‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 43 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VII

causèrent à Trevisano tout à la fois une extrême confusion et une grande joie. Comprenant aisément tout le mérite d'un pèlerin que Dieu lui-même recommandait de la sorte à sa charité, il sortit aussitôt pour le chercher, le trouva étendu sous les portiques de la place, et l'emmena chez lui où il lui procura,avec autant de respect que d'empressement, tous les soulagements nécessaires.

Outre les soins charitables qui lui furent prodigués dans cette maison, Ignace reçut encore un autre genre de secours. Il fut reconnu par un marchand biscayen qui, le voyant en un si triste état, lui offrit argent et vêtements ; mais il n'accepta rien : il le pria seulement de lui procurer une entrevue avec le doge André Gritti. Il voulait demander passage sur un navire, qui allait porter à Chypre le nouveau lieutenant de la République dans cette île. L'audience fut obtenue et la demande accordée. Ignace en eût cependant peu profité, si Dieu lui-même, pour qui il s'était exposé à en perdre tout l'avantage, ne fût encore venu manifestement à son secours.

Sur le vaisseau que montait le saint pèlerin, il y avait maints passagers qui cherchaient à charmer l'ennui d'une longue navigation, par une manière de vivre et des discours assez désordonnés. Les matelots étaient pires encore : après avoir imploré Dieu pendant la tempête, ils l'insultaient quand tout danger avait cessé. Ignace, toujours prêt à combattre pour la gloire de Dieu et ne pouvant ramener par la douceur des hommes aussi grossiers que méchants, finit par leur reprocher avec force d'oser, si près de la mort et de l'enfer, provoquer la colère du ciel. Le seul résultat de son zèle fut de faire concevoir à ces misérables le projet de jeter l'importun prédicateur sur une île inhabitée et de l'y abandonner. Quelques passagers, ayant découvert le complot, en avertirent Ignace, le conjurant de cesser des efforts inutiles aux autres, et dangereux pour luimême. Un péril aussi prochain ne put l'ébranler ; il savait la volonté de Dieu plus puissante que le mauvais vouloir des méchants ; il savait qu'à cette volonté obéissent et les vents et la mer.

Il l'éprouva bientôt à la hauteur de l'île fatale. Tandis que le pilote gouvernait vers le rivage, il s'éleva un vent impétueux

qui rejeta le navire en pleine mer. Bien plus, le vent redoublait de violence à chaque tentative d'abordage : ils furent donc contraints malgré eux de cingler de nouveau vers Chypre.

Cependant Dieu récompensa son serviteur d'un zèle si méconnu des hommes, par de célestes apparitions. Le Sauveur daigna le consoler lui-même, tandis que retiré dans le coin le plus abandonné du navire, il pleurait sur les outrages faits à la Majesté divine par ces hommes aussi aveugles que corrompus.

A son arrivée à Chypre, il trouva le vaisseau qui portait les pèlerins en Terre-Sainte, prêt à mettre à la voile ; il y monta. Enfin après quarante-huit jours de navigation, depuis son départ de Venise le 14 juillet jusqu'au 31 août 1523, il abordait à Jaffa en Syrie. Quatre jours plus tard l'heureux pèlerin arrivait aux portes de Jérusalem.

Ignace visite les Saints- Lieux. — On le contraint de revenir en Europe. — Vertus qu'il pratique à Barcelone. — Réforme qu'il opère dans le monastère des Saints-Anges. — Son zèle lui attire de mauvais traitements ; sa patience désarme ses ennemis. — Ignace obtient la résurrection d'un homme qui s'était pendu.

LA vue de la terrre consacrée par les travaux et les souffrances du Sauveur, Ignace ressentit une joie inexprimable. On peut en juger par l'ardent désir qu'il avait nourri, dès le moment de sa conversion, de visiter ces contrées bénies et par cet amour toujours croissant dont l'embrasaient les visites de Notre-Seigneur. Que de périls courus, que d'obstacles surmontés pour arriver à ce terme qui était là sous ses yeux. Cette année même, les Turcs, enhardis par leurs récents succès et surtout par la prise de Rhodes sur les chevaliers, infestaient la mer, enlevaient une foule d'esclaves et par la terreur détournaient les chrétiens d'entreprendre ce pieux pèlerinage.

Mais plein de confiance en Dieu, Ignace ne redoutait aucun danger. Il n'aurait même pas craint de se lancer en pleine mer sur une simple planche, pour aborder à cette terre sanctifiée par le Fils de Dieu.

On sait d'ailleurs que, malade au moment du départ, il s'était embarqué malgré l'opposition des médecins. Le voyage lui fut favorable et lui rendit la santé (s?). Aussi que de larmes s'échappèrent de ses yeux, lorsqu'il vit s'avancer en procession, au devant des pèlerins, les Franciscains gardiens du saint Sépulcre.

En visitant tous les lieux bénis qui évoquent de si touchants souvenirs, Ignace éprouva les mêmes sentiments que s'il eût vu le Christ naître à Bethléem, prêcher sa divine doctrine dans la

ville sainte, mourir sur le Calvaire, selever au ciel sur le Mont des Oliviers. Comme sa méthode de méditation consistait à se représenter d'abord le lieu où le mystère s'était opéré, il grava dans sa mémoire tous les différents sites qu'il visita. Il espérait se servir plus tard de ces souvenirs, si la volonté de Dieu n'était pas qu'il demeurât en Palestine pour prêcher aux infidèles la foi de Jésus-Christ, et obtenir pour lui-même la grâce du martyre.

Dans la solitude de Manrèse, Dieu même avait appris, il est vrai, à son serviteur, qu'il le destinait à gagner beaucoup d'âmes, et que dans ce but, il lui associerait des compagnons, dont il lui esquissa dès lors à grands traits le futur genre de vie. Cependant rien n'avait été révélé, ni sur le choix de ces premiers disciples, ni sur le lieu de leur réunion. Suppléant alors par son propre jugement à ce que la lumière céleste ne lui avait pas fait connaître, Ignace s'était persuadé que cette association devait se former en Palestine, où, depuis le premier moment de sa conversion, il avait senti un ardent désir de se rendre et de se fixer.

Il avait donc apporté d'Europe des lettres de recommandation pour les Pères Franciscains. Toutefois en remettant ces lettres au P. Gardien, il n'exposa d'autre motif de sa résolution que son désir de satisfaire sa propre dévotion. Le P. Gardien encouragea ses espérances et lui promit ses bons offices auprès du P. Provincial, qui pouvait seul accorder une permission de séjour. On l'attendait prochainement de Bethléem.

Mais Dieu avait d'autres desseins sur son serviteur. Voulant lui manifester sa protection non à Jérusalem, mais à Rome, il avait disposé les événements d'une manière bien différente.

Au moment où, rempli de confiance, Ignace écrivait (88) à ses amis d'Europe, pour prendre congé des uns et inviter les autres à le rejoindre, le P. Provincial arriva et lui donna audience. Après avoir d'abord loué son pieux dessein, il déclara que, malgré toute sa bonne volonté, il ne pouvait lui permettre de l'accomplir, sans nuire gravement aux intérêts de son couvent ; car ses religieux avaient déjà beaucoup de peine à subsister, vu la modicité des aumônes en ces pays-là. « Vous n'avez vous- « même, ajouta-t-il, d'autre ressource que la charité publique ;

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