LIVRE SECOND. — CHAPITRE I
discours, et ceux de plusieurs autres personnages aussi prévenus qu'eux, parvinrent aux oreilles du P. François Matthieu Ori, alors inquisiteur. Intrigué par ces prétendus sortilèges qui troublaient les esprits, Ori désira beaucoup connaître Ignace. Celui-ci se trouvait alors absent de Paris. Voici à quelle occasion il avait entrepris un court voyage. Un de ses compagnons, celui-là même, qui en dissipant ses vingt-cinq ducats, lui avait causé tant d'ennuis, était tombé malade à Rouen. Là, réduit à la dernière misère, ce malheureux eut recours à la charité de celui qu'il avait trahi ; il parvint à lui faire connaître l'abandon où il se trouvait. Ignace s'empressa de répondre, par une héroïque charité, à l'infidélité dont il avait été victime.
Il se mit donc en route, résolu de faire ce voyage nu-pieds et à jeun pour mieux se vaincre. Il avait à ce sujet consulté le Seigneur dans l'église de Saint-Dominique, où il avait été faire son oraison. Tout d'abord, Ignace ne put s'empêcher de sentir s'élever dans son cœur quelques sentiments de pusillanimité. La nature répugnait si vivement à la pensée du fatigant trajet à faire dans de telles conditions. Mais, arrivé à trois lieues de Paris, tandis qu'il s'efforçait de gravir une colline en renouvelant la résolution de se traîner, s'il le fallait, jusqu'à Rouen, Dieu lui mit au cœur tant de force, tant de vigueur, que ce jour même il fit encore dix autres lieues. Et loin de marcher péniblement, il allait d'un pas allègre n'éprouvant ni faim, ni fatigue, ni ennui. Les célestes consolations, dont il était inondé, le forcèrent même parfois de s'arrêter et d'exhaler à haute voix les brûlantes ardeurs qui le consumaient. Il passa la première nuit du voyage dans un hôpital, partageant un même lit avec un pauvre mendiant, et la seconde dans la campagne, sur une meule de paille.
Arrivé à Rouen le troisième jour, il se rendit aussitôt chez son ancien compagnon. Après l'avoir affectueusement embrassé, il se mit à le servir, à lui prodiguer tous les soins de la plus délicate charité. Il lui fit ensuite obtenir passage sur un navire, qui le porterait en Espagne, enfin il lui remit au départ des lettres de recommandation pour quelques amis. Telles sont les vengeances des saints ; telle est la manière dont ils punissent les offenses reçues.
Tandis qu'il était encore à Rouen, donnant ses soins au malade, le Saint apprit que l'inquisiteur de Paris le faisait chercher. Il se hâta de repartir et, dès son arrivée, il courut l'assurer de sa pleine soumission à toutes ses volontés. Il le supplia seulement de ne pas l'empêcher de suivre les classes qui s'ouvraient à la Saint-Remi. Du reste son innocence fut promptement reconnue ; il ne subit même aucun interrogatoire, et recommença, sous le professeur Jean Pena, son cours de philosophie, au collège Sainte-Barbe.
Cependant Dieu excitait de plus en plus dans l'âme de son serviteur, le désir de travailler à l'œuvre déjà plusieurs fois essayée en vain, et pour laquelle il l'avait spécialement conduit dans la capitale de la France. Ignace se mit donc à entretenir ses condisciples des choses de Dieu, non seulement pour les porter à la vertu, mais encore pour discerner et s'attacher ceux que le ciel destinait à l'aider dans ses desseins. Il arriva donc bientôt que, les classes finies, maîtres et écoliers se réunissaient autour d'Ignace pour en recevoir les leçons d'une philosophie toute céleste, dont il était un admirable interprète. Auprès de ses déductions fortes et logiques, puisées aux sources mêmes de l'Evangile, la stérile philosophie d'Aristote pâlissait ; et à ce langage tout surnaturel, les âmes profondément émues subissaient l'impression d'une éloquence sortie du cœur. Les cours de Pena étaient négligés ; la cause de la philosophie perdait à cette lutte, et un orage éclata contre Ignace.
Les jours de fêtes, on avait coutume, au collège Sainte- Barbe, de faire argumenter entre eux les écoliers pour les exercer et juger de leurs progrès. Mais depuis qu'Ignace avait introduit parmi cette jeunesse la fréquentation des sacrements, le concours toujours croissant à l'église, diminuait d'autant les réunions de Sainte-Barbe. Pena, mécontent, vit bien qu'il serait inutile de s'en plaindre à Ignace. Il s'adressa donc au docteur Govea, recteur du collège.
C'était alors l'usage que tout élève qui troublait les études, subissait un châtiment solennel, dans une salle publique. A cet effet, tous les professeurs armés de baguettes et de fouets se réunissaient solennellement au son de la cloche ; les étudiants étaient conviés à ce spectacle. La souffrance matérielle du