‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 45 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII

cher de la terre, fut brisé sur les côtes de Chypre ; les passagers se sauvèrent, mais tout le chargement fut perdu.

Le petit bâtiment, vieux et frêle, devait naturellement succomber le premier à la violence de la tempête : il échappa comme par miracle. Après avoir failli sombrer plusieurs fois, il fît escale dans un port de la Pouille pour se ravitailler. Puis s'étant remis en route pour Venise, il arriva heureusement dans cette ville vers la mi-janvier 1524, après une traversée de deux mois et demi.

Cependant Ignace voyait la Palestine fermée à ses travaux. Longtemps il chercha dans son cœur les moyens de satisfaire un zèle chaque jour grandissant. Il lui semblait recevoir d'une voix intérieure l'avertissement que, sans lettres ni études, il ne pourrait jamais se risquer à enseigner les choses de Dieu, ni par conséquent travailler au salut du prochain. Cette pensée le mit sur la voie qui devait aboutir à la fondation de la Compagnie, but unique ou principal en vue duquel Dieu, après l'avoir choisi, le favorisait de tant de grâces. Poussé par cette conviction intérieure, il se décida à retourner à Barcelone. Dans cette ville, la charité ne le laisserait manquer ni d'aumônes pour vivre, ni de maîtres pour l'aider dans ses études. Il se remit donc en marche au cœur de l'hiver, quoiqu'il souffrît encore des fatigues de son dernier pèlerinage.

Vêtu d'une simple toile et d'une mauvaise robe qui lui venait aux genoux, il paraissait ne pouvoir atteindre Gênes, à travers des plaines et des montagnes couvertes de neige, sans s'exposer à mourir de froid. De toutes les offres qu'on lui fit, il accepta seulement une pièce de gros drap qu'il mit en double sur son estomac malade et affaibli, pour en apaiser les douleurs excessives. On lui avait donné une faible somme d'argent ; il la distribua aux pauvres de la manière suivante.

Il était en prières dans une église de Ferrare, lorsque plusieurs mendiants, s'approchant de lui, implorèrent sa charité. Sur-le-champ il fit l'aumône à chacun d'eux, et la petite monnaie se trouvant vite épuisée, il passa aux pièces d'argent (9I) qu'il distribua au nombre d'une quinzaine environ. Alors ces malheureux, se donnant le mot, affluèrent si nombreux, qu'en un moment sa bourse fut absolument vidée. Comme les solliciteurs conti-

nuaient toujours d'arriver, Ignace avec un air plein de compassion, les pria d'excuser ses refus, et les assura qu'il ne possédait plus rien, ni pour eux, ni pour lui. Ce fut pour ces pauvres gens une grande merveille de voir un homme, épuisé de faim et de froid, leur donner, sans songer à ses propres besoins, jusqua sa dernière obole. Mais quand ils eurent observé son profond recueillement, quand ils le virent mendier pour sa propre subsistance, alors ils ne doutèrent plus de sa sainteté, et dans les rues et sur les places publiques, ils criaient en le désignant du doigt : « Voilà le Saint ! ... Voilà le Saint ! ... »

Pendant le reste de son voyage, Ignace, qui ne voulait pas s'engager dans des routes détournées, fut obligé de passer au milieu des armées françaises et espagnoles, et de traverser des lieux ravagés par les deux partis. Il y courut de grands dangers. La nuit, il se retirait dans les ruines de quelque maison incendiée. Le jour, ces pays abandonnés ne lui offraient presque aucune ressource. Plus d'une fois il fut arrêté par des soldats. Un jour, entr'autres, quelques Espagnols, le prenant pour un espion, lui demandèrent avec arrogance quelles affaires l'avaient conduit en ces lieux. Ils le dépouillèrent ensuite de ses vêtements, pour chercher dans ses poches les papiers dont ils le croyaient porteur.

Ne trouvant rien, ils se firent un cruel divertissement de le traîner presque nu chez leur capitaine.

Ignace supportait avec joie cet affront. Il se rappelait si vivement le tourment du Sauveur, dans une circonstance analogue, qu'il remarquait à peine ce qui se passait autour de lui. Mais le démon crut le moment opportun de lui livrer un rude assaut. Il lui fit appréhender de n'en être pas quitte pour la confusion présente. Aussitôt son imagination frappée lui représenta les tourments au moyen desquels on allait lui arracher ses prétendus secrets, puis un long emprisonnement suivi d'une série indéfinie de mauvais traitements. Pour sortir de cette impasse fâcheuse, il n'avait qu'à se faire connaître, à ne point parler avec sa simplicité habituelle, à reprendre son langage de gentilhomme et à donner au commandant ses titres d'honneur.

Dans cette tentation subtile, Ignace reconnut les raisonnements de l'amour-propre. Cela lui suffit pour agir en sens

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