POUR LA MÉMOIRE PERPÉTDELLE
« Préposé, malgré notre indignité, par la disposition du Seigneur, au gouvernement de l'Église militante, et pénétré
2 QUÂTUIÈMH; PARTIE.
pour lu salut des àmcs de tout le zô'.e que nous commande la charge de Pasleur, nous environnons de toule la faveur apostolique les fidèles, quels qu'ils soient, qui nous exposent là-dessus leurs désirs, nous réservant d'en ordonner ensuile, selon qu'un mûr examen des temps et des lieux nous le fait juger utile et salutaire dans le Seigneur.
« Ainsi venons-nous d'apprendre que nos chers fils Ignace de Loyola, Pierre Lefèvre, Jacques Laynez, Claude Le Jay, Pasquier-Brouet, François Xavier, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguez, Jean Codureet Nicolas Bobadilla, tous prèlres des villes et diocèses respectifs de Pampelune, Genève, Siguenza, Tolède, Yiseu, Embrun, Placencia, tous maitres-ès-arts, gradués dans l'université de Paris et exercés pendant plusieurs années dans les études théologiques : nous avons appris (disons-nous) que ces hommes poussés, comme il est pieux de le croire, par le souffle de l'Esprit saint, se sont rassemblés de différentes contrées du monde, et, après avoir renoncé aux plaisirs du siècle, ont consacré pour toujours leur vie au service de Notre Seigneur Jésus-Christ, de nous et des autres Pontifes romains, nos successeurs. Ils ont déjà travaillé d'une. manière louable dans la vigne du Seigneur, prêchant publiquement la parole de Dieu, après en avoir obtenu la permission requise ; exhortant les fidèles en particulier à mener une vie sainte et méritoire du bonheur éternel, et les engageant à faire de pieuses méditations ; servant dans les hôpitaux, inslruisiuit les enfants et les simples des choses nécessaires à une éducation chrétienne ; en un mot, exerçant avec une ardeur digne de toutes sortes d'éloges,
FONDATEUR DE LA COMPAGNIE m: JÉSUS. 3
dans tous les pays qu'ils ont parcourus, tous les ollices de
la cliarilé et toutes les fonctions propres à la consolation des âmes.
« Enfin, après s'être rendus en cette illustre ville, persistant toujours dans le lien de la charité, afin de cimenter et de conserver l'union de leur Société en JésUs-Ghrist, ils ont arrêté un plan de vie conforme aux conseils évangélique?, aux décisions canoniques des Pères, selon ce que leur expérience leur a appris à être plus utile à la fin qu'ils se sont proposée. Or, ce genre de vie, exprimé dans la formule dont nous avons parlé, a non- seulement mérité les éloges d'hommes sages et remplis de zèle pour l'honneur de Dieu, mais il a tellement plu à quelques-uns d'entre eux, qu'ils ont pris la résolution de l'embrasser. « Or, voici cette forme de vie telle qu'elle a été conçue : f Quiconque voudra, sous l'étendard de la croix, porter les armes pour Dieu, et servir le seul Seigneur et le Pontife romain, son vicaire sur la terre, dans notre Société, que nous désirons être appelée la Compagnie de Jésus, après y avoir fait vœu solennel de chasteté perpétuelle, doit se proposer défaire partie d'une société principalement instituée pour travailler à l'avancement des âmes dans la vie et hi doctrine chrétiennes, et à la propagation de la foi, par des prédications publiques et le ministère de la parole de Dieu, par des exercices spirituels et des œuvres de charité, notamment en faisant le catéchisme aux enfante et à ceux qui ne sont pas instruits du Christianisme, et en entendant les confessions des fidèles pour leur consolation spirituelle. 11 doit aussi luire eu sorte d'avoir toujours devant les yeux:
premièrement Dieu, et ensuite la forme de cet institut qu'il a embrassé. C'est une voie qui mène à lui, et il doit employer tous ses efforts pour atteindre à ce but que Dieu même lui propose, selon toutefois la mesure de la grâce qu'il a reçue de l'Esprit saint et suivant le degré propre de sa vocation, de crainte que quelqu'un ne se laisse emporter à un zèle qui ne serait pas selon la science. C'est le général ou prélat que nous choisirons qui décidera de ce degré propre à chacun, ainsi que des emplois, lesquels seront tous dans sa main, afin que l'ordre convenable, si nécessaire dans toute communauté bien réglée, soit observé. Ce général aura l'autorité de faire des constitutions conformes à la fin de l'institutjdu consentement de ceux qui lui seront associés, et dans un conseil où tout sera décidé à la pluralité des suffrages.
