LIVRE SECOND. — CHAPITRE I
châtiment était peu de chose, mais l'infamie en était grande.
On aurait regardé comme un déshonneur d'être lié d'amitié avec le condamné. Telle est la peine que Peîia voulut infliger au perturbateur, dans l'espoir de le rendre méprisable aux yeux de ses compagnons. La conjoncture était des plus favorables ; car le Recteur avait conçu de l'aversion pour Ignace depuis l'affaire du jeune Biscayen. Govea et Pena se concertèrent donc ; mais leur secret fut éventé ; les amis de l'accusé l'avertirent de ne pas se présenter au collège.
Tout d'abord Ignace fut saisi d'une subite horreur à la pensée d'un châtiment si indigne et si ignominieux. Toutefois il se dompta bientôt, et, se reprochant amèrement la rébellion momentanée de l'amour-propre, il s'achemina vers Sainte-Barbe. Mais de ce grand sacrifice offert au ciel, le Seigneur n'accepta que la victoire du. Saint sur lui-même. Dieu ne permit pas que son serviteur subît un affront dont les suites eussent été plus fâcheuses pour les autres que pour lui (7). Découvrant l'artifice du démon qui ne travaillait à le rendre méprisable, par une si odieuse cabale, que pour éloigner de lui les âmes auxquelles il avait déjà été utile, Ignace sentit soudain le désir de l'humiliation céder au projet de se défendre. Lors donc que, les portes fermées, on se préparait à le conduire dans la salle où il était attendu, il demanda à être admis en présence du Recteur. Là, sous l'inspiration non d'une crainte personnelle, mais du zèle le plus pur, il dit qu'après avoir déjà souffert l'emprisonnement et les fers, le courage ne lui manquerait pas pour subir le châtiment dont il était menacé, châtiment auquel il n'avait pas cherché à se soustraire, quoiqu'il eût été prévenu à temps. Déjà, dans d'autres pays, la même faute, ou plutôt le désir de gagner des âmes à Dieu lui avait attiré de mauvais traitements qu'il n'avait pas songé à éviter ; car souffrir ou mourir dans un si glorieux ministère, c'était moins un mérite qu'un bonheur.
« Mais aujourd'hui, ajouta-t-il, ce n'est pas mon intérêt qui est « enjeu, c'est bien plutôt celui d'un grand nombre d'âmes; j'ai « donc cru devoir en appeler à votre jugement. La justice chré- « tienne permet-elle de punir comme perturbateur un accusé à « qui on ne peut reprocher que de travailler à faire connaître « et aimer Jésus-Christ ? Oui, je vous le demande, est-il per-
« mis de m'inrliger l'infamie d'un châtiment public dans le seul « et unique but de détacher de moi ceux que Dieu même, par « sa grâce, attire à mes côtés ? »
Ces paroles subjuguèrent le Recteur; Govea répondit d'abord par des larmes; puis, prenant Ignace parla main, il le conduisit dans la salle où maîtres et écoliers l'attendaient, et là, se jetant à ses pieds, il lui demanda pardon de l'injure qu'il avait permise contre lui, et dans sa personne, contre Dieu lui-même. C'est ce même Govea, qui quelques années après, lorsque la Compagnie n'était pas encore approuvée comme ordre religieux, demandait au roi de Portugal, Jean III, d'employer à la conversion des Indes les compagnons d'Ignace. On sait les admirables moissons d'âmes recueillies depuis par saint François Xavier et tant d'autres imitateurs de son zèle et de ses vertus. Or si l'injuste sentence eût été exécutée, jamais peut-être Ignace n'aurait fait la glorieuse conquête de Xavier. D'une exquise susceptibilité sur le point d'honneur, celui-ci aurait-il consenti à habiter, à converser même avec un homme noté d'infamie ?
Ainsi Dieu faisait tourner à l'accroissement du crédit d'Ignace les moyens que ses ennemis avaient choisi pour le détruire. En effet, l'opinion d'un homme aussi grave que le Recteur, opinion exprimée avec de pareilles démonstrations de respect, attira aussitôt l'estime et l'admiration de tous sur celui que Govea honorait : elle acquit, par la suite au saint Fondateur beaucoup de disciples. Jean Pefia, qui avait soulevé cette tempête, apprit aussi à le chérir et à le vénérer. Ainsi en fut-il des professeurs Moscoso et VaMio, et surtout du docteur Martial. Ce savant théologien recevant d'Ignace, chaque jour, de nouvelles lumières sur les matières les plus sublimes, se persuada qu'un homme déjà si merveilleusement habile dans une science qu'il n'avait pas étudiée, devait l'avoir apprise de Dieu même. Il lui offrit en conséquence de le recevoir docteur avant la fin de ses cours, Ignace ne voulut jamais y consentir. Mais par là on peut apprécier à sa juste valeur, la défense qui lui avait été faite à Alcala de parler en public avant d'avoir pris ses grades.
Cependant la situation d'Ignace avait bien changé. Son zèle et ses travaux n'étaient plus renfermés dans les murs du collège, et quoiqu'il ne pût s'employer au salut des âmes aussi active-