‹ Histoire de Saint Ignace de LoyolaChapitre 25 sur 31 · Barloli · texte numérisé non relu

Barloli

2. Bartoli porte le nombre à vingt-quatre, mais saint Ijjnace, dans la leUre où il rend compte des commencements de ce collège au cardinal Moroni, ne le porte qu'à vingt.

institution, ne se bornèrent pas à publier, par leurs écrits et leurs prédications, que les Jésuites étaient vendus au pape et aux cardinaux, et que la Gompagûie de Jésus était « le fléau de l'Allemagoe et de la réforme évangélique ; » sachant bien qu'ils n'aboutiraient par là qu'à exciter le zèle de ces saints religieux, il crurent plus expédient et plus stir de tenter leur conversion. S'ils avaient pu rendre la Compagnie de Jésus hérétique, il est certain que c'eût été pour eux un assez beau triomphe. Ils en essayèrent.

Un Calabrais, du nom de Michel, se présente à la maison des Jésuites de Rome, et soUicite son entrée au noviciat. Ses yeux baissés, sa contenance modeste, sa parole douce, sa physionomie intelligente, tout en lui séduit et prévient en sa faA^eur. Ignace de Loyola le reçoit et lui donne le Père Olivier Manare pour compagnon. Il avait déjà passé quelque temps dans la sainte maison, qu'il ne cessait d'édifier, lorsque, s'occupanl an jour du réfectoire, dont on lui avait donné le soin, il demande au Père Olivier :

— Pourquoi a-t-on placé là ces images?

— Pour nous inspirer de bonnes et saintes pensées par la vue des sujets qu'elles représentent, ou pour nous rappeler les vertus des saints dont nous voyons les images.

— Eh bien î voyez comme les opinions diffèrent, répliqua Michel; j'ai connu, en Allemagne, des hommes de grande science, des docteurs célèbres, qui blâment l'honneur rendu aux images, et le disent même très-coupable. Ils s'appuient sur cette parole de saint Jean: Gardez-vous des simulacres.

— Ces docteurs sont moins instruits que vous ne le

pensez, ou ils sont hérétiques ; car cette parole de saint Jean De s'applique qu'aux images des faux dieux, et non à celles de Notre-Seigncur Jésus-Christ ou des saints.

Michel parut humblement convaincu et ne prolongea pas l'entretien. Quelques jours après, il dit au Père Olivier :

— Pourriez-vous m'expliquer ce que saint Pierre entendait lorsqu'il écrivait: Les frères qui sont à Bahylone vous saluent ? Quelle était cette Bahylone ?

— L'apôtre parlait de Rome, répondit le Père; car, alors, il y avait une telle confusion de religions, qu'elle méritait bien d'être nommée ainsi.

— Les théologiens d'Allemagne, reprit Michel, l'expliquent de môme, avec cette différence qu'ils assurent que saint Pierre parlait ainsi de Rome^ parce que l'Antéchrist devait un jour y régner sur le siège que David appelle la chaire de pestilence.

Le Père Manare était sulTisamment édifié sur les doctrines du novice; mais il voulait n'en parler qu'avec les pièces à l'appui. Après avoir noté plusieurs de ses propositions, il parut ébranlé dans' sa croyance et l'engagea à faire juger, par le Père Mercurian, trois points de doctrine dont il doutait, et qu'il lui demande d'écrire. Michel accepte et formule par écrit ses propositions.

Le Père Olivier Manare porte au Père Ignace cet écrit et les notes qu'il avait prises lui-même, et il lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et Michel. Saint Ignace en donne avis au cardinal Caraiïa , après quoi , il ordonne de dépouiller l'hérétique de l'habit religieux, et de le mettre à la porte de la maison.

Quelque temps après, une personne inconnue envoyait de Venise, à titre d'aumône, une caisse de livres pour la bibliothèque des Jésuites de Rome. On ouvre la caisse : on reconnaît des ouvrages orthodoxes, on s'en réjouit ; car, alors, les livres étaient rares et coûteux ; mais après avoir enlevé les premiers, on ne trouva plus que des auteurs luthériens. Notre saint les fit tous brûler aussitôt.

Ces deux tentatives parurent suffisantes aux hérétiques allemands.

La Compagnie de Jésus, partout si florissante et partout si aimée, si recherchée, si admirée, était loin d'obtenir en France les succès désirables. Le Parlement la redoutait et la faisait craindre au roi; l'Université n'en voulait pas davantage. L'esprit d'indépendance de ces deux corps, à l'égard de Rome, explique leur éloignement pour un Ordre entièrement dévoué au Saint-Siège.

Un Ordre religieux ne pouvait s'établir en France qu'avec l'autorisation du Parlement. Cette autorisation ayant été refusée à la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola n'avait trouvé qu'un moyen d'y indroduire le germe d'un collège: il avait envoyé à Paris, pour travailler à la sancliiication des étudiants, quelques professeurs espagnols, membres de la Compagnie. Dans le nombre de ces professeurs, nous trouvons Emiliano de Loyola, neveu de notre saint, qui lui avait donné la consolation de faire les Exercices spirituels sous sa direction avec le plus grand fruit.

