LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII
inverse des suggestions du démon. Arrivé devant le capitaine, il se comporta envers lui comme aurait pu le faire un grossier paysan, ne le salua point, répondit à ses interrogations avec lenteur, sans lui donner aucun titre, sans lui rien dire qui pût exciter la compassion. Ces procédés qui auraient pu le perdre, furent précisément ce qui le sauva.
Le commandant, prenant pour stupidité ce qui était en réalité l'effet d'une humilité sublime, rendit leur prisonnier aux soldats, en les raillant de n'avoir pas su discerner un idiot d'un espion. Ignace recouvra ses habits ; mais ses persécuteurs se vengèrent en le maltraitant indignement. Un officier, ému de pitié, l'arracha enfin de leurs mains et lui procura un asile et quelque nourriture (92).
Ignace ne sortit du quartier des Espagnols que pour entrer bientôt dans celui des Français. S'il avait espéré récolter là une nouvelle moisson d'injures et de souffrances, cette fois il fut trompé. Dès les avant-postes la sentinelle l'arrêta et le fit conduire au capitaine. Celui-ci, apprenant par les premières réponses du prisonnier qu'Ignace était biscayen comme lui (93), l'accueillit avec une grande bienveillance et ordonna de le bien traiter.
Ces bons traitements ne lui procurèrent pas seulement un soulagement dont il avait grand besoin, ils le confirmèrent dans la résolution de se reposer de toutes choses sur Dieu seul, et d'accepter avec une égale joie souffrances et consolations. N'estce pas la même main qui d'un même amour distribue ces diverses preuves de sa Providence sur nous ?
Ignace continuant sa route atteignit Gênes, puis de Gênes partit pour Barcelone, sur un navire de l'escadre espagnole. Sa traversée ne fut troublée qu'un instant. André Doria, alors dans le parti de la France, donna longtemps la chasse à son vaisseau. A Barcelone Ignace trouva dans la personne de Jérôme Ardebalo un maître bienveillant qui, par esprit de charité, lui enseigna la grammaire dont il tenait une école publique. On vit alors un homme, âgé de trente-trois ans, se faire enfant au milieu d'une troupe d'enfants et apprendre avec eux les éléments de la langue latine (94). Cet apprentissage d'un nouveau genre, qui, au premier coup d'œil, n'offre rien de bien grand ni de bien méritoire, fut pourtant une des plus fortes preuves du zèle
d'Ignace pour le service de Dieu. Une fois convaincu que par l'étude il pouvait devenir un instrument Utile à sa plus grande gloire, il ne considéra plus, ni les intérêts particuliers de sa dévotion, auxquels il fallait désormais enlever un temps considérable, ni les fatigues inséparables d'un pareil travail. Il entrait, en effet, dans un tout autre ordre d'idées ; il n'avait pas seulement à réparer, à force d'application, les années perdues dans l'oisiveté des camps, il lui fallait encore vaincre son caractère et ses goûts, pour arriver d'une ignorance complète à un état de préparation tel qu'il pût faire ses humanités et étudier fructueusement la théologie.
Cette nouvelle phase de sa vie s'ouvrit par des tentations étranges, auxquelles il faillit succomber.
Quand, à Manrèse, il passait tant d'heures de la nuit et du jour dans la plus haute contemplation, au milieu de visites célestes, d'extases et de révélations, jamais les démons n'avaient essayé ouvertement d'en détourner son esprit, si ce n'est lors de la fugitive apparition dont nous avons déjà parlé.
A Barcelone, lorsqu'il arrivait en classe, la porte du paradis s'ouvrait pour lui : son âme était inondée de telles délices, et son esprit élevé à une si haute communication des choses célestes, que livres et études, tout était aussitôt oublié. Son temps se passait en soupirs, en larmes, en tendres sentiments, en actes d'amour de Dieu, sans qu'il s'inquiétât d'apprendre à conjuguer le verbe amo, amas, qui devait lui servir à les exprimer. Ainsi, dans une salle pleine d'enfants bruyants, il éprouvait les mêmes joies intérieures que dans le silence et la solitude de sa grotte. Mais les semaines, les mois s'écoulaient doucement, et son ignorance restait la même.
Ne nous étonnons point de cette ruse du mauvais esprit. Quelle plus haute mission l'homme peut-il recevoir que de coopérer avec Dieu à la conversion des âmes ! Aussi, quand l'étude doit conduire à ce but un homme zélé, le tentateur croira toujours gagner beaucoup, s'il le porte à s'enfoncer dans la théologie mystique, par exemple, puis à négliger la science nécessaire aux apôtres. En effet, l'une se borne à la propre jouissance de celui qui s'en occupe, tandis que l'autre doit procurer, avec le salut du prochain, l'éternelle gloire de Dieu.