« Dans les choses importantes et qui devront subsister à l'avenir, ce conseil sera la majeure partie de la société que le général pourra rassembler commodément ; et, pour les choses légères et momentanées, tous ceux qui se trouveront dans le lieu de la résidence du général. Quant au droit de commander, il appartiendra entièrement au général. Que tous les membres de la Compagnie sachent donc, et qu'ils se le rappellent, non-seulement dans les premiers temps de leur profession, mais tous les jours de leur vie, que toute cette Compagnie et tous ceux qui la composent combattent pour Dieu sous les ordres de notre très-saint seigneur le Pape et des autres Pontifes romains, ses successeurs. Et, quoique nous ayons appris de l'Évangile et de la foi orthodoxe, et que nous fassions profession de
croire fermement que tous les fidèles de Jésus-Christ sont soumis au Pontife romain comme à leur chef et au vicaire de Jésus-Christ , cependant, afin que l'humilité de notre Société soit encore plus grande, et que le détachement de chacun de nous et l'abnégation de nos volontés soient plus parfaits, nous avons cru qu'il serait fort utile, outre ce lien commun à tous les fidèles, de nous engager encore par un vœu particulier, en sorte que, quelque chose que le Pontife romain actuel et ses successeurs nous commandent, concernant le progrès des âmes et la propagation de la foi, nous soyons obligés de l'exécuter à l'instant sans tergiverser ni nous excuser, en quelque pays qu'ils puissent nous envoyer, soit chez les Turcs ou tous autres infidèles, même dans les Indes, soit vers les hérétiques et les schismatiques ou vers les fidèles quelconques. Ainsi donc, que ceux qui voudront se joindre à nous examinent bien, avant de se charger de ce fardeau, s'ils ont assez de fonds spirituels pour pouvoir, suivant le conseil du Seigneur, achevé'- cette tour ,• c'est-à-dire si l'Esprit-saint qui les pousse, leur promet assez de grâces pour qu'ils puissent espérer de porter, avec soa aide, le poids de cette vocation ; et quand, par l'inspiration du Seigneur, ils se seront enrôlés dans cette milice de Jésus-Christ, il faut que, jour et nuit les reins ceints, ils soient toujours prêts à s'acquitter de cette dette immense. Mais, afin que nous ne puissions ni briguer ces missions dans les différents pays ni les refuser, tous et chacun de nous s'obligeront de ne jamais faire à cet égard, ni directement ni indirectement aucune sollicitation auprès du Pape, mais de s'abandonner
eiitièremeat là-dessus à la volonté de Dieu, du Pape comme son vicaire, et du général. Le général promettra lui-même, comme les autres, de ne peint solliciter le Pape pour la destination et mission de sa propre personne, à moins que ce ne soit du consentement de la Société. Tous feront vœu d'obéir au général en tout ce qui concerne l'observation de notre règle, et le général prescrira les choses qu'il saura convenir à la fin que Dieu et la Société ont eue en vue. Dans l'exercice de sa charge, qu'il se souvienne toujours do la bonté, de la douceur et de la charité de Jésus-Christ, ainsi que des paroles si humbles de saint Pierre et de saint Paul, et que lui et son conseil ne s'écartent jamais de cette règle. Sur toutes choses, qu'ils aient à cœur ^instruction des enfants et des ignorants dans la connaissance de la doctrine chrétienne, des dix commandements et autres semblables éléments, selon qu'il conviendra, eu égard aux circonstances des personnes, des lieux et des temps. Car il est très-nécessaire que le général etson conseil veillent sur cet article avec beaucoup d'attention, soit parce qu'il n'est pas possible d'élever sans fondement l'édifice de la foi chez le prochain autant qu'il est convenable, soit parce qu'il est à craindre qu'il n'arrive parmi nous qu'à proportion que l'on sera plus savant, ne se refuse à cette fonction comme étant moins belle et moins brillante, quoiqu'il n'y en ait pourtant point deplusutile, ni au prochain pour son édification, ni à nous-mêmes pour nous exercer à la charité et à l'humilité. A l'égard des inférieurs, tant àcausedes grands avantages qui reviennent de l'ordre, que pour la pratique assidue de l'humilité, qui