Guillaume Duprat, èvéque de Clermont et ami de saint Ignace, s'était eHbrcé en vain d'obtenir l'établissement d'un collège. 11 voulait le fonder à ses frais, et offrait dans ce but son hôtel, appelé alors l'hôtel de Clermont, et dont les bâtiments sont occupés aujourd'hui par le

collège Louis-le-Grand ; mais les Jésuites n'en pouvaient devenir possesseurs que par des lettres d'enregistrement qu'on refusait d'accorder. A Paris, on renouvelait mille accusations que la calomnie s'eirorçait de répandre; on redoutait, à l'égal d'un fléau, ces saints apôtres, qui portaient la lumière au milieu des plus épaisses ténèbres et réformaient tous les lieux où ils passaient.

Les amis du saint fondateur l'encourageaient à démentir hautement les calomniateurs, comme il l'avait déjà fait en plusieurs circonstances; mais il se contenta de répondre:

— Jésus-Christ, en quittant la terre, dit à ses disciples : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. Prenons ces paroles pour nous en cettte occasion. Il est quelquefois plus à propos de se taire que de parler. Espérons que la vérité se fera jour et se défendra elle-même.

C'est que la Compagnie, quoique bien jeune encore, n'en était plus à son début. Elle avait fait des œuvres admirables, elle avait conquis l'estime et la vénération du monde, elle n'avait plus qu'à suivre sa voie sans s'inquiéter des obstacles dont elle était traversée de loin en loin par l'ennemi de tout bien.

Les Jésuites que notre saint avait envoyés à Paris s'étaient campés au collège des Lombards \ en attendant que la Providence leur permît de former un établissement, et ils priaient avec ardeur, pleins de confiance dans l'avenir, lorsqu'une circonstance toute providentielle vint seconder leurs vues.

1 Rue des Carmes, 23.

Le roi de France, Henri II, envoie le cardinal de Guise à Rome, avec mission d'engager le pape et le duc de Ferrure dans une ligue contre l'empereur d'AUemagae. Ignace le voit, lui explique son Institut, lui dit que son but principal est de combattre l'hérésie et de procurer la gloire de Dieu par la sanctification des âmes. Il ajoute qu'un des moyens les plus efficaces pour arriver à ce double but est l'éducation chrétienne de la jeunesse, et que pour cela il faut des collèges chrétiens. ' '

Le cardinal goûte la pensée du saint fondateur, et obtient, dés son retour à Paris, des lettres patentes du roi, autorisant l'établissement de la Compagnie de Jésus en France. Malsces lettres devant être enregistrées au Parlement,les difficultés se renouvellent. Il n'y avait point de profès parmi les Jésuites de Paris ; Ignace envoie la formule au Pure Jean-Baptiste Viole, et lui ordonne de faire ses vœux entre les mains de l'évéque de (^lermont ; l'évoque, malade dans le moment, prie l'abbé de Sainte-Geneviève de les recevoir. Guillaume du Prat ne pouvant encore faire don de son hôtel à la Compagnie, et ne voulant pas laisser un proies au collège des Lombards, prête son hôtel aux Jésuites et les y installe.

Ainsi commença le premier collège de la Compagnie de Jésus dans la province de France; mais il ne put s'y développer aussi rapidement qu'ailleurs, en raison de l'opposition persistante de l'Université et du Parlement, opposition qui ne céda, quelques années plus tard, que devant l'autorité de la volonté royale.

Cependant Ferdinand, roi des Romains, reuDuvelait ses

sollicitations auprès d'Ignace de Loyola, afin d'obtenir le Père Canisius pour l'évêché de Vienne. Le saint fondateur, inébranlable dans sa volonté d'éloigner toute dignité de sa chère Compagnie, conjure le pape de ne pas céder, s'il ne veut la destruction d'un Ordre dont l'humilité fait la force et la vie, et lui demande de ne rien décider sans le lui dire; le pape le lui promet. L'ambassadeur de Ferdinand, découragé du côté d'Ignace, qu'il ne peut vaincre, supplie le pape d'ordonner au Père Canisius l'acceptation du siège de Vienne, malgré l'opposition du saint fondateur :

— Oh ! cela, jamais ! répond Jules III; nous avons besoin des Jésuites !

Lorsque l'ambassadeur se fut retiré, le pape, s'adressant au cardinal de Santa- Croce, lui dit :

— Un Ordre, si utile à l'Église, serait bientôt détruit si les dignités y pénétraient ; car elles ouvriraient la porte à l'ambition, et la Compagnie , perdant alors son esprit propre ne serait plus elle-même.

