LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VII
11 partit pour Rome (86) où il arriva le dimanche des Rameaux, 1523. Ayant reçu la bénédiction du pape Adrien VI et l'autorisation de faire le voyage de Terre-Sainte, il s'achemina à pied, suivant sa coutume, et toujours en mendiant, vers Venise. Quelques personnes étaient parvenues à lui faire accepter sept écus, nécessaires, disaient-elles, pour subvenir à ses dépenses en mer, et pour le mettre à l'abri de mille dangers, pendant son voyage jusqu'à Venise. Mais il se repentit bientôt de les avoir pris. Il en demanda pardon à Dieu comme d'une faute grave ; car, plutôt que de céder au respect humain mieux valait, selon lui, paraître insensé aux yeux de ceux qui ne pénètrent pas ce sublime secret de la pauvreté volontaire et tout donner à Dieu pour tout recevoir de sa divine main. Aussi, à peine sorti de Rome, distribua-t-il son argent aux premiers pauvres qu'il rencontra.
La peste sévissait alors en Italie et les étrangers étaient soumis aux mesures les plus rigoureuses, avant d'être admis dans une ville. Ce fut là pour Ignace une source abondante de souffrances et par suite aussi de consolations. Pâle, défait et par la fatigue du voyage et par ses austérités, il ne pouvait éviter de passer pour un homme atteint ou menacé de la contagion. La porte de chaque cité lui était fermée ; on lui refusait un abri hors des murs ; la main de la charité elle-même craignait de s'ouvrir pour lui faire l'aumône. Sa situation devenait donc affreuse, contraint comme il l'était, de passer les nuits en plein air et d'endurer les plus dures privations. Mais sa pensée se dirigeait toujours, sereine et pure, vers l'objet de son unique amour. La souffrance lui était une joie ; d'admirables consolations intérieures l'inondaient. Notre-Seigneur daigna même une fois le fortifier par sa présence et lui faire connaître qu'il agréait ses douleurs. Voici dans quelles circonstances cette dernière grâce lui fut accordée. Entre Padoue et Chioggia ses forces se trouvèrent si épuisées que, forcé d'abandonner ses compagnons de route, il resta seul et sans guide au milieu de la campagne. Sur-le-champ il se recueille et se met en oraison : c'est le secret des saints quand ils sont assaillis par l'épreuve ; ils se réfugient au ciel par la prière, pour en rapporter sur la terre le courage d'endurer mille douleurs. Jésus-Christ lui apparut alors rayonnant de gloire, et le consola par des paroles capables de changer en délices les plus
Histoire de S. Ignace de Loyola. °
amères afflictions : il lui promit son assistance pour entrer à Padoue et à Venise. Sans cette assistance, en effet, il n'aurait jamais pu pénétrer dans ces deux villes. Il en franchit les portes comme s'il eût été invisible. Personne ne lui demanda seulement d'où il venait. La main divine qui le protégeait ne l'abandonna pas là ; elle lui procura encore outre les moyens de vivre le bonheur inattendu de trouver un passage pour la Terre-Sainte, car le vaisseau qui portait les pèlerins était parti depuis quelques jours.
Arrivé à Venise à la tombée de la nuit, ne connaissant pas la langue, et ne sachant où trouver un hôpital destiné à recevoir les étrangers, Ignace avait cherché un abri pour la nuit sous un portique de la place de Saint- Marc.
A cette époque, vivait, dans la grande cité, un sénateur nommé Marc-Antoine Trevisano, qui fut non seulement un des plus habiles magistrats de la République, mais encore un véritable saint. Il savait tellement allier le soin des affaires publiques avec celui du salut de son âme, qu'on aurait pu le prendre aussi bien pour un religieux que pour un sénateur. Austère envers lui-même, il joignait à beaucoup d'autres pénitences, l'usage du cilice. Sa tendre charité envers les pauvres transformait sa maison en hôpital, et il se serait réduit à la misère pour les soulager, si ses neveux, les seigneurs Marcelli, ne l'avaient pris chez eux et ne s'étaient chargés de gérer ses affaires. Partout on l'avait surnommé le Saint, Dans la suite ses services le portèrent à la dignité suprême de doge ; mais, après l'avoir méritée par ses vertus, il aurait voulu y renoncer. Il l'aurait fait certainement, si Laurent Massa et Antoine Milledonne, secrétaires de la République, ne lui eussent persuadé de sacrifier au bien public le bonheur de se retirer dans un monastère. Il continua donc de mener dans les honneurs, jusqu'à la plus extrême vieillesse, une vie qui était une continuelle préparation à la mort. Il expira doucement pendant qu'il assistait à la messe.
Or ce saint homme, si plein de mérites aux yeux de Dieu et des hommes, fut réveillé, cette nuit-là même, par une voix qui lui reprochait de la part de Dieu de dormir mollement étendu sur un lit, tandis qu'un saint pèlerin était couché sur la terre nue, sans que personne songeât à le recueillir. Ces paroles