Bar toit
« Moi, Ignace de Loyola, je promets au Dieu tout-puis- « sant et au souverain Pontife son vicaire sur la terre, on « présence de la très-sainte Vier£?e, sa mère, de toute la « cour céleste et de la Compagnie ici présente, de vivre « dans la chasteté, la pauvreté et l'obéissance, ainsi que « l'exigent les constitutions de la Compagnie de Jésus dont « il est fait mention dans la bulle. Je promets aussi une « obéissance spéciale au souverain Pontife en ce qui touche « l'article des missions renfermé dans la même bulle. Je « promets également de donner tous mes soins à l'instruc- « tion de la jeunesse, conformément à ladite bulle. »
Notre saint, se retournant vers l'autel, prit le corps et le sang du Sauveur; puis, se tournant de nouveau vers les P(^rcs agenouillés autour de l'autel, et, tenant la patène sur laqndle étaient posées cinq hosties, il reçut les vœux de chacun de ses disciples qui, l'un après l'autre, prononcèrent la môme formule, avec cette différence qu'Ignace avait fait ses promesses au pape, et que les Pères faisaient les leurs à leur chef, à Ignace de Loyola, leur général. Leurs vœux prononcés, Ignace les communia. Après l'action de grâce, ils tirent ensemble la visite des autels privilégiés de celte église, et finirent par le maître-autel, devant lequel chacun vint embrasser le général et lui baiser la main en signe de soumission et de respect. Tous pleuraient de bonheur, et plusieurs des assistants ne purent contenir des larmes d'attendrissement et d'édification. Les bons Pères étaient si heureux de voir enfin ce jour tant désiré et si longtemps attendu, que le Père Ribadeneira, présent à cette imposante et touchante cérémonie, nous dit qu'au re-
loar, Jean Godure ne pouvait maîtriser sa joie, et qu'il l'entendit s'écrier :
— Je suis oppressé par l'excès de bonheur !
Saint Ignace débuta dans l'exercice du gouvernement de la Compagnie d'une manière digne de son humilité. Il se rendit à la cuisine, aida celui qui en était chargé, et s'occupa ensuite du service de la maison, balayant, nettoyant, ne trouvant aucun détail au-dessous de lui, remplissant les offices les plus bas, et surabondant de joie au milieu de ces humiliants travaux. Mais il ne négligeait en même temps aucune des affaires importantes de sa charge. Après plusieurs semaines consacrées plus particulièrement aux emplois du service, il fit quarante-six jours de suite lo catéchisme aux enfants, dans l'église de Santa-Maria délia Strada, que Pierre Godure, officier du pape, et en grand crédit à Rome, avait fait donner à la Gompaguie. Les adultes étaient plus nombreux encore que les enfants à ces instructions. Il y venait des personnes de tout âge et de tout rang, même des cardinaux et des princes. Notre saint, parlant surtout avec son cœur, produisait les plus vives et les plus salutaires impressions sur les pécheurs qui l'écoutaient. Au rapport du Père Laynez, fréquemment appelé pour les confessser, ils ne pouvaient s'accuser qu'à travers leurs sanglots, tant était vive et profonde leur douleur d'avoir oITensé Dieu. Le Père Ribadeneira nous dit que saint Ignace parlait avec tant de feu, qu'il semblait embrasé de l'amour divin, et que son visage en était rayonnant, même lorsqu'il avait cessé de parler. Son explication de la doctrine
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chrétienne était toujours suivie d'une chaleureuse et pathétique exhortation, terminée par ces simples paroles prononcées avec une ineffable expression d'amour:
« Il faut aimer Dieu, Notre-Seigneur, de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa volonté ! »
« J'étais fort jeune alors, ajoute notre auteur contemporain, Pierre Ribadeneira, et je répétais le lendemain, au catéchisme, ce que le Père Ignace avait dit la veille dans son instruction. Craignant que ses pensées si belles et si propres à porter les hommes à la piété et à la vertu, ne fussent trop négligées dans la forme, et obscurcies quelquefois par l'impropriété des mots, je l'engageai à soigner davantage ses discours. N'écoutant alors que sa modestie et l'humilité si profonde qui dominait en lui, il me répondit avec sa candeur habituelle et toujours si touchante :
— Je te remercie de ton avertissement, mon Pedro, tu me feras plaisir en continuant à tenir compte de mes fautes d'italien.
« Je continuai donc, mais le nombre des fautes était si considérable, que je désespérai de pouvoir les consigner toutes, tant son langage italien était surchargé de locutions espagnoles. Je lui fis part de mon embarras, et il me dit avec douceur :
— Eh bien î mon Pedro, que faire ? c'est un mal sans remède ; que pouvons-nous contre Dieu?