Le roi des Romains fut obligé de céder encore cette lois devant l'inflexibilité d'Ignace. Le cardinal de Garpi disait, à propos de cette fermeté si énergique de notre saint: « Le clou est enfoncé, rien ne saurait l'arracher ! » Ignace ne céda pas davantage lorsque le pape désira élever François de Borgia à la dignité de cardinal. Le saiot Jésuite, qui avait déjà tout fait pour éviter cet honneur, apprenant qu'on s'en occupait encore, demande à s'éloigner de Rome, et part furtivement, laissant son Père Ignace repousser le chapeau qu'on voulait lui donner malgré lui. Ignace parvient à conjurer le danger j mais l'année suivante, 1552,

c'était l'empereur lui-même qui voulait voir le duc de Gandie cardinal, et faisait exprimer sou désir au souverain Pontife, par son ambassadeur à Rome. Saint Ignace prie, agit, obtient enfin que cette dignité ne soit pas imposée malgré lui au Père de Borgia, et fait écrire à ce dernier, par le Père de Polanco, une lettre où nous trouvons les détails de cette intéressante négociation :

« Mon très-cher Père en Jésos-Christ,

« Nous savions déjà combien Votre Révérence se rend agréable à Dieu par son esprit d'humilité et de simplicité, et nous le reconnaissons plus clairement encore, maintenant qu'il vient de nous préserver de la haute dignité qu'on voulait vous imposer.

« Il y a environ dix à douze jours, qu'en sortant du consistoire, le cardinal délia Cueva fit entendre à notre Père qu'on était décidé à vous nommer cardinal. Je fus obligé, ce jour-là, d'aller parler au cardinal Maffeo, et il m'apprit cette nouvelle avec une grande joie. Je repoussai cette idée comme contraire à l'esprit de notre état. — Et moi je vous dis, reprit le cardinal, que je voudrais que votre ordre fût une pépinière d'évêques et de cardinaux.

« Mais notre Père Ignace, après en avoir conféré avec le cardinal délia Cueva et sondé ses dispositions, ainsi que celles de plusieurs autres, résolut d'en parler directement au pape, et le fit de manière à convaincre Sa Sainteté que votre genre de vie actuel tournait plus au service de Dieu et à sa gloire, que ne le ferait votre élévation. Elle ajouta

même qu'elle enviait votre position et la préférerait au souverain pontificat; car vous n'aviez à vous occuper que de Dieu, tandis que son esprit en était distrait par trop de soins.

« Donc, il demeura convenu qu'on ne vous enverrait pas le chapeau contre votre désir, et à moins d'une certitude entière que vous l'accepteriez. Que Votre Révéreoce voie maintenant si elle le désire. Notre Père a déjà dit au pape que la seule crainte du chapeau vous avait fait sortir de Rome, malgré un temps si froid et si mauvais. Il a encore parlé de cela aux principaux cardinaux, et a fait parler aux autres, ainsi qu'à l'ambassadeur don Diego de Mendoza, pour leur faire bien comprendre la disposition du pape. Chacun voudrait vous voir, il est vrai, dans le sacré collège; mais après tout, plusieurs personnes sont demeurées convaincues que la chose n'était pas à propos.

« Ce projet est par conséquent abandonné, puisqu'on l'a remis à la décision de Votre Révérence qui, je le sais, aimerait mieux aller tête nue au soleil et à la pluie, que de la couvrir de ce chapeau. En échange de la bonne nouvelle que je vous transmets, je vous demande de dire pour moi une messe du Saint-Esprit, pour que j'en obtienne la grâce de le mieux servir. Rome, l^"" juin 1552. Par ordre de notre Père Ignace. Voire serviteur en Notre- Seigneur Jésus- Christ.

« Juan de Polângo K »

1 Barloli.

Saint Ignace écrivit lui-même la lettre suivante à saint François de Borgia : ^

« Que la grâce suprême et l'amour éternel du Christ Notre- Seigneur, nous soient toujours en aide el constamment favorables.

« Au sujet du chapeau rouge, je crois devoir, pour la plus grande gloire de Dieu, vous dire comme à moi- môme tout ce que je pense. En apprenant que l'empereur voulait vous élever au cardinalat, et que le pape y consentait, je résolus de tout faire pour l'empêcher. Néanmoins, comme de part et d'autre les raisons étaient solides, et que j'étais incertain de la volonté divine , j'ordonnai à tous les prêtres de la maison de dire la messe, et à tous les laïques de prier pendant trois jours, afin que je fusse dirigé, en toute cette affaire, pour la plus grande gloire de Dieu. Pendant les deux premiers jours, aux heures où je considérais la chose et pesais les raisons des deux côtés, j'étais hésitant, je n'éprouvais ni la confiance, ni la liberté nécessaires pour prendre une décision; et je me disais: Comment connaîtraije ce que Dieu Notre-Seigneur veut que je fasse? Dans d'autres moments, aux heures de l'oraison, mes inquiétudes cessaient et je retrouvais ma sécurité ordinaire en recommandant cette affaire à Dieu Notre-Seigneur. Enfin, après avoir lutté ainsi, dans le doute, entre la crainte et la conhance, le troisième jour je me sentis éclairé pendant l'oraison. Toutes mes incertitudesdisparurenl,et je me trouvai fortement affermi dans la volonté d'agir auprès du pape et des cardinaux pour empèeher l'affaire. J'étais certain, et je

le suis encore, que si je ne prenais loutes les mesures possibles pour vous éviter la pourpre. Dieu Notre-Seigneur me demanderait un jour un compte terrible de ma conduite.

