LIVRE SECOND. — CHAPITRE II
Résolu désormais à s'attacher uniquement à celui qui l'avait enfanté à Jésus-Christ, Le Fèvre désira prendre congé de son père selon la nature, et de tous ses parents. Il retourna donc dans sa patrie. Sa mère venait de mourir. Après avoir consolé les siens, après avoir même recueilli pendant huit mois d'abondants fruits de salut, il reçut avec la bénédiction paternelle, la permission de disposer de lui-même, et de se livrer uniquement au service de Dieu. De retour à Paris, il se remit entre les mains d'Ignace dans un tel dénuement que pour continuer ses études, il dut recourir aux aumônes de son saint ami. Comme lui, Le Fèvre n'avait voulu rien emporter de la maison de son père. Ignace alors jugea le moment venu de faire suivre les Exercices à son fervent disciple. Il avait différé jusque-là afin que, dégagé entièrement des affaires de ce monde, et libre de toute pensée terrestre, Le Fèvre, éprouvant dans toute sa force, l'influence salutaire de ces Exercices, pût tendre à toute la perfection dont son âme était capable. La manière dont il s'y livra fut vraiment admirable. Quittant le collège Sainte- Barbe, où il occupait une même chambre avec Ignace et François Xavier, il se retira dans une pauvre maison de la rue Saint-Jacques. C'était en hiver, et le froid fut, cette année, si rigoureux à Paris, qu'on traversait la Seine en voiture. Pierre, que la vue du ciel portait à la contemplation, passait en oraison des heures entières, au milieu de la nuit, dans une petite cour toute couverte de glace et de neige. Ce qui eût été pour tout autre une insupportable souffrance, ne lui causait pas même une distraction, tant l'ardeur surnaturelle qui le dévorait atténuait chez lui la sensation pénible du froid extérieur ! Il était résolu à ne pas même voir de feu tant qu'il serait en retraite ; et comme on lui avait préparé une certaine quantité de charbon, il l'employa à un tout autre usage. S'en servant comme de lit, il s'étendait dessus tout déshabillé, pour prendre quelques heures plutôt de tourment que de repos.
A ces mortifications, il en ajouta une autre non moins sévère; ce fut de jeûner six jours entiers (IO). Durant tout ce temps, le pain des anges fut sa seule nourriture. Il avait l'intention de continuer ainsi tant que la nature pourrait y résister. Mais, à la pâleur livide de son visage, Ignace devina quelque grande
austérité ; il s'en assura, et, après avoir puisé dans la prière les lumières d'en haut, il ordonna à son fervent disciple d'y renoncer dès ce jour même ; il exigea qu'il prît de la nourriture et allumât du feu.
Le premier fruit que Pierre recueillit de ce jeûne volontaire, fut une victoire complète sur un violent appétit, qui, soit besoin de la nature, soit inclination sensuelle, lui rendait le jeûne extrêmement pénible.
Les Exercices terminés, il résolut de prendre les saints ordres auxquels cette retraite avait servi de préparation. Il reçut le sacerdoce avec la plus grande piété, renouvela l'offrande de lui-même, et se voua pour toujours à la gloire de Dieu, non seulement comme prêtre, mais aussi comme victime, s'il était digne de mourir pour l'amour de Jésus. Pour satisfaire sa dévotion particulière, il célébra sa première messe le jour de sainte Madeleine.
Puis, ces douces fêtes passées, il se remit à l'étude de la théologie (").
La seconde conquête d'Ignace fut François Xavier. Un tel disciple était capable de comprendre les pensées sublimes du maître.
Aussi l'esprit de l'un passa-t-il sans obstacles dans l'âme de l'autre.
Xavier le reconnut toujours ; et lorsqu'en Orient, il se livrait à ses immenses travaux évangéliques, il avouait puiser sa force dans cet esprit d'Ignace, imprimé en son cœur. N'eûtil jamais gagné à Dieu que cette seule âme, Ignace aurait pu s'estimer aussi heureux que celui qui, rencontrant une perle précieuse, vend tout ce qu'il possède, s'appauvrit même pour l'acquérir, et d'un seul coup compense toutes ses pertes. Ainsi par la conversion du seul Paul, Etienne fit une plus noble conquête que si, parcourant l'univers, il avait gagné à Dieu des milliers d'âmes.
François portait le nom d'un château situé en Navarre, à une journée environ de Pampelune. Quoique de la famille des Jassi, il prit le nom de sa mère, dofïa Marie de Azpilcueta et de Xavier, afin de conserver à la postérité le souvenir d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons du pays. Le château