est une vertu que l'on ne peut assez louer, ils seront tenus d'obéir toujours au général dans toutes les choses qui regardent l'Institut; et dans sa personne ils croiront voir Jésus-Christcommes'il était présent, et l'y révéreront autant qu'il est convenable. Mais, comme l'expérience nous a appris que la vie la plus pure, la plus agréable et la plus édifiante pour le prochain est celle qui est la plus éloignée de la contagion de l'avarice, et la plus conforme à la pauvreté évangélique, et sachant aussi que Notre-Seigneur Jésus-Christ fournira ce qui est nécessaire pour la vie et le vêtement à ses serviteurs qui ne chercheront que le royaume de Dieu, nous voulons que tous les nôtres, et chacun d'eux, fassent vœu de pauvreté perpétuelle, leur déclarant qu'ils ne peuvent acquérir ni en particulier, ni même en commun, pour l'entretien ou usage de la Société, aucun droit civil à des biens immeubles ou à des rentes et revenus quelconques, mais qu'ils doivent se contenter de l'usage de ce qu'on leur donnera pour se procurer le nécessaire. Néanmoins ils pourront avoir dans les universités des collèges possédant des revenus, cens et fonds applicables à l'usage et aux besoins des étudiant-s, le généra! et la Société conservant toute admiiiislration et surintendance sur lesdits biens et sur lesdits étudiants ii l'égard des choix, refus, réceptions et exclusion des supérieurs et des étudiants, et pour les règlements touchant l'instruction, l'édilication, et la correction desdits étudiants, lu manière de les nourrir et de les vêtir, et tout autre objet d'adminislralion et de régime, do manière pourtant que ni les étudiants ne puissent abuser desdits bieus, ni la société
elle-même les convertir à son usage, mais seulement subvenir aux besoins des étudiants. Et lesdits étudiants lorsque l'on se sera assuré de leurs progrès dans la piété et dans la science,et après une épreuve suffisante, pourront être admis dans notre Compagnie, dont tous les membres qui seront dans les ordres sacrés,j3ien qu'ils n'aient ni bénéfices ni revenus ecclésiastiques, seront tenus de dire l'ofTice divin selon le rit de l'Église, chacun séparément et en particulier, et non point en commun ou en chœur. Telle est l'image que nous avons pu tracer de notre profession, sous le bon plaisir de notre seigneur Paul III et du Siège apostolique. Ce que nous avons fait dans la vue d'instruire par cet écrit sommaire et ceux qui s'informent à présentdenotre Institut, et ceux qui nous succéderont à l'avenir, s'il arrive que, par la volonté de Dieu, nous ayons jamais des imitateurs dans ce genre de vie ; lequel ayant de grandes et nombreuses difficultés, ainsi que nous le savons par notre propre expérience, nous avons jugé à propos d'ordonner que personne ne sera admis dans cette Compagnie, qu'après avoir été longtemps éprouvé avec beaucoup de soin, et que ce n'est que lorsqu'on se sera fait connaître pour prudent en Jésus-Christ, et qu'on se sera distingué par la doctrine et par la pureté de la vie chrétienne, que l'on pourra être reçu dans la milice de Jésus-Christ, à qui il plaira de favoriser nos petites entreprises pour la gloire de Dieu le Père, auquel seul soit gloire et honneur dans les siècles. Ainsi soit-il. »
« Or, ne trouvant dans cet exposé rien que de pieux et de saint, aliu que ces mêmes associés, qui nous ont fait
présenter à ce sujet leur très-humble requête, embrassent avec d'autant plus d'ardeur leur plan de vie qu'ils se sentiront plus gratifiés de la faveur du siège apostolique ; Nous, en vertu de Taulorité apostolique, par la teneur de ces présentes et de science certaine, nous approuvons, confirmons, bénissons et garantissons d'une perpétuelle stabilité l'exposé précédent, son ensemble et les détails; et quant aux associés eux-mêmes, nous les prenons sous notre protection et celle de ce Saint-Siège apostolique : leur accordant néanmoins de dresser de plein gré et de plein droit les constitutions qu'ils jugeront conformes à la fin de cette Compagnie, à la gloire de Noire-Seigneur Jésus-Chrtst, et à l'édification du prochain, nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques du concile général et de notre prédécesseur d'heureuse mémoire, le pape Grégoire X, ou tous autres qui y seraient contraires.
« Nous voulons cependant que les personnes qui désireront faire profession de ce genre de vie, ne puissent être admises dans la Société, ni y être agrégées au delà du nombre de soixante.
« Donc que personne au monde n'ait la témérité d'enfreindre ou de contredire aucun des points ici exprimés de notre approbation, de notre accueil, de notre concession et de notre volonté. Si quelqu'un osait l'attenter, qu'il sache qu'il encourra l'indignation du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôires Pierre et Panl.