« Il peut se faire que Dieu me pousse à agir dans ce sens, tandis qu'il pousse les autres à agir dans un sens opposé, et cela pour qu'à la fin la volonté de l'empereur soit satisfaite. Que Dieu Notre-Seigneur fasse que tous nous procurions sa plus grande gloire, et que tout cela tourne à sa louange. Il est convenable, à mon avis, que vous répondiez à la lettre que maître Polanco vous écrit de ma part, et que vous exprimiez nettement le sentiment que Dieu vous inspirera en cette circonstance. Il faut que votre lettre soit conçue de telle manière qu'on puisse la communiquer autant qu'il sera nécessaire, après avoir recommandé la chose à Dieu Notre-Seigneur, afin qu'en tout ce qui nous concerne, il accomplisse sa très-sainte volonté, pour la plus grande gloire de la Majesté divine.

« Ignace. »

« Rome, l" juiu 155Î. »

François de Borgia repoussa énergiquement la dignité que la majesté impériale voulait lui imposer, et saint Ignace remercia Dieu, dans toute la joie de son âme, d'avoir préservé sa Compagnie du fléau qu'il redoutait le plus pour elle.

Au milieu de ces graves et importantes occupations, notre saint reçut une lettre de son parent, le duc de Najera, qui

le consultait sur l'alliance projetée entre un Loyola et une Ozaete, l'un et l'autre ses parents. La réponse de saint Ignace montre combien il était détaché de toutes les choses de la terre ; on ne la lira pas sans intérêt, car si elle fait connaître son éminente sainteté, elle fait en même temps deviner la bonté de son grand cœur :

« Que la souveraine grâce et l'amour éternel du Christ Noire-Seigneur vous salue et vous visite de ses dons suprêmes et de ses grâces spirituelles !

« Juan de Guevara ^ m'a remis votre lettre du 21 février. Je n'emploierai pas pour m'excuser de ne vous avoir pas encore écrit jusqu'ici, une excuse autre que celle-ci; elle est souveraine et manifeste. Ceux qui ont renoncé au monde pour suivre Jésus-Christ avec plus de perfection, doivent également répudier et oublier tout ce qui est du monde, pour se livrer avec plus d'ardeur à la méditation et à la poursuite des choses célestes. Voilà pourquoi tout ce qui n'est que devoir d'urbanité ils le fuient, afin de se dépenser avec plus de zèle aux choses de Dieu ; mais si quelque occasion s'était offerte à moi de vous servir pour la gloire de Dieu, je l'aurais saisie avec empressement, et, selon ma petitesse, je vous eusse montré par quels liens je me crois lié à vous et à toute votre famille. Vous auriez vu

1 Fils ou petit-fils de dona Maria de Guevara, qui avait soigné l'enfance de saint Ignace. On se souvient qu'ayant perdu ses parents dans son bas à^a, il fut confié à sa tante df Guevara. Le duc de Najera, qui lui écrit aujourd'hui, devait être fils ou petit-fils de celui qui avait fait son éducation militaire. Une phrase de la réponse du saint semble l'indiquer.

202 CINQUIÊMEÎPARTIE.

aussi par quel eachaîQemeutde bienfaits je comprends que je suis lié à vos pères. La seule chose qui me fut possible, vous recommander à Notre- Sei^jneur, je l'ai toujours faite, et j'accomplirai ce devoir jusqu'à la fin. Je prierai Dieu qu'il conserve avec le plus de bonheur possible, vous et tous les vôtres ; qu'il vous défende et vous gouverne par une protection spéciale de sa grâce pour la gloire de son nom.

« Quant au mariage au sujet duquel vous m'écrivez, c'est une chose qui, de sa nature, est si incompatible avec ma profession, que je prends le parti de m'abstenir, tout intérêt de ce genre étant trop contraire et trop opposé aux préoccupations et aux habitudes de ma vie.

« Je puis vous affirmer, et en toute vérité, que je n'ai pas écrit, même une seule lettre à un seul des membres de la famille de Loyola, depuis dix ou onze ans. Je me suis dit que, puisque je renonçais à tout dans le monde, à tout entièrement, j'avais aussi quitté cette famille pour Jésus-Christ et que je ne devais plus m'y attacher, ni la considérer comme mienne, elle que j'avais quittée avec une détermination si assurée, si réfléchie. Mais si, cependant, vous jugez qu'il importe, à la gloire de Dieu que ces deux familles et seigneuries se fondent en une et s'associent; si vous pensez que ce projet servirait à la fois, et la fin que nous devons tous avoir devant les yeux, et l'intérêt des deux familles, alors, je suis d'avis que vous mandiez près de vous le seigneur d'Ozaete et Marlino Garzia, mes neveux, et que vous vous entendiez avec eux. De l'un et de l'autre dépendra la solution, comme je l'ai exposé longuement à

Juan de Guevara; c'est pourquoi je laisse toute cette affaire à votre sage appréciation.