A partir de son élection au généralat, voici l'ordre que
notre saint avait adopté pour sa journée : Il la commençait
par l'oraison après laquelle il disait la messe. Si une aflFaire l'appelait au dehors, il sortait ensuite avec un compagnon; dans le cas contraire, il recevait ceux qui avaient besoin de lui parler, soit les personnes de la maison, soit celles de la ville. Il accueillait tout le monde avec une douce et aimable bienveillance qui gagnait les cœurs, et une gaieté qui reposait les esprits les plus agités. Sans leur témoigner jamais de défiance, il était toujours prudent et réservé avec les personnes du monde. Après son dîner, il s'entretenait avec ses frères des aflFaires de la Compagnie et de sujets instructifs ou édifiants. Il s'occupait ensuite des devoirs de sa charge et de la correspondance qu'il lisait, corrigeait et signait. Le soir, après le souper, il réglait les occupations pour la journée du lendemain, indiquant à chacun ce qu'il aurait à faire, selon l'emploi qu'il exerçait; puis, il travaillait avec son secrétaire. Lorsque ce dernier s'était retiré, le saint fondateur se promenait dans sa chambre, appuyé sur son bâton, réfléchissant, méditant ou priant. Il ne dormait jamais plus de quatre heures.
Il partageait la nuit en trois parties : la première pour les devoirs de sa charge, comme nous venons de le dire, la deuxième pour le repos qu'il ne prenait jamais sans tenir son chapelet dans sa main, la troisième pour l'oraison.
Ordinairement, il commençait l'oraison debout ; quelques moments après, il s'inchnait profondément comme s'il voyait Dieu présent ; alors, il fléchissait le genou, il l'adorait; puis, il restait agenouillé si ses forces le lui permettaient ; dans le cas contraire, il prenait un siège assez
Las et se tenait dans l'attitude de l'humilité et du respect, comme s'il eût vu des yeux du corps la présence de la divine Majesté: ses larmes coulaient sans donner la moindre agitation à son visage, la moindre contraction à :i ses traits; il semblait jouir du bonheur du ciel.
Il mettait au moins une heure à la célébration du saint sacrifice de la messe, et souvent il arriva que, l'esprit de Dieu lui ravissant se& facultés, il fut retenu à l'autel bien plus longtemps encore. Il avait décidé que les Pérès n'y devaient pas dépasser une demi-heure, et, toujours le premier à donner l'exemple de la plus parfaite observance, il n'eût pas voulu enfreindre cette partie de la règle ; mais il aurait pu répondre, comme à l'occasion de ses locutions espagnoles: « Que pouvons-nous contre Dieu? » Le Père Nicolas Lannoy, assistant un jour à sa messe, aperçut, au moment du Mémento, une flamme au-dessus de sa tête ; il courut à lui pour l'éteindre, mais il s'arrêla soudain à la vue du beau visage d'Ignace de Loyola roflélant des rayons célestes, et de son brillant regard qui semblait plongé dans le sein même de la divinîté.
L'ardeur de son amour pour Dieu le dévorait au point qu'il ne pouvait dire la messe régulièrement tous les jours, tant il restait épuisé par les longues extases qui le retenaient à l'autel. Un jour de Noël, après avoir célébré deux messes, il se trouva si faible qu'on fut obligé de l'emporter dans sa chambre, le croyant mourant. Les battements de son cœur, à l'autel, étaient visibles pour les assistants. Un homme du peuple en ayant été frappé, un jour, et lui ayant vu en môme temps répandre beaucoup
de larmes, s'approcha mystérieusement de Francisco Strada, qui venait de servir la messe à notre saint, et lui dit :
— C'est donc un bien grand pécheur, qui vient de dire la messe? Espérons que Dieu lui pardonnera, car il a assez pleuré !
Après sa messe, saint Ignace se renfermait dans sa chambre, et consacrait deux heures à son action de grâces. Il n'était permis à personne de le déranger pendant ces deux heures, à moins que ce ne fût pour des affaires trèsgraves et exigeant la plus prompte exécution.
« Lorsque je ne pouvais éviter de l'aller interrompre, — dit le Père Louis Gonzalès de Camara, qui exerçait dans la maison la charge de ministre, — je lui trouvais toujours le visage brillant et enflammé. L'esprit tout occupé de l'affaire qui m'amenait, j'étais saisi de surprise en le voyant, car ce n'était pas seulement le recueillement qui était empreint sur son visage, c'était une expression céleste qui me frappait, et quelque chose de surnaturel que je ne vis jamais à d'autres. »
La chambre du Père général était séparée de l'église par un mur, Ignace fit percer ce mur afin de jouir toujours de la présence de Notre-Seigneur. Cette tribune était précisément en face du tabernacle; c'était le seul luxe de la chambre de notre saint. L'ameublement n'avait rien de plus que celui des autres religieux : un lit, une chaise, une table, un flambeau. Pour toute bibliothèque; une Bible, un Missel et Vlmitation de Jésus-Christ dont il lisait un chapitre chaque jour et quelques lignes, de temps à autre, à l'ouverture du livre ; il l'appelait la perle des livres.
