LIVRE SECOND. — CHAPITRE II
Ignace aurait voulu lui faire suivre dès lors les Exercices ; mais les devoirs de sa charge ne permettaient pas, même pour un temps assez court au jeune professeur, de laisser là ses élèves. Il y suppléa donc, autant que possible, par des entretiens sur les maximes fondamentales du salut. C'était pour Xavier comme un lait spirituel qui le préparait à une nourriture plus substantielle. Cette grande parole Quid prodest> dont il avait senti toute la force, puisqu'elle l'avait séparé du monde, fut un levier puissant, dont il se servit lui-même dans la suite pour soulever les âmes et les élever vers Dieu.
Plus tard, dans une lettre écrite de Cochin (20 janvier 1548), au P. Simon Rodriguès, on le voit s'efforcer d'exciter le zèle de Jean III, roi de Portugal, pour la propagation de la foi en Orient, en lui rappelant souvent le Quid prodest, etc. « Si je « pouvais croire, dit-il, que le roi ne repoussât pas mes humbles « et fidèles conseils, je le supplierais de méditer chaque jour, « ne fût-ce qu'un quart d'heure, cette divine sentence : Quid <Lprodest homini, si mundum uîtiversum lucretur, animœ vero « suce detrimentumpatiatur? en en demandantàDieu la véritable « intelligence et le sentiment intérieur. Je voudrais qu'il terminât « toutes ses prières par ces mêmes paroles : Quid pr ode st Jw- « mini, etc. Il est temps de travailler à le tirer d'erreur, car « l'heure s'approche plus qu'il ne le croit, où le Roi des rois « lui demandera compte de son administration : Redde 7'atio7iem « villicationis htœ. Employez-vous donc auprès de lui pour « obtenir qu'il envoie les secours nécessaires à la conversion des « infidèles (I3). »
Cependant, le monde et l'enfer ne pouvaient sans frémir perdre un homme tel que Xavier. Le démon comprenait qu'il arracherait de ses mains une multitude d'âmes, et ouvrirait à l'Évangile la porte de ces contrées lointaines où personne n'avait encore fait briller la lumière de la foi. Il n'attendit pas d'avoir à combattre ensemble Ignace et son disciple, mais il travailla d'abord à les séparer. Le premier à lui seul était déjà un si redoutable adversaire! L'esprit de ténèbres persuada donc à don J uan, père de Xavier, que laisser son fils continuer ses études, c'était permettre une dépense inutile, absolument sans profit. Mais le Seigneur opposa à ces fatales suggestions les conseils
d'une sainte fille. Xavier avait une sœur, dona Madeleine Xavier, qui, après avoir été dame d'honneur de la reine, renonça aux séductions du monde pour se retirer dans le monastère de Sainte-Claire de Gandie. Plusieurs faveurs du ciel confirmèrent l'opinion qu'on avait de sa sainteté. Une des plus remarquables fut la lumière prophétique dans laquelle elle entrevit les grands services que son frère François rendrait un jour à l'Eglise. Elle écrivit, en effet, à son père que si la gloire de Dieu lui était chère, il devait, bien loin de rappeler son fils, l'entretenir à Paris, jusqu'à la fin de ses études théologiques ; car, ajoutait-elle expressément, Dieu l'a choisi pour être dans les Indes son apôtre et une des plus fermes colonnes de l'Église.
La lettre de cette fidèle servante du Seigneur fut longtemps conservée et lue par beaucoup de personnes qui en déclarèrent l'authenticité au procès de canonisation.
Don Juan eut confiance aux paroles de Madeleine et renonça à l'idée d'interrompre les études de son fils.
Cette tentative une fois avortée, l'ennemi du salut suscita des dangers d'une autre nature, et non moins graves.
Un certain Michel Navarro, homme de basse extraction et d'une âme non moins vile, vivait aux dépens de Xavier. Voyant son protecteur s'attacher à Ignace, il craignit à la fois de perdre un soutien nécessaire, et de laisser compromettre la gloire d'une famille illustre. Il résolut d'assurer d'un seul coup sa propre existence et l'honneur de la noble maison de Xavier, en assassinant Ignace. Il n'aurait sans doute que trop réussi dans ce funeste dessein, si Dieu n'eût étendu son bras pour défendre les jours de son serviteur.
Tandis que ce misérable, armé d'un poignard, montait furtivement l'escalier pour tomber à l'improviste sur Ignace, déjà retiré dans sa chambre, une voix terrible lui fit entendre ces paroles : Où vas -tu, malheur euxy et que prétends-tu faire ? Saisi de terreur, il courut tout tremblant se jeter aux pieds d'Ignace, lui avoua son odieux projet, et la cause surnaturelle de son repentir ; puis, toujours à genoux, il implora son pardon.
