LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI
manifestement cette œuvre, que les trois Pères, ne pouvant suffire au nombre des demandes, furent obligés d'employer comme directeurs des Exercices ceux qui venaient de les suivre eux-mêmes.
Ainsi, sans sortir de Trente, la Compagnie se fit connaître dans toute l'Europe. Le concile était à peine terminé, que les évêques cherchèrent à attirer dans leur diocèse des hommes qui avaient entre les mains un instrument si utile à la réforme des mœurs. On vit alors des personnages éminents par la dignité de leur siège et par l'éclat de leur science suivre avec humilité les Exercices de saint Ignace, y découvrir, à la lumière divine, les plus précieuses comme les plus importantes vérités, et reconnaître, avec confusion devant Dieu, leur ignorance. Ils avaient pourtant consumé de longs jours et de longues nuits à étudier ces matières.
« C'est merveille, » écrit le Père Jacques Miron dans ses mémoires, « que de voir des hommes pleins de savoir, d'émi- « nents théologiens, après avoir dédaigné les Exercices et « affirmé qu'ils n'y trouvaient rien qui ne leur fût connu, devenir « tout autres par la pratique de ces mêmes Exercices. Il .déclare « même qu'à partir de ce moment ils ont commencé à être de « vrais théologiens, à comprendre combien de science il leur « restait à acquérir encore, malgré les longues années consacrées « à pâlir sur les livres et à enseigner dans les chaires. »
Parmi ces personnes se distingue Pierre Ortiz, agent de Charles-Quint près du Saint-Siège, et depuis plusieurs années, l'un des plus célèbres docteurs de la Faculté de Paris. Il avait été frappé du fruit que le cardinal Contarini avait retiré de nos Exercices. Ce prélat les estimait tellement qu'il en avait pris copie pour la léguer aux seigneurs de sa maison comme la plus précieuse partie de son héritage. Ortiz voulut donc en constater la vertu par lui-même. Pour rompre complètement avec le dehors, il se retira avec saint Ignace au fameux monastère du Mont- Cassin. Là, dès la première méditation, appelée le fondement, il lui sembla être entré dans un monde nouveau ; et, pendant les quarante jours consacrés à cette retraite, il ne paraissait plus être sur la terre. Quand il les eut terminés, il en ressentit deux grands effets, une joie extrême et une extrême douleur : la joie
d'avoir appris, en quarante jours, cette nouvelle philosophie, dont tant d'années d'études ne lui avaient même pas fait soupçonner l'existence, et la douleur de ne l'avoir connue qu'à un âge où il lui devenait bien difficile de la mettre en pratique,c'est-à-dire, d'abandonner les affaires et les vanités du monde, pour s'attacher uniquement à Jésus-Christ, dans l'humble pauvreté de la vie religieuse.
Après tout cependant, la chose est peu étonnante : les Exercices pouvaient facilement offrir de nouveaux enseignements aux génies les plus élevés ; car, quelle profonde différence n'y a-t-il pas entre les vérités pratiques, puisées par l'âme aux sources mêmes de la foi, et ces principes spéculatifs qui frappent seulement l'intelligence. De là le mot du P. Mancio, éminent théologien de l'ordre de Saint-Dominique. Faisant allusion aux Exercices que le P. François Villanueva donnait avec un grand succès en Italie : « J'estime plus la théologie du P. Villanueva que celle de tous les docteurs du monde (66). »
Tout autre était la pensée d'un des premiers théologiens d'Espagne, sur les Exercices de saint Ignace. D'une grande vertu d'ailleurs, mais peu versé dans la science et dans la pratique de la vie intérieure, il disait un jour au P. Guttierez : « Je ne puis comprendre comment on peut passer « des heures entières à prier et à méditer, immobile, au pied « d'un autel. Pour moi, quand je n'ai pas en main l'Évangile, je « ne sais comment m'occuper ; car Dieu étant invisible échappe « vite à mes considérations. »
Aussi plusieurs grands esprits se sont-ils souvent demandé pourquoi on n'érigeait pas, dans les Universités, une école de mystique chrétienne, un enseignement de la vie intérieure, à côté des écoles de théologie scolastique.
En entendant le P. Le Fèvre parler des Exercices de saint Ignace comme d'un livre où la direction des âmes dans les voies intérieures était réduite en art, le célèbre docteur Jean Codée, théologien du Roi des Romains à la diète de Ratisbonne, levant les mains au ciel, dans un élan de reconnaissance, s'écria: « Enfin on trouvera, fen stiis hetcreux, des directeurs et des « maîtres dans la piété ! Gaudeo quod tandem inveniantur « magistri circa affectus. » Dès qu'il en eut le loisir, il suivit