« Je prie Dieu de nous montrer toujours la lumière de sa volonté, et de nous accorder, dans son infinie bonté, la grâce de Taccompjir pleinement.

« Ignace. »

« Rome, 26 août 1552. »

Cependant, les immenses succès de la Compagnie en Portugal lui étaient devenus nuisibles. L'esprit de pauvreté s'altérait par l'abondance de biens dont les collèges étaient comblés de la part du roi et de tous les grands du royaume. L'esprit d'obéissance s'affaiblissait par le gouvernement trop doux et trop faible de Simon Rodriguez. Le bon Provincial se faisait chérir par sa bonté et sa douceur, mais il manquait de la fermeté nécessaire pour maintenir, dans toute sa vigueur, le premier esprit de l'Institut. Supérieur de cettte province depuis douze ans, presque tous les Pères de Portugal avaient été reçus et formés par lui, et semblaient ne pas se douter qu'il y eût à Rome une autorité supérieure à celle de leur Père Rodriguez.

Ignace de Loyola, reconnaissant ces inconvénients d'un gouvernement trop prolongé, avait voulu rappeler à Rome le Père Rodriguez; mais le roi de Portugal, dont il élevait le (ils aîné, avait prié notre saint de le lui laisser. Ignace avait cédé pour le moment, et avait ensuite négocié avec Jean III le changement du gouverneur de l'infant: le Père Luiz Gonzalez de Camara avait remplacé Simon Rodriguez,

lequel venait d'être nommé Provincial en Espagne. Pour lui, c'était un exil. Il va trouver le roi et lui demande s'il consentira à son éloignement du Portugal; Jean III lui répond affirmativement, ajoutant :

— Pour moi, Père Simon, la voix de votre saint Père Ignace est celle de Dieu même ; je ne saurais lui résister.

Rodriguez se retire mécontent et va au collège de Coïmbre où il est aimé comme un père, et où tous les esprits s'irritent de l'ordre qui l'envoie en Espagne. Le Père Gomez part, court à Lisbonne, supplie le roi de demander à Ignace la prolongation de la charge de Provincial pour Rodriguez; le roi refuse. Gomez rapporte au collège de Coïmbre cette triste nouvelle, et, en même temps, le Père Mirone se présente avec l'ordre d'Ignace, qui le nomme Provincial de Portugal, et enjoint à son prédécesseur de lui céder la place et de se rendre sans délai en Espagne.

Les difficultés étaient grandes pour le Père Mirone. Il avait à remettre en vigueur, dans le collège de Coïmbre, la discipline affaiblie par la longue et facile administration du Père Rodriguez; et, au lieu de se prêter à ses vues, on se livrait aux regrets d'avoir perdu le Père Rodriguez, dont on redemandait hautement l'administration. Le Père Gudino, nouveau recteur du collège, expulsa les scolastiques les plus insoumis, plusieurs se retirèrent volontairement, et ceux qui restèrent ne tardèrent pas à tomber dans l'excès des mortifications et des pénitences corporelles, tant ils désiraient expier les infractions (}ui avaient eu lieu. C'est à cette occasion, que saint Ignace écrivit au collège de

Coïmbre la lettre suivante sur l'obéissance, lettre que tous ses historiens ont reproduite, et qui sera toujours admirée :

Ignace de Loyola aux Frères de la Compagnie de Jésus qui sont en Portugal, La grâce et l'amour éternel de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

« Je ressens, mes très-chers frères en Jésus-Christ, une grande joie dans l'âme lorsque j'apprends avec quel soin vous travaillez à la perfection, et avec quelle ardeur vous vous appliquez à procurer la gloire de Dieu par la miséricorde de celui qui vous ayant appelés à cet institut, vous y retient par sa bonté, pour vous conduire à cette bienheureuse tin à laquelle ceux qu'il a élus ont le bonheur d'arriver.

« Et quoique je désire à la vérité que vous soyez fidèles à la pratique de toutes les vertus, je souhaite néanmoins sur toutes choses, comme je vous l'ai fait connaître autrefois verbalement, que vous soyez parfaits dans la vertu d'obéissance, non-seulement à cause des grands avantages qui accompagnent celte vertu, ce qu'on peut justifier évidemment par un grand nombre de passages, tant du Nouveau que de l'Ancien Testament; mais aussi parce que, selon les sentiments de saint Grégoire-le-Grand, l'obéissance est la vertu qui produit et qui conserve toutes les autres dans l'âme. Ohedientia sola virtus est quse virtutes cœteras menti inscrit, insertasque custodit. (Lib. I, Mor. c. 12.) Tandis que celle-là sera florissante, les autres le seront aussi, et elles

TOllE II . 12.

produiront des fruits tels que je vous les souhaite, et que celui-là le demande de vous, qui s'étant rendu obéissant jusqu'à la mort de la croix, a racheté par son obéisssance ceux qui s'étaient perdus par le mépris qu'ils avaient fait de cette grande vertu.