}:— Chapitre trotatème* — :•:—
Jacques Laynez, Alphonse Salmeron, Nicolas Bobadilla et Simon Rodriguès s'associent à saint Ignace.
PRES François Xavier vinrent se joindre a Ignace, deux autres Espagnols, Jacques Laynez d'Almazan, dans le diocèse de Siguenza (I4), et Alphonse Salmeron des environs de Tolède. Le premier avait vingtet-un ans, le second dix-huit ; mais tous deux pour la science et la capacité étaient fort au-dessus de leur âge. Laynez était déjà professeur de théologie, et Salmeron possédait à fond les langues grecque, latine et hébraïque. Après avoir étudié à Alcala, ils se rendirent à Paris, bien moins dans le désir de visiter un pays étranger, qu'attirés par la réputation de sainteté dont jouissait Ignace.
Il plut à Dieu de leur faire connaître qu'ils avaient en quelque sorte deviné sa volonté ; car, à peine arrivés à Paris, ils rencontrèrent Ignace; et, quoique Laynez ne l'eût jamais vu, il le reconnut à sa démarche et à son aspect : n'était-ce pas un saint qu'il était venu chercher ? Le Ciel avait disposé Ignace à recevoir un tel disciple, en même temps qu'il inspirait à Laynez de choisir un tel maître. Ce fut donc à leur mutuelle satisfaction qu'ils se lièrent d'amitié. Ignace voyait ainsi Dieu favoriser ses desseins, en amenant près de lui des compagnons si capables de l'aider dans ses projets. On sait qu'après la mort du Saint, Laynez fut élu par ses frères, général de la Compagnie comme celui qui entre tous marchait de plus près sur les traces de l'illustre Fondateur.
C'est ce même Jacques Laynez qui, après d'héroïques fatigues endurées en Europe et en Afrique, pour le service de l'Église, excita l'admiration universelle au concile de Trente, où il parut comme théologien du Saint-Siège. Il refusa le chapeau de
Histoire de S. Ignace de Loyoia. IO
cardinal, dont Paul IV voulait récompenser son mérite. Mais voici ce qui l'honore encore davantage. Digne par sa science, par son mérite et par sa haute sagesse de porter la première dignité de l'univers, il aurait probablement été élu Souverain Pontife, si son humilité ne lui eût fait prendre la fuite pour échapper à cet honneur ; car après la mort de Paul IV, douze cardinaux influents voulaient lui imposer cette redoutable charge, bien qu'il ne fût ni évêque ni cardinal.
Salmeron (IÇ) ayant bientôt imité l'exemple de Laynez, ils firent ensemble les Exercices. Leur ferveur fut telle qu'après avoir passé les trois premiers jours dans un jeûne absolu, Laynez continua de jeûner pendant quinze autres jours au pain et à l'eau. On peut juger par là des austérités qu'ils s'imposèrent encore.
Dieu employa d'autres moyens pour amener à Ignace un cinquième compagnon, Nicolas-Alphonse, surnommé Bobadilla, du lieu de sa naissance, près de Palencia. Ce jeune homme avait d'abord enseigné les humanités à Valladolid avec grand succès.
Le désir d'étudier la philosophie le conduisit ensuite à Paris. Mais la pauvreté de Bobadilla était extrême. Pour subvenir à ses dépenses, il eut recours à Ignace. Il reçut du Saint, avec une large part des aumônes envoyées de Flandre, des avantages bien autrement précieux.
Encore plus touché des trésors spirituels ainsi prodigués à son âme, Bobadilla se iivra complètement à l'influence d'Ignace, suivit ses Exercices spirituels, et devint, pour la vie, son fidèle compagnon (l6).
Avant de connaître les trois disciples dont nous venons de parler, Ignace s'était lié d'une étroite amitié avec Simon Rodriguès d'Azevedo, natif de Bucella, au diocèse de Viseu, en Portugal. Il semble d'après certains récits que, sur son lit de mort, Gilles Gonçalvès, père de Rodriguès, avait entrevu la destinée de son fils. Après avoir fait appeler tous ses enfants, pour leur donner sa bénédiction suprême, le mourant s'adressa d'abord aux aînés, puis tournant soudain les yeux vers Simon, que sa mère, Catherine d'Azevedo, portait dans ses bras : « Madame, « lui dit-il, je vous recommande cet enfant ; élevez-le avec un