que par ces paroles : « Si je t'oublie, ô Société de Jésus, « que ma droite soit livrée à l'oubli; Si oblihis îinquam fuero tzti, « societas Jesu, oblivioni detur dextera mea ! »

C'est là aussi ce que nous éprouverons, en nous rappelant les grandes actions de nos devanciers, et c'est dans cette vue que je me propose de faire un jour connaître leurs vies, non par fragments ou d'une manière vague et générale, mais par ordre et avec les détails convenables.

Qu'on n'aille pas croire cependant que ma plume se refuse à retracer autre chose que les vertus et les œuvres importantes par lesquelles il a plu à la divine Bonté d'illustrer la Compagnie, ni que je veuille défendre, voiler ou affaiblir les fautes plus ou moins graves de quelques-uns de ses enfants. Une réunion de tant de milliers d'hommes, quoique originairement appelés de Dieu, puis soumis à une exacte discipline, ne saurait assurément être plus heureuse et plus intacte que celle des anges dans le ciel, et des apôtres sur la terre. Les uns furent créés dans la sainteté et doublement enrichis des dons de la nature et de la grâce ; les autres furent formés par les enseignements et les exemples de Jésus-Christ lui-même. Cependant beaucoup d'entre les premiers ont peuplé l'enfer ; parmi les seconds, plusieurs tombèrent, et l'un d'entre eux se pendit. « Il n y a point de « conditions dans l'Église qui ne compte des transfuges. » Omnis professio in ecclesia habet fictos, dit avec vérité saint Augustin; et il n'y a point d'Ordre religieux si nouveau, ni d'Institut si sage, qui ne puisse dire en gémissant avec Job : « Mes rides « portent témoignage contre moi ; » Rugœ meœ testimonimn

PREFACE. XI

dicunt contra me; plainte qui, suivant la pensée de saint Grégoire, tombe sur ces hommes doubles et faux, religieux par état et profanes parleurs œuvres. In Psalm. 99 ; Moral., lib. 13, c. 5.

Du reste, les défauts même de leur vie peuvent être utiles à ceux qui savent en tirer parti : les naufrages des imprudents n'ont-ils pas fait connaître les écueils cachés que toutes les cartes marines signalent aujourd'hui aux navigateurs ? Or, écrire une histoire fidèle, où l'on montre du doigt les causes qui ont amené des malheurs et des chutes, n'est-ce pas avertir nos successeurs de prendre une autre route, s'ils veulent éviter de semblables infortunes ?

Ces leçons s'adressent aux individus. Mais si l'on considère des hommes placés sous une même règle et formant un même corps, n'est-il pas évident qu'ils peuvent retirer tout autant de fruits des fautes que des vertus de leurs prédécesseurs ?

L'expérience, on l'a dit souvent, est fille du temps ; elle est aussi mère de la prudence, et elle seule peut donner certains enseignements. Pour nous servir d'une nouvelle comparaison, la réforme du calendrier est fondée sur une foule d'observations contrôlées les unes par les autres, et non de quelques données isolées. De même, dans toute forme de gouvernement, on n'adopte certaines maximes fondamentales, qu'après en avoir soigneusement scruté les avantages et les inconvénients. Ces motifs sont déjà graves en eux-mêmes ; mais que l'on ajoute l'obligation d'une rigoureuse fidélité imposée à l'historien, et l'on pourra se convaincre que chacune de mes assertions s'appuie sur des preuves authentiques, et que je n'aurai rien caché de ce qu'il est utile de raconter.

Cependant l'histoire générale de mon Ordre embrasse une multitude de faits arrivés dans les régions les plus diverses et les plus éloignées. Avant tout, dans un pareil récit, il faut de l'ordre, de la clarté. La meilleure méthode à suivre, consiste à classer les travaux de la Compagnie suivant les quatre parties du monde : voilà pour l'ensemble. Mais il est une histoire qui, pour nous, doit précéder toutes les autres, car elle est la vraie base de cette œuvre, je veux dire la vie de saint Ignace. Comme fondateur de l'Ordre, il a droit à un souvenir plus spécial, plus profond ; de plus, ses actions et ses exemples doivent être la

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