‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 66 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE II

première épreuve se joignirent bientôt des tentations de sensualité et même de gourmandise. Le Fèvre résistait sans faiblir ; mais ses efforts mêmes devinrent pour lui un danger, en faisant naître dans son esprit des pensées de vaine gloire. La victoire était donc aussi périlleuse que le combat ; et pour comble de misère spirituelle, une violente tempête de scrupules vint à se déchaîner contre lui. Ce fut là ce qui le décida à confier à Ignace les besoins et les maux de son âme. Il suppliait son ami de le secourir de ses prières et de le soutenir de ses conseils. Comme les scrupules, arrivés à un certain excès poussent ordinairement à d'étranges résolutions, Le Fèvre avoua que, pour échapper à ce flot d'images fatigantes, il avait dessein de s'éloigner des objets qui les faisaient naître, en se retirant dans une solitude. Là, sans crainte désormais de voir, et d'être vu, il se nourrirait d'herbes jusqu'à ce qu'il eût recouvré la paix. Mais rien de tout cela n'était nécessaire pour sortir vainqueur du combat. Ignace, qui avait été mis à des épreuves plus rudes encore, pouvait lui enseigner des moyens plus sûrs et plus faciles. Dans un désert, on garde toujours avec soi le plus redoutable des ennemis; et l'expérience de saint Jérôme, confirmée par celle de beaucoup d'autres, nous apprend que dans les cavernes de la Palestine, on retrouve les spectacles de Rome. Se livrer à des jeûnes rigoureux n'est pas toujours un remède infaillible contre ces misérables tentations ; car on a vu des hommes épuisés d'austérités ressentir encore sur ce point les attaques de l'ennemi commun du genre humain.

Ignace conduisit son nouveau disciple par les voies que son expérience et ses lumières dans les choses de Dieu lui suggérèrent ; et bientôt ses différentes industries, jointes à ses prières, eurent rendu la paix au cœur de son ami. Ce simple aveu avait même suffi pour commencer la guérison, soit que cet acte d'humilité fût déjà un remède, soit qu'en se voyant découvert, l'esprit de ténèbres perdît sa hardiesse accoutumée.

La sollicitude d'Ignace ne se bornait pas aux nécessités actuelles de Le Fèvre : il voulait, en conduisant cette âme vers une perfection toujours plus élevée, faire naître en elle le désir d'un genre de vie, dont la sainteté la disposât à se joindre à lui une fois ses desseins connus. Contre les obsessions de l'esprit

mauvais, il lui prescrivit donc la pratique de l'examen particulier. Il lui apprit encore à se défendre par des actes intérieurs, sans tirer pourtant vanité de la victoire, fût-il même assuré que la mauvaise nature n'avait nulle part aux tentations, et que le démon seul en était l'auteur. Quant aux scrupules, Ignace, qui avait acheté si cher l'art de les guérir, parvint assez vite à en dégager son ami. Il lui procura même une si grande liberté d'esprit, qu'il put lui conseiller une confession générale. Il voulait le disposer, pour l'avenir, à prendre des résolutions plus parfaites.

Or, selon lui, rien ne conduit aussi sûrement à ce but, que de repasser sa vie entière, et d'en peser mûrement toutes les actions, toutes les fautes.

Un autre moyen très efficace qu'Ignace mit en œuvre, consistait dans les entretiens spirituels. Les deux amis en vinrent bientôt à ne plus comprendre d'autre langage que celui du ciel. Il devint même nécessaire de mettre un frein à ces doux transports. Réunis le soir, pour repasser ensemble les leçons du jour, ils avaient à peine commencé, qu'une parole échappée à l'un ou à l'autre, comme une étincelle tombée sur des branches sèches, les embrasait tellement de l'amour des choses célestes, que les heures de la nuit s'écoulaient avec la rapidité d'un moment. Les études d'Ignace en souffraient. Ils convinrent donc de ne jamais parler de choses spirituelles pendant les heures consacrées à repasser les leçons de philosophie, et observèrent fidèlement leur pacte. Ignace passa ainsi deux ans à cultiver l'âme de Pierre Le Fèvre. Voyant enfin son ami capable de s'élever aux plus hautes pensées, il l'entretint, un jour, à cœur ouvert, et lui confia son projet de se rendre en Terre-Sainte. Là ils pourraient consacrer leurs travaux et leur vie à la conversion des infidèles, dessein vraiment digne d'un cœur tout à Dieu.

Pierre avait flotté jusqu'alors sur sa vocation entre mille doutes et mille incertitudes. Mais, à ce moment, sous l'impulsion de l'esprit de Dieu, il se sentit tellement porté vers Ignace, que se jetant dans ses bras, il le conjura de l'accepter pour compagnon dans cette noble et périlleuse entreprise. Ainsi devenait-il le premier des enfants d'Ignace, fils aussi digne d'un tel père, que celui-ci l'était lui-même d'un tel fils.

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