‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 65 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE I

but ultérieur et signalé, que ses yeux ne discernaient pas encore. Vaincu, il consentit à remplir les conditions de la partie, et se remit à la discrétion du vainqueur. Ignace lui imposa de faire pendant un mois, les Exercices spirituels ; et le Docteur en tira le fruit ordinaire, c'est-à-dire de passer d'une vie coupable à une vie innocente, et de celle-ci à une vie plus parfaite.

Ignace s'associe à Paris quelques compagnons pour fonder un ordre nouveau. — Moyens qu'il emploie pour les attirer à Dieu.

ES premiers liens d'amitié qu'Ignace forma à Paris, furent contractés avec un jeune homme nommé Pierre Le Fèvre (s). Né le 13 avril 1506, au Villaret, dans le diocèse d'Annecy, Pierre Le Fèvre sortait à peine de la première enfance quand son père l'envoya à la campagne garder les troupeaux. Mais ce qui semblait alors une mesure de nécessité, était vraiment à son égard une disposition de la Providence. La solitude, en effet, l 'éloignait des périls et mettait à l'abri cette première innocence qui se conserve si rarement sans tache, parmi des enfants constamment réunis.

Le père de Le Fèvre était un homme de bien ; il donnait luimême à son fils les premiers enseignements de la religion, et l'enfant faisait dans cette science des saints de si rapides progrès, qu'il fut bientôt capable de l'enseigner aux autres. On montre encore aujourd'hui une grosse pierre, sur laquelle, dès l'âge de six ans, il montait les jours de fête, pour expliquer aux gens de la campagne les mystères de la foi ; il le faisait avec tant de clarté et de grâce, qu'il attirait autour de lui de nombreux auditeurs. Non seulement on admirait sa jeune intelligence, maison s'étonnait surtout, et avec raison, de trouver ce désir ardent du salut des âmes, dans un enfant qui savait à peine ce qu'était le salut. Dieu faisait assez connaître par là qu'il destinait le petit catéchiste, à tout autre chose qu'à surveiller des troupeaux. Un zèle si prématuré présageait les grandes conquêtes qui lui étaient réservées dans la suite. Quoique Le Fèvre eût passé ses premières années dans des occupations fort rustiques, l'absence de culture n'avait point obscurci son intelligence ; il souffrait, au

contraire, extrêmement de ne pouvoir se livrer à l'étude : il fit même tant d'instances auprès de son père, que celui-ci, craignant de laisser perdre, par sa faute, de si précieuses dispositions, lui fit quitter un emploi trop peu fait pour lui, et le plaça dans le collège de La Roche sous la direction de Pierre Veillard. Celui-ci était un homme de mœurs irréprochables et d'une extrême charité. Il s'était voué à la pénible tâche de l'éducation, bien moins en vue d'avantages personnels, que pour imprimera la jeunesse une direction, dont l'influence salutaire se prolonge ordinairement durant tout le reste de la vie. Aussi n'enseignait-il pas moins à ses élèves les vertus morales et chrétiennes que les lettres humaines.

Un de ses moyens préférés pour infuser en quelque sorte, dans ces jeunes cœurs, la crainte de Dieu et son amour, était de mêler à ses leçons des exemples de vertu, ou des préceptes moraux. Il veillait avec soin à ce que les ouvrages des anciens poètes ou historiens ne pussent nuire à l'innocence de ses élèves; et, selon le mot de Le Fèvre lui-même, ces auteurs semblaient purifiés en passant par sa bouche. 11 est facile de comprendre les progrès que fit, dans la piété et dans les lettres, un tel écolier sous un tel maître. A l'âge de douze ans, il se sentit si désireux de plaire à Dieu, qu'il fit vœu de chasteté perpétuelle. Il résolut aussi dès lors de servir le Seigneur dans une vie plus parfaite, sans savoir encore distinctement à quelle vocation il était appelé. De pareils élans ne conviennent qu'à une âme dès longtemps préparée par des vertus d'un ordre moins élevé, à une perfection plus sublime. Le Fèvre n'avait pas fait de moindres progrès dans l'étude des lettres : outre les langues grecque et latine qu'il possédait parfaitement, il apprit encore avec succès l'art de la rhétorique. Son maître ne pouvant le conduire plus loin, pour étudier la philosophie, le jeune homme devait s'éloigner de son père ; et le père, dans sa tendresse pour un fils qui en était si digne, souffrait beaucoup de cette nécessité. La pénurie des ressources pécuniaires était encore un autre obstacle difficile à surmonter.

Mais enfin tout céda à la volonté de Dieu. Le Seigneur n'avait pas destiné Le Fèvre à faire la consolation d'une seule famille, ou le bonheur d'un petit coin de terre, mais à porter le salut dans

un grand nombre de pays ; il donna donc une telle efficacité aux paroles de Don Mamert Favre, prieur de la chartreuse du Reposoir et oncle paternel du jeune Pierre, que le père consentit à tous les sacrifices pour envoyer son fils achever ses études à Paris. Là Pierre Le Fèvre eut pour maître en philosophie Jean Pefia, le même qui fut professeur d'Ignace. Pierre devint extrêmement cher au docteur Pena par l'innocence de ses mœurs, par ses manières simples et aimables, non moins que par la solidité de son esprit et par son opiniâtre assiduité au travail. Les succès ne se firent pas longtemps attendre. Bientôt même, ils furent tels que parfois le maître, pour éclaircir certains textes obscurs d'Aristote, recourait à son disciple comme au meilleur interprète des pensées de ce philosophe. Son cours terminé, Le Fèvre obtint le grade de docteur, le même jour que François Xavier. Il allait suivre les cours de théologie, lorsqu' Ignace entra au collège Sainte-Barbe, pour y étudier la philosophie. Mais Le Fèvre suivit une seconde fois les cours de philosophie, pour approfondir cette science de prédilection.

En arrivant à Sainte-Barbe, Ignace fut confié aux soins de Pierre Le Fèvre, qui devait être son répétiteur particulier (9). C'était là un gain pour les deux étudiants. Les relations qui s'établirent entre eux, amenèrent une connaissance plus intime, d'où naquirent bientôt un attachement et une estime réciproques, car chacun d'eux possédait le genre de mérite que l'autre aimait et admirait le plus. Ignace ne pouvait rencontrer un homme plus propre à servir ses desseins, et Le Fèvre éprouvait un véritable besoin d'Ignace pour la direction de son âme. Malgré cette inclination mutuelle, ils restèrent longtemps l'un et l'autre renfermés en eux-mêmes et sans que leur liaison prît un caractère d'intimité. Ce fut Le Fèvre qui, le premier, rompit ces entraves en ouvrant son âne à son saint élève.

Il était sans cesse en proie à de violentes tentations, d'autant plus pénibles que sa conscience était plus pure, et qu'il avait toujours présent à l'esprit son vœu de chasteté. Sa volonté repoussait avec énergie tout ce qui se passait en lui, mais il frémissait à l'idée d'en contracter quelque souillure. Voulant châtier son corps et le réduire en servitude, il s'était imposé inutilement les plus rigoureuses pénitences. A cette

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