« Donné à Rome, à Saint-Marc, l'année de l'incarnation du Seigneur loiO, le cinquième des calendes d'octobre, de notre pontificat la sixième. »
Son plan rédigé et accepté par ses disciples, Ignace de Loyola l'avait fait présenter et soumettre au pape par le cardinal Gaspard Gontarini. Paul III ayant accueilli avec bienveillance la formule qui lui était présentée, la remit à Thomas Badia, dominicain, maître d'i sacré palais, en le chargeant de l'examiner. Thomas Badia, après l'avoir gardée deux mois, la renvoya en l'approuvant de tous points, au cardinal Gontarini, pour qu'il la remît au pape, alors à Tivoli. Le cardinal s'y rendit le lendemaio, et donna lecture de ce projet à Paul III qui, après l'avoir écouté attentivement, prononça cette parole remarquable: « Le doigt de Dieu est ici. » Le cardinal s'empressa d'écrire un mot à notre saint pour lui donner cette bonne nouvelle. Mais cette approbation verbale du souverain pontife ne suflisait pas pour faire rédiger et expédier la bulle érigeant la Compagnie en ordre religieux. Il y avait des formalités à remplir, qui d'ordinaire demandent beaucoup de temps. Le pape nomma unecommission de trois cardinaux réputés les plus vertueux, les plus prudents, les plus savants, et déclara qu'il s'en remettrait à leur avis. L'un des trois cardinaux choisis devait diriger cette grande affaire, et nul n'était plus opposé à l'acceptation d'un nouvel ordre religieux. G'était le cardinal Barthélémy Guidiccioni, que sa haute vertu et ses talents avaient fait juger digne du Saint-Siège, et dont le pape Paul III dit, en apprenant sa mort; « Mon successeur vient de moui*ir. »
Le cardinal Guidiccioni aurait voulu réduire à quatre les ordres religieux existants ; il en avait souvent exprimé le désir, en avait môme fait la proposition au souverain
Pontife. Et c'est celui qui est choisi pour décider de l'autorisation apostolique sollicitée pour la Compagnie de Jésus! Ne semble-t-il pas que la Providence tient à prouver de toutes les manières, que l'œuvre d'Ignace de Loyola n'est point l'œuvre de l'homme, mais bien véritablement l'œuvre de Dieu?
En entendant parler de ce projet, le cardinal Guidiccioni déclare tout simplement qu'il ne s'en occupera pas:
— C'est, dit-il, une pensée condamnable par elle-même, puisqu'elle est contraire au bien de l'Eglise ; car un ordre religieux dégénérant avec le temps, finit par être plus nuisible qu'il n'a pu être utile à ses commencements.
L'opinion d'un homme de cette valeur entraîna celle des autres cardinaux, et le pape ne trouva plus qu'opposition dans une affaire dont il avait désiré le succès, et où il avait reconnu « le doigt de Dieu. »
En apprenant cette décision, Ignace de Loyola dit à ses disciples:
— Le cardinal Guidiccioni nous est opposé, toute la commission est contre nous, mais Jésus-Christ Notre-Seigncur est pour nous, il nous sera favorable, nous ayons sa promesse : prions et attendons.
Don Diego de Govea, recteur du collège de Sainte-Barbe, à Paris, que nous avons vu assez irrité contre notre saint pour vouloir lui faire subir un châtiment infamant, et qui, après l'avoir entendu, s'était si honorablement humilié devant lui en présence de tout le collège, Diego de Govea était resté depuis ce jour son ami dévoué. Il avait appris les succès de la Compagnie dans toutes les villes où les Pères s'étaient fait entendre ; on lui avait parlé de l'édification de leur vie, de leur admirable charité pendant la famine de Rome, de tout le bien qui résultait pour les âmes de leur apostolat toujours béni; Diego de Govea était Portugais, le roi de Portugal venait d'agrandir encore ses possessions dans les Indes, Diego se demanda quel bien ne feraient pas parmi ces nations idolâtres, des apôtres tels que ceux qu'il a connus, formés à l'école d'Ignace de Loyola et exercés déjà dans le ministère, de manière à fixer l'admiration de l'Italie. Il écrit à notre saint, et lui demande l'autorisation de proposer à son souverain quelques-uns de ses disciples pour porter la foi dans les Indes; Ignace lui répond :
• Nous sommes à la disposition du souvenir Pontife, mes compagnons et moi, prêts h partir pour quelque partie
du monde que ce soit, où il lui plaira de nous envoyer pour la gloire de Dieu Notre-Seigneur. C'est à Sa Sainteté qu'il faut demander nos services et non à nous-mêmes qui n'en pouvons disposer que selon son bon plaisir... »
Le recteur de Sainte-Barbe écrivit à Jean III, roi de Portugal, en lui envoyant la réponse de saint Ignace, et lui fit entrevoir tous les avantages qu'il pouvait espérer pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, par l'apostolat de ces étonnants missionnaires dont toute l'Italie proclamait les vertus, la science et les succès apostoliqnes. Jean III s'empressa de donner l'ordre à don Pedro de Mascareuhas, son ambassadeur à Rome, de négocier cette affaire avec le pape, . - ,.'.;.