« Que tous ceux qui prétendent servir Dieu dans cette Compagnie, se signalent donc par la perfection de leur obéissance et par un renoncement général à leur propre volonté et à leur jugement. Je veux que les véritables enfants de cette société se distinguent des autres par cette marque ; surtout qu'ils ne jettent jamais les yeux sur ceux auxquels ils obéissent, mais sur Notre-Seigneur Jésus-Christ pour l'amour duquel ils obéissent. Car il ne faut pas obéir au supérieur parce qu'il a beaucoup de prudence, de sagesse et de sainteté, mais parce qu'il tient la place de Jésus-Christ qui dit : Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. (Luc, 10.) Gomme aussi, si le supérieur élait privé de ces qualités, il ne faudrait pas pour cela se relârher de l'obéissance, d'autant qu'il représente celui dont la sagesse ne peut se tromper, et que Dieu môme supplée à tout ce qui pourrait manquer de sainteté et des autres vertus nécessaires à celui qui a l'honneur d'être son lieutenant et sou ministre. Car le Fils de Dieu ayant dit en termes formels, que les docteurs de la loi et les pharisiens étaient assis sur la chaire de Moïse, ajoute: Gardez exactement et observez ce qu'ils vous ordonnent, mais donnez-vous bien de garde de les imiter dans leurs actions. (Matlh. 13.)

« C'est pourquoi je désire que vous ayez un soin spécial et une application particulière de reconnaître Notre-Seigneur

Jésus-Christ en tous vos supérieurs, et que vous rendiez à la majesté souveraine de Dieu, en leur personne, le respect et l'obéissance que vous lui devez; et cela vous surprendra bien moins si vous faites réflexion que l'apôtre saint Paul nous recommande d'obéir aux puissances séculières et aux idolâtres comme à Jésus-Christ, duquel toute puissance bien réglée prend son origine : Obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec respect, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ môme ; ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes, mais faites de bon cœur la volonté de Dieu comme étant serviteurs de Jésus- Christ, et servez-les avec affection, regardant en eux le Seigneur, et non les hommes. (Ephes. 6.) Et par là vous pouvez juger vous-mêmes de quelle manière un religieux doit considérer son supérieur, à la conduite duquel il s'est abandonné; s'il doit le regarder simplement comme un homme et s'il ne doit pas le respecter et le considérer comme le lieutenant et le vicaire de Jésus-Christ.

« Je souhaite aussi de tout mon cœur que vous sachiez et que vous soyez pleinement convaincus que cette première sorte d'obéissance qui fait qu'on se contente d'exécuter la chose que le supérieur commande, est très-imparfaite et fort défectueuse, et qu'elle ne mérite pas de porter le nom de vertu, si elle en demeure là et si elle ne monte jusqu'au second degré qui fait une môme chose de notre volonté et de celle du supérieur, et les unit toutes deux tellement ensemble, que l'une et l'autre veut la môme chose ou ne la veut pas. C'est pour cela qu'on lit dans l'Écriture, que

l'obéissance vaut mieux que le sacrifice. Melior est obedientia quam victima. (I Rois, 15.) Parce que, comme dit saint Grégoire-le-Grand , au livre premier de ses Morales (chap. 12), par le sacrifice, on offre à Dieu une chair étrangère, et par l'obéissance, on lui immole sa propre volonté; et parce que cette faculté de notre âme est très-excellente, de là vient que l'offrande que nous en faisons à Dieu par l'obéissance mérite d'être fort estimée.

« De là vous pouvez juger dans quelle erreur et dans quel aveuglement sont ceux qui se persuadent faussement quon peut, non-seulement dans les choses qui regardent la chair et le sang se dispenser de l'obéissance qu'on doit aux supérieurs, mais encore dans les choses saintes, telles que sont les jeûnes et les autres actions de cette nature. Qu'ils écoutent ce que Cassien remarque fort sagement dans la conférence de l'abbé Daniel. « C'est, dit-il, une égale désobéissance « de violer les commandements de son supérieur, ou pour « un trop grand désir du travail ou pour l'amour de l'oisi- «■ veté; et il est également dangereux de blesser la règle du « monastère, ou pour trop veiller ou pour trop dormir ; ce « n'est pas un moindre mal de désobéir à son abbé en lisant «quand il faut se reposer, qu'en dormant lorsqu'il faut « lire. >»

« L'action de Marthe fut sainte, la contemplation de Madeleine le fut aussi, la pénitence et les larmes dont elle arrosa les pieds de Jésus-Christ le furent de même ; mais il a fallu que toutes ces choses se soient passées en Béthanie, c'est-à-dire dans la maison d'obéissance; pour nous faire entendre, dit saint Bernard, que les actions les plus saintes.