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La plus courte prière, comme le Benedicite, V Angélus, ou seulement le saint nom de Dieu ou celui de Jésus, suffisaient pour enflammer son âme, c'était pour lui une étincelle éleetrique. Il était forcé souvent d'éviter les entretiens spirituels pour dissimuler sa disposition; il se serait laissé emporter par l'esprit de Dieu, et, sachant que ses frères étaient moins favorisés que lui sous ce rapport, son humilité s'efforçait de couvrir les grâces qu'il recevait. Quelquefois, ses larmes s'échappant malgré lui, et son cœur étant près d'éclater, il quittait ses frères, s'enfuyait au haut de la tour et s'écriait : « Oh ! que la terre est vile et méprisable, quand on la compare au ciel 1 » Souvent il élevait son regard vers le ciel ; puis, le ramenant sur lui-même, il restait comme absorbé. Bien qu'il ne perdît jamais la présence de la Majesté divine, il avait pris l'habitude d'examiner, à chaque heure, comment il avait passé l'heure précédente. Un soir il demanda à un des Pères combien de fois il avait examiné son âme dans la journée :
— Je l'ai déjà examinée sept fois, lui répondit-il.
— Seulement sept fois? reprit notre saint, et pourtant vous avez eu bien des moments libres dans la soirée.
Ces fréquents retours sur lui-môme ne lui suffisaient pas; il faisait encore un examen de son âme à midi et un autre le soir, outre l'examen particulier qu'il recommandait si instamment. Les forces humaines sont insuffisantes pour cette vie de continuelle oraison ou contention d'esprit, et un miracle permanent pouvait seul soutenir notre saint; il le savait. Aussi lui arriva-t-il un jour de laisser échapper cette remarquable parole :
àï GÎNQaiEXIE PARTIE.
— Si je n'avais d'autres forces que celles de la nature pour soutenir mon existence, je serais bientôt mort, trèscertainement.
Ce qui le soutenait était en môme temps ce qui le dévorait : c'était son ardente soif de la gloire do Dieu. Il ne pouvait exiger que tous les membres de la Compagnie éprouvassent un amour semblable à celui dont il était favorisé; mais il exigeait qu'on donnât au moins à Dieu toute sa volonté, et qu'on dépensât toutes ses forces pour son service et pour sa gloire. Voyant un joîîr qu'un frère coadjuteur s'acquittait assez lâchement de la fonction qu'il remplissait dans le moment, saint Ignace s'approche, le considère un instant, et lui dit ensuite :
— Pour le service de qui êtes-vous entré dans la Compagnie, mon frère ?
— Pour le service de Dieu, mon révérend Père.
— Pour qui travaillez -vous en ce moment? Qui servezvous en cela ?
— Je travaille pour Dieu, mon révérend Père, et c'est lui que je sers.
— Vraiment? Je ne m'en doutais pas. Si vous serviez les hommes, je comprendrais votre nonchalance et votre peu de zèle ; mais, quand on a l'honneur d'être employé au service de la divine Majesté, devant laquelle nous ne nous acquitterons jamais, malgré tous nos efforts, comment ne lui donne-t-on pas au moins tout ce qu'on possède de force et de volonté?
Une des distractions les plus agréables pour le bon Père général était d'enfendre ses chers Pères chanter des can-
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liqiies. Il avouait que ce plaisir était si vif pour lui, que sa santé y trouvait toujours une amélioration. Il y senUiit peut-être un avant-goût des concerts des anges. Peut-être aussi cela tenait-il seulement à son goût naturel pour la musique. Comme tous les Espagnols, il en était électrisé, mais il ne la recherchait jamais, et n'en parlait même qu'avec une extrême réserve ; son visage seul trahissait ses impressions lorsqu'il entendait une belle exécution de musique sacrée.
Il aimait aussi beaucoup les fleurs et admirait, dans chacun des détails qui en composaient l'ensemble, la main divine qui les avait formées. Les Pères aimaient à le voir, de leurs fenêtres, seul dans le jardin de la maison, cueillant les fleurs, en savourant le parfum, en admirant la beauté, levant les yeux au ciel, bénissant Dieu, le louant, le remerciant, et s'oubliant quelquefois assez longtemps dans une sorte d'extase, avec sa fleur dans ses doigts ; ses larmes tombaient alors une à une sans qu'il s'en aperçût.
En récitant l'ofSce divin, il se trouvait souvent si fort impressionné par le sens d'un verset, qu'il s'arrêtait et s'oubliait ; il se perdait en Dieu avec une telle abondance de larmes, que ses yeux en étaient sensiblement affaiblis. Le pape, craignant qu'il ne perdît la vue, le dispensa du bréviaire et lui ordonna de le remplacer par quelques courtes prières.
Pour conserver le souvenir des faveurs extraordinaires dont il était comblé si abondamment, notre saint les écrivait jour par jour; malheureusement, son humilité détruisit ces
précieux feuillets avant sa mort, et il n'en échappa que quelques fragments soigneusement recueillis et conservés par ses disciples. Nous allons les reproduire tels que nous les trouvons dans le Père Bartoli.