Mais déjà les Pères, sur la demande de plusieurs princes et évoques, avaient été envoyés par le souverain Pontife sur divers points de l'Italie, et ils y opéraient des merveilles. Lefèvre sanctifiait la vilic de Parme, où, en ce moment même, plus de cent ecclésiastiques ou laïques suivaient, sous sa direction, les Exercices spirituels, Laynez obtenait les mêmes résultats à Plaisance, et le cardinal de Saint-Ange, Ennius Filodardi, écrivait fréquemment au pape pour se féliciter d'avoir amené ces deux apôtres avec lui dans sa légation. A Sienne, Brouët et Rodriguez réformaient un monastère de religieuses, et ranimaient l'esprit sacerdotal dans le clergé, par la pratique des Exercices spirituels, en même temps qu'ils réveillaient la foi dans toutes les âmes par leurs prédications. Bobadilla pacifiait l'Ile d'Ischia, dont
i i QUATRIÈME PARTIE.
les habitants étaient en guerre continuelle les uqs avec les autres. Claude Lejay confondait à Brescia les prédicants luthériens qui s'efforçaient d'éteindre la foi catholique dans cette ville et dans ses environs.
Paul III, désirant seconder les vues du roi de Portugal, et pressentant tout ce que des hommes animés d'un tel esprit pourraient faire pour la gloire de Dieu dans les Indes, déplorait que leur nombre fût si peu proportionné aux immenses besoins de l'Église, et hésitait à donner à don Pedro deAIascarenhas une réponse décisive. L'ambassadeur, pressé de retourner en Portugal, et désirant emmener les Pères avec lui, insistait toujours. Le souverain Pontife, ne pouvant plus reculer, s'en remit à la décision d'Ignace de Loyola, à qui don Pedro demanda, sans hésiter, six de ses disciples :
— Si je vous en donne six pour les Indes et le Portugal, — lui répond Ignace sur le ton de l'inspiration, —que restera-t-il pour les autres parties du monde? Je ne puis en accorder que deux.
Et il accorda Rodriguez qu'il rappela de Sienne et Bobadilla qu'il fit revenir de Naples, mais qui, souffrant d'une sciatique, ne put être guéri à temps pour le départ, et fut remplacé par saint François de Xavier, le seul de ses premiers disciples que notre saint eût gardé à Rome avec lui, et qu'il aimait en proportion de ce que sa conversion lui avait coûté de larmes, de patience et d'efforts*
Ignace de Loyola priait toujours pour l'aplanissement des obstacles qui s'opposaiant à l'érccliou de la Compagnie en
Ordro religieux. Il ne cessait de rappeler à Notre-Seigneur sa promesse d'èlre lavorable à cette GoQipagnio naissanle qui portait son doux nom, et, eu priant ainsi, il répamlait des larmes abondantes. Un jour, pendant son oraison, il lui sembla qu'il prenait tous les cœurs de ces chers disciples, qu'il les présentait unis au sie;i à Notre-Seigneiir, le conjurant d'accorder à la prière de tous ce qu'il refuserait à un seul, et il fit vœu de faire célébrer, parla Compagnie, trois mille messes en actions de grâces, s'il obtenait prompteaient la faveur qu'il sollicitait au nom de tous les siens. Ignace de Loyola savait qu'il ne faisait pas son œuvre; il savait, il n'en doutait pas, que tôt ou tard il verrait la Compagnie approuvée comuie il le désirait, il était plein de confiance sur ce point. Et pourtant il prie, il supplie , il répand des larmes devant Dieu pour bâter le moment de l'entier accomplissement de ses prommesses...
C'est qu'il savait, il avait entrevu toute la gloire qui reviendrait à Jésus-Christ et à son Église des magnifiques travaux de la sainte milice qu'il avait mission déformer et d'organiser ! Et, nous le savons, le zèle pour la gloire de Dieu dévorait l'âme d'Ignacede Loyola. Toutes ses pensées toutes ses œuvres, toutes ses prières, toutes ses larmes' n'avaient d'autre mobile et d'autre but que la gloire et la plus grande gloire de Dieu.
Le vœu de notre saint était à peine prononcé, que le cardinal Guidiccioni se sentait pressé de jeter un regard sur le plan dont il avait refusé de s'occuper. Il le lit, y reconnaît, y sent l'esprit de Dieu, et dit aux deux cardinaux qu'il avait d'abord amenés à une opinon contraire :
— Ce projet est admirable. Tout en persistant dans mes idées à l'égard des ordres religieux, je reconnais qu'il doit être fait une exception en faveur de celui-ci, qui véritablement est inspiré d'en liaut.
A partir de ce jour, le cardinal pressa les choses, et l'institut fut approuvé et érigé en ordre religieux par la bulle dn souverain Pontife Paul 111, datée du 27 septembre 1540, que nous avons reproduite plus haut.
Il y eut quelques difficultés relativement au nom de Jésus que le saint fondateur donnait à l'Ordre nouveau. On le trouvait ambitieux, on objectait que tous les Ordres existants, ayant été fondés également pour la gloire de Jésus- Christ et de son Église, tous pouvaient prétendre également à cette dénomination.