comme sont le repos de la contemplatioD, les larmes d'une âme pénitente, etc., ne peuvent être agréables à Jésus-Clirigt si elles se passent hors de Béthanie, c'est-à-dire hors de la maison d'obéissance. C'est pour cela que je vous avertis, mes trés-chers frères, de renoncer, autant qu'il vous sera possible, à votre propre volonté; abandonnez et consacrez la liberté que Dieu vous a donnée, entre les mains de vos supérieurs, et ne croyez pas que votre liberté diminue lorsque par votre obéissance vous soumettez cette même liberté à celui qui vous l'a donnée; car, bien loin de la perdre et de l'anéantir par cette conduite, vous l'augmenterez et lui donnerez toute la perfection dont elle est capable, parce qu'alors vous aurez pour règle de vos actions la volonté de Dieu qui vous est manifestée par celui qui vous commande en son nom.

« Il faut donc prendre garde sur toutes choses que, devant considérer la volonté de votre supérieur comme celle de Dieu même, vous ne devez jamais attirer sa volonté à vos desseins en le portant à faire ce qui vous plaît; car ce serait renverser l'ordre de la sagesse de Dieu, si, au lieu de conformer votre volonté à la sienne, vous prétendiez régler la volonté de Dieu par la vôtre. En eiïet. ceux-là se trompent grossièrement, lesquels, aveuglés par leur amour-propre, croient être obéissants, lorsque, par leurs artifices, ils ont porté le supérieur à faire ce qu'ils désirent.

« Écoutez ce que dit là-dessus saint Bernard qui était très-expérimenté en cette matière : « Si quelqu'un, dit-il, « ouvertement ou secrètement fait en sorte que son père « spirituel lui commande ce qu'il désire, il se trompe lui-

« même, il se flatte sans sujet, s'il croit pratirfuer en cela « la vertu d'obéissance. Car, ce n'est pas lui qui obéit à son « supérieur, mais c'est son supérieur qui lui obéit. »

« Cela supposé, il faut que celui qui prétend acquérir cette vertu monte à ce second degré d'obéissance et qu'il ne se contente pas de faire simplement ce qu'on lui commande, mais il faut qu'il règle sa volonté sur celle de son supérieur, et qu'il se dépouille entièrement de la sienne pour suivre en toutes choses celle de Dieu, qui lui sera manifestée par son supérieur.

« Il faut que celui qui veut entièrement se sacrifier à Dieu et sans réserve, après qu'il lui a offert sa volonté, lui offre encore son entendement, et c'est le troisième et le plus baut degré de la vertu d'obéissance, qui consiste non-seulement à vouloir ce que le supérieur veut, mais encore à avoir les mêmes sentiments et à soumettre son jugement à ses décisions, autant qu'une volonté soumise peut fléchir l'entendement. Car, quoique cette puissance de l'âme ne soit pas aussi libre que la volonté et qu'elle soit déterminée naturellement à embrasser tout ce qui porte l'image et la ressemblance de la vérité, il y a néanmoins certaines occasions dans lesquelles la vérité n'étant pas assez claire pour forcer l'entendement à la recevoir, il peut s'attacher plutôt à un parti qu'à l'autre, selon que la volonté le déterminera , et c'est en cette conjoncture que celui qui fait profession de l'obéissance doit suivre le sentiment de son supérieur et être de son avis. Gomme l'obéissance est une espèce d'holocauste par lequel un religieux s'immole sans réserve à son Créateur, par les mains de ses ministres, et comme celte

vertu est aussi un renoncement général et entier, par lequel un religieux abandonne voloiilaii'einent sa liberté pour la consacrer à la providence de Dieu, sous la conduite et par les ordres de son supérieur, il faut avouer que l'obéissance ne se contente pas de la simple exécution de la chose que le supérieur commande et de la volonté qui l'exécute avec joie, mais qu'elle exige encore la soumission de l'entendement, qui fait que l'intérieur est persuadé intérieurement que tout ce que le supérieur ordonne et approuve, est bon et juste, autant, comme je l'ai déjà dit, que sa volonté pourra soumettre l'entendement.

« Plût à Dieu que cette obéissance de l'entendement fût aussi parfaitement connue et aussi fidèlement pratiquée qu'elle est agréable à Dieu et nécessaire à tous ceux qui vivent en religion ; car, comme dans le globe céleste il est d'une nécessité absolue, afin que l'un entraîne l'autre, que l'inférieur soit placé sous le supérieur, avec une certaine proportion et un certain ordre, il faut de même parmi les hommes que lorsque l'un est gouverné par l'autorité de l'autre, ce qui se fait par l'obéissance, il faut, dis-je, nécessairement, que celui qui dépend de la volonté de l'autre soit soumis à sa direction et reçoive ses impressions. Or, il est impossible que cette manière d'obéir avec perfection subsiste, si le sentiment et la volonté des inférieurs sont différonls de ceux des supérieurs.

