‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 69 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE II

vous triomphez et je me rends. Vous êtes sage en ne pensant qu'aux choses de ce monde et en vous efforçant d'obtenir celles qui vous manquent ; je suis fou en vous conseillant de renoncera tout ce que vous possédez. Mais si cette courte vie n'est qu'un passage conduisant à une autre vie immortelle, comparez-les donc, l'une à l'éternité, l'autre à un temps fugitif, et, par la disproportion qui existe entre un moment et des siècles sans fin, comprenez l'importance de faire un bon choix entre les deux. Vous vous consumez pour vous créer en ce monde une félicité au gré de désirs terrestres et rampants, qui vous paraissent nobles et généreux ; mais espérez-vous, par vos efforts, vous procurer un bien plus précieux que le paradis, plus durable que l'éternité? Eh bien! le paradis et l'éternité ne vous sont-ils pas destinés ? Quand vous voudrez les conquérir, qui vous en empêchera ? Une fois possédés, qui vous les enlèvera ? Pourquoi donc tant de fatigues pour procurer un bonheur terrestre à une âme dont l'origine est céleste, et une grandeur passagère à un cœur capable d'aimer et de posséder à jamais Dieu lui-même! Un aveugle s'appuie sur le premier' objet venu, parce qu'il ne peut rien distinguer ; mais celui qui peut contempler le firmament, ne fixe point ses regards sur la terre. Estimant le monde à sa juste valeur, il ne saurait le trouver digne de faire oublier le ciel, et de mettre une âme en péril ! Quand le monde pourrait vous combler en un instant de tout ce qu'il offre de plus séduisant, et vous faire voir, comme à la lueur d'un éclair, tous les royaumes de la terre et toute leur gloire, pourriez-vous les posséder plus que vous ne possédez le temps si court de votre vie ? Et dussiez-vous vivre une centaine de siècles, la dernière heure de leur dernier jour n'arriverait-elle pas enfin ? Et si vous, possesseur éphémère d'un bien toujours borné, vous êtes privé de Dieu pour toute une éternité, qu'aurez-vous gagné à un tel échange ? Qui pourrait compter le nombre des riches et des puissants ? Mais leur grandeur, leurs possessions leur étaient seulement prêtées, et ils se fatiguaient à conserver, et à augmenter ce qu'il leur fallait bien abandonner un jour. Aucun d'eux a-t-il jamais emporté avec lui quelques vestiges de ses richesses ou de sa puissance ? S'il avait au moins emmené un esclave, un

« seul de ses esclaves, fût-ce le plus vil, le plus misérable de « tous! S'il avait conservé un lambeau de pourpre pour montrer, « au delà du tombeau, qu'il avait été roi sur la terre !.. Hélas ! « arrivés sur le seuil de l'éternité, tous ont regardé en arrière, « et ont vu ces biens, ces grandeurs qu'ils possédaient encore, « chercher déjà de nouveaux maîtres, tandis que seuls ils s'avan- « çaient, non pour échanger ces trésors contre de nouveaux « trésors, mais pour recevoir le prix de leurs œuvres ! En vous « parlant ainsi, je ne prétends ni rétrécir le cercle de vos pensées, « ni en rabaisser l'horizon ; je veux, au contraire, les rendre plus « vastes et plus sublimes; car j'appelle étroites celles qui, malgré « de vains efforts pour s'étendre, ne peuvent embrasser qu'un « court espace de temps; j'appelle abjectes celles qui demeurent « fixées à la terre. Quand vous y verriez tous vos désirs comblés, « vous ne seriez encore ni heureux, ni satisfait.

« Oh ! non, votre cœur n'est pas si étroit que le monde entier « puisse lui suffire, rien, rien que Dieu ne saurait le remplir. « Mais en Dieu vous trouverez tout ce que votre âme convoite « avec tant d'ardeur : alors, en contemplant ce monde dont « l'éclat vous éblouit aujourd'hui, en comparant son bonheur « au vôtre, le premier vous paraîtra comme une goutte d'eau « perdue, dans l'Océan, comme une sombre lueur que le soleil « éclipse de ses rayons resplendissants. François, vous êtes sage: « je vous laisse donc prononcer vous-même ; que vaut-il mieux, « ou de dire aujourd'hui à toutes les joies du monde : Quid <iprodest ? Qiiai-je besoin de vous ? ou d'en jouir, au risque de « répéter éternellement avec les malheureuses victimes de « l'enfer : Quid profuit superbia, aut divitiarum jactantia quid « nobis contulit? A quoi nous a servi l'orgueil? de quel profit « nous fut r arrogance des richesses (I2) ? »

Telles étaient les leçons de philosophie évangélique qu'Ignace donnait à Xavier, pour l'amener à partager un jour cette sainte folie de la croix qui se rit de la sagesse du monde.

En attendant Dieu qui inspirait les paroles d'Ignace, les faisait pénétrer dans le cœur de Xavier. Les premières réflexions y avaient déjà porté le trouble, effet ordinaire de la lutte qui s'élève entre la nature et la grâce, entre le vice et la vertu. Pour le confirmer davantage dans ces heureuses dispositions,

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