Ignace ne crut pas devoir céder sur ce point. Il refusa de donner son nom à la Compagnie, comme on l'engageait à le faire, parce qu'il n'était qu'un instrument de sa fondation et non son fondateur. Il tenait à lui donner le nom de Jésus, parce que Jésus était son principe et devait être sa vie, parce qu'elle était destinée à servir et à imiter Jésus, parce que Jésus devait être son chef et son modèle. Notre saint n'ajoutait pas, mais ses disciples le savaient, qu'il ne pouvait ni ne devait lui donner d'autre nom que celui de Jésus, parce que c'était Jésus lui même qui avait donné son nom à la Compagnie. Ce nom, si doux et si puissant à la fois, fut accepté en eïïàt et porté dans la bulle d'institution.
En rappelant ces difficultés, saint Ignace disait au Père Juan de Polanco :
-- Je serais allé contre la volonté de Dieu, et je me serais rendu gravement coupable, si j'avais hésité un seul instant à donner à la Compagnie le nom de Jésus K
(l) « Il nous est manifeste, écrivait son secrétaire Jean "de Polanco, qu'Ignace avait connu, par des révélations de Jésus luimême, le nom que son Ordre devait porter ; car, quelques avertissements ou reproches qu'il reçut sur notre prétendue usurpation de ce saint nom, il demeura toujours ferme à le conserver. Je lui ai entendu même dire que, tous les hommes dussent-ils lui conseiller d'en prendre un autre, jamais il ne s'y déterminerait. Il n'exceptait de cette hypothèse que les personnes auxquelles il devait obéissance sous peine de péché. Or, pour qui-' conque connaissait l'humilité d'Ignace et sa disposition à renoncer à sa propre volonté et à s'en rapporter au jugement des autres, une fermeté aussi grande, et mieux encore une pareille tranquillité à se refuser à tous les avis qu'il recevait sur ce sujet, donnaient la conviction qu'Une considérait point cette affaire comme purement humaine. Jamais il n'agissait ainsi que dans les cas où les lumières d'en haut avaient fixé sa détermination.
« On doit observer ensuite que nous ne nous intitulons point Co'ripagnie de Jésus comme ayant la présomption de nous croire dignes d'être vi-ritablement si^s compagnons, mais seulement dans ce sens militaire où une compagnie prend le nom de celui qui la commande. » {Bartoli.}
La Compagnie de Jésus a reçu la sanction apostolique ; il s'agit de l'organiser maintenant de manière à lui faire traverser les siècles, sans qu'il soit jamais nécessaire de la rappeler à la sainteté de son origine. Le cardinal Guidiccioni a dit que tous les ordres religieux dégénèrent avec le temps et Unissent par devenir de grandes plaies dans l'Église. La Compagnie de Jésus sera une exception : son esprit se maintiendra toujours à la hauteur de son principe, et elle sera toujours pour l'Église une consolation et un secours.
Le premier soin de notre saint devait être celui de donner un chef à la Compagnie, de faire procéder à l'élection du général. Il manda donc à Rome les Pères disséminés eu Italie, mais ne put, avoir Bobadilla qui était en ce moment dans le royaume de Naples, à Bisignano. Les habi tants de celte ville, craignant de le perdre pour toujours, s'ils le laissaient s'éloigner, adressèrent une supplique au souverain Pontife pour obtenir qu'il leur restât. Le pape .accéda à leurs désirs, et Bobadilla, ayant reçu cet ordre trop tard pour envoyer son vote écrit, ne put prendre part à l'élection. François de Xavier et Simon Rodriguez avaient écrit et cacheté les leurs et les avaient laissés entre les mains du Père Layuez, avant leur départ pour le Portugal.
Pierre Lefèvre, ne pouvant quitter la diète de Worms à laquelle il assistait par ordre du pape, envoya son vote cacheté. Les autres pères se rendirent à Rome dans les premiers jours du carême de l'aimée 1541, et aussitôt commencèrent les conférences relatives à l'organisation de la Compagnie, dont il était urgent de fixer les points les plus importants, atin de procéder à l'élection du général. D'ailleurs, plusieurs postulants soupiraient après le moment de leur admission et attendaient que les premières règles fussent déterminées. Ignace en avait fait un projet qui fut accepté par tous ses disciples, comme l'avait été le premier plan d'ensemble. On s'occupa ensuite de l'élection- Pendant trois jours on implora les lumières du Saint-Esprit, sans se communiquer ses désirs ou les impressions reçues dans la prière ; le quatrième jour, chacun écrivit et cacheta son vote qu'il déposa; puis, trois jours encore furent consacrés à demander à Dieu de bénir l'élection qui allait être connue. Enfin, le 7 avril, les bulletins étant ouverts,, on reconnut que toutes les voix étaient pour le saint fondateur. Le vote de saint François de Xavier était ainsi motivé :
« J. II. S. Moi, Francisco, devant dire mon avis sur « celui qui doit être élevé à la prélature de notre Société, « et à qui nous devons tous obéir, je dis et j'afiirme, sans « instigalion quelconque, qu'il me paraît juste, au témoi- « gnage de ma conscience, que ce soit nutie ancien prélat, « notre vrai père, don Ignace, qui nous a tous réunis, non « sans beaucoup de peines et de travaux. Je dis que per-
ft sonne ne saura mieux que lui nous conserver, nous gou- « verner, nous faire avancer dans le chemin de la porfec- « tion, parce qu'il nous connaît tous à fond et en particulier; « etje dis dans la plus parfaite sincérité de monâme, comme « si j'étais sur le point de mourir, qu'après sa mort, il fau- « dra élire pour général le Père maître Lefèvre, et, en cela, « Dieu m'est témoiu que je ne dis que ce que je pense. En « foi de quoi j'ai signé le présent écrit.
« Fait à Rome, le 15 mars 1540.
« Francisco. »
Celui du Père Salmeron était exprimé ainsi ;
« Au NOM DE Jésus-Christ. Ainsi soit-il.
« Moi, Alfonso Salmeron, très-indigne membre de notre « Société, après avoir beaucoup prié et mûrement réfléchi « devant Dieu à cette affaire, j'élis et reconnais pour mon « prélat et mon supérieur, et celui do toute notre congré- « galion, le seigneur. Ignace de Loyola qui, rempli de la « sagesse divine, nous a tous engendrés en Jésus-Christ, et « qui, après nous avoir nourris de lait comme des enfants, « maintenant que nous avons grandi dans le Christ, nous « conduira par l'aliment substantiel de l'obéissance, et nous « dirigera vers les riches etfertiles pâturages du paradis, et « aux sources de la vie; et lorsqu'il remettra ce petit trou- « peau à Jésus-Christ le grand pasteur des âmes, nous pour- « rons nous dire véritablement le peuple de ses pâturages « et les brebis choisies de ses mains; et lui-môme dira
« avec joîe : Seigneur, de tous ceux que vous m'avez « donnés, je n'en ai pas perdu un seul. Puisse le bon Pas- « leur Jésus nous accorder cette grâce ! Amen. Tel est « notre avis. Écrit à Piooie, le 4 avril 1541. »
Chacun des Pères motivait, par le plus touchant éloge du saint fondateur, le choix qu'il faisait de lui pour gouverner la Compagnie. Ce n'était pas un choix dirigé par le sentiment des convenances, c'était le choix du cœur, celui de l'âme et de la conscience de ceux qui pouvaient justement apprécier toute la valeur de leur père.
Mais le vote le plus remarquable est celui de notre saint:
« En présencede Dieu Notre- Seignenr, je donne ma voix, « pour qu'il devienne noire supérieur, à celui qui réunira « le plus de suffrages ; moi seul excepté. Mais si la Com- « pagnie juge plus avantageux, pour la gloire de Dieu «* Notre- Seigneur, que je désigne quelqu'un, je suis prêt « à le faire. »
« Ignace. » >.
On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans ces lignes ; il y a tant d'humilité, de simplicité, de prudence, de sagesse, que l'esprit en reste confondu. Il ne veut pas témoigner plus d'estime ou de préférence pour l'un de ses disciples que pour tous les autres ; il sent d'ailleurs que la cotifiance qu'il leur inspire les portera tous à le désigner, à. le choisir, et il est résolu à rejeter loin de lui le fardeau du gouvernement.
La joie so peignit sur tous les visages après le dépouillement du dernier vole, tt, tous les regards s'élant portés sur notre sainte il fut aisé de juger de ses impressions. Celait un condamné qui venait d'entendre prononcer la sentence la plus redoutée. Le Pore Ribadeneira, alors postulant et vivant dans la maison de la Compagnie, assistait à coite séance et nous a conservé les paroles prononcées par saint Ignace au moment où il se vit proclamé général :
« Mes frères, dit-il, je suis indigne d'une telle charge et me reconnais incapable de la remplir. Je ne sais pas me conduire moi-même; comment pourrai-je conduire les autres? Lorsque je me considère en présence de la Divine Majesté, lorsque je me rappelle ma vie mondaine et mes fautes passées,quand je vois dans le présent mes dispositions mauvaises, mes misères, ma fragilité, mon inclination au mal, mon peu de zèle pour le bien, je ne saurais me résoudre à accepter le fardeau que vous voulez imposer à ma faiblesse. Je vous prie donc de reprendre cette affaire devant Dieu Noire Seigneur et de le supplier de nouveau pendant trois jours, de vous éclairer de son divin Esprit, afin que votre choix se porte sur un chef plus digne que moi, et qui puisse gouverner la Compagnie avec prudence, sagesse et autorité. »
La joie des bons Pères était changée en une douloureuse tristesse. Tous représenlèrent à leur bien-aimé Père l'inutilité d'une nouvelle élection qui n'amènerait que le môme résultat ; tous résistèrent assez longtemps; mais il fallut céder devant l'inébranlable fermeté d'Ignace de Loyola.
La seconde élection fut eu tout semblable à la première.
FONDATEUR DE LA COMPAGNIE DE JESUS. 2o
La saint foiidaleur renouvelle pou refus. Alors, le Père Laynez se levant lui dit avec une sorte d'autorité :
— Mon Père, cédez à la volonté de Dieu; si vous ne le faites, la Société se dissoudra, carje suis résolu, et nous le sommes tous, à ne reconnaître d'autre chef que celui que Dieu a choisi.
— Eh bien ! dit notre saint, je m'en rapporterai à la décision de mon confesseur. Je lui ferai connaître les péchés, les crimes que j'ai commis jusqu'à l'âge de trente ans ; je lui dirai toute mon indignité, toute mon incapacité, et, lorsqu'il m'aura entendu, s'il me conseille ou m'ordonne, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, d'accepter cette responsabilité redoutable, j'obéirai.
Les Pères se récrièrent en vain sur cette nouvelle résistance, lui disant que la volonté de Dieu ne pouvait être pi us clairement manifestée et qu'il résistait à cette volonté. Le saint ne put se laisser vaincre, ses disciples durent céder. Il se confessait au Père Théodose, religieux de Saint- François, du monastère de Saint-Pierre m Montorio.
Le Vendredi-Saint, Ignace quitte ses disciples, sort de la tour Melangolo et va se renfermer dans le monastère de Saint-Pierre. II y passe trois jours sans communiquer avec qui que ce soit, excepté avec le Père Théodose ; il lui fait une confession générale, lui rend compte des deux élections en sa faveur, ainsi que des motifs de ses refus, et le prie de lui faire connaître l'ordre de Dieu. Le jour de Pâques, le Père Tliéodose dit à notre saint :
— En résistant au choix de vos frères, vous résistez à l'Esprit-Saint.
— J'accepte donc la charge, — répond Ignace en soupirant ; — mais veuillez alors écrire votre décision et la venir communiquera mes frères.
Le Père Théodose se rend à son désir, et Ignace de Loyola est proclamé général de la Compagnie, le mardi de Pâques 19 avril 1541.
Dieu semblait vouloir témoigner qu'il ratifiait l'élection d'Ignace de Loyola.
Le 15 avril, notre saint venait de quitter ses frères, et s'était enfermé pour trois jours, comme nous l'avons dit, dans le monastère des Franciscains, à Saint-Pierre m Montorio, lorsque le démon s'empara tout à coup de Matteo, jeune Biscayen employé au service de la maison des Pères. Il le jetait à terre, Fy retenait avec une force telle, que dix hommes étaient insuffisants à le relever, et provoquait sur son corps des enflures locales les plus subites et les plus extraordinaires. Si un prêtre faisait un signe de croix
sur une de ces enflures, elle disparaissait au même ioslaut pour se porter ailleurs. Un des témoins de ces faits étranges ne pouvant les attribuer qu'au démon, lui dit :
— Le Père Ignace va revenir et te chassera certainement du corps de ce jeune homme, et de la maison.
— Ne prononcez pas même son nom! — s'écrie l'esprii infernal, par la bouche de sa victime, dont il redouble les convulsions. — C'est le plus grand et le plus redoutable des ennemis que j'aie en ce monde !
Ignace rentré dans sa maison, le jour de Pâques, apprend l'état déplorable de Matteo, il va le chercher, le prend par la main, le mène dans sa chambre, fait une courte prière sur lui et le délivre pour toujours des atteintes extérieures du démon *.
Le vendredi suivant, 22 avril, tous les Pères firent ensemble, de grand matin, la visite des sept églises et terminèrent ce pieux pèlerinage par celle de Saint-Paul hors les murs. Là, ils se confessèrent tous les uns aux autres, nous dit le Père Pùbadeneira ; après quoi, Ignace de Loyola célébra le très-saint èacrilice à l'autel de la sainte Vierge, situé alors à gauche du maître-autel, près du crucifix miraculeux qui parla à sainte Brigitte. Avant la communion, il se tourna vers l'assistance, tenant d'une main la patèce sur laquelle reposait le corps de Notre-Seigneur, et de l'autre, la formule de ses vœux qu'il prononça d'une voix forte et très-distinctement ; elle était ainsi conçue :