« Que si après cela nous venons à faire réflexion sur la fin et la cause de l'obéissance, nous verrons que notre entendement se peut aussi bien tromper que notre volonté dans le choix des choses qui nous sont convenables

Or, comme pour empêcher que notre volonté ne tombe dans quelque dérèglement, il est nécessaire qu'elle soit unie à celle du supérieur, de môme, de peur que notre entendement ne se trompe, nous le devons conformer à celui de notre supérieur. Ne vous appuyez point sur votre prudence, dit la sainte Écriture ; et c'est un sentiment commun parmi les sages, qu'il faut nous défier de nos propres lumières et de notre prudence, même dans les choses du monde, et surtout dans nos propres atTaires, dans lesquelles difficilement pouvons-nous porter un jugement équitable, à cause du dérèglement de nos passions. S'il est donc vrai que dans nos propres afTaires nous devons soumettre notre jugement à celui d'un autre, quoiqu'il ne soit pas notre supérieur, à plus forle raison devons-nous préférer le jugement de celui à la conduite duquel nous nous sommes entièrement abandonnés, le regardant comme le lieutenant de Dieu, l'interprète de sa volonté; cette précaution est d'autant plus nécessaire à l'égard des personnes spirituelles et des affaires du salut, que le danger est plus grand. « Que si cette obéissance de l'entendement vient à nous manquer, il est impossible que la soumission de notre volonté, en exécutant les choses qui lui sont prescrites, ne soit extrêmement défectueuse, car la nature a disposé les puissances de notre âme de telle manière, que celles que nous appelons affectives suivent naturellement celles que nous appelons appréhensives. De là vient que dans les choses que l'entendement désapprouve, la volonté ne saurait obéir longtemps sans se faire une violence extrême... La force qui est nécessaire pour entreprendre

des choses difficiles nous abandonne ; la vigueur, le mérite et tout ce que l'obéissance a de plus excellent nous manquent, et la douleur et le chagrin, la lassitude, les murmures, les excuses, et une foule de grands et grossiers défauts qui ruinent entièrement le prix et la valeur de l'obéissance, succèdent à leur place. C'est pourquoi saint Bernard, parlant de ceux qui supportent avec peine qu'on leur commande des choses qui ne leur sont pas agréables, dit: Si vous ne faites pas avec plaisir ce qui vous est commandé, si vous jugez et condamnez témérairement votre supérieur, si vous murmurez intérieurement contre lui, quoique vous exécutiez au dehors ce qu'il vous commande, on ne peut pas dire que vous pratiquez véritablement l'obéissance, mais vous vous en servez comme d'un voile pour couvrir votre malice. Que si vous cherchez la paix et la tranquillité de l'esprit, il est certain que celui-là n'en jouira jamais qui portera au dedans de lui-même le sujet de son trouble, c'est-à-dire l'opposition de son propre jugement à la loi de l'obéissance.

« Tout ce que nous venons de dire jusqu'ici fait assez voir combien l'obéissance de l'entendement est nécessaire.

« Il est également facile de prouver combien cette vertu est parfaite et combien elle est agréable à Dieu. Premièrement, parce que c'est par elle qu'on lui consacre la partie de l'homme la plus excellente, et celle qui lui est la plus chère.

En second lieu parce que celui qui obéit de la manière que nous venons de dire, devient un holocauste vivant et très-agréable à Dieu, ne se réservant rien et lui donnant tout ce qu'il lui peut donner. Enfin, parce que

c'est elle qui fait entreprendre à l'homme un combat fort difficile, dans lequel celui qui obéit se surmonte lui-même et renonce à cette inclination naturelle que nous avons de suivre et d'adhérer ù nos sentiments. D'où vient que quoiqu'il semble que ce soit le propre de l'obéissance de perfectionner la volonté, puisque c'est elle qui la rend dépendante et soumise au moindre signe de son supérieur ; néanmoins cette obéissance se doit encore étendre sur l'entendement, comme nous l'avons dit, pour le faire entrer parfaitement dans tous les sentiments de celui duquel nous dépendons. Et de cette manière il arrive qu'en joignant les forces de la volonté avec celles de l'entendement, nous exécutons avec beaucoup de promptitude ce que nos supérieurs nous commandent.

« Or, voici les moyens que je vous propose pour acquérir cette obéissance de ^entendement.

« Le premier consiste à ne regarder jamais le supérieur comme une personne sujette à beaucoup de défauts et de faiblesses ordinaires aux hommes, mais à considérer uniquement en lui Jésus-Christ qui est la souveraine sagesse, la bonté consommée et la charité infinie qui ne peut être trompée. — Par conséquent vous devez recevoir leur commandement et écouter leur voix comme celle de Dieu même.

« Le second moyen que je vous propose consiste en l'obligation que vous avez de défendre et de justifier avec zèle tout ce que le supérieur commande, et de ne le condamner ni de ne le contredire en aucune manière.

« Le troisième moyen que je vous propose pour acquérir cette soumission d'esprit, qui est le plus facile et le plus

sûr, et qui a été mis en pratique par les saints Pères, consiste en ce que vous soyez bien persuadé que ce que le supérieur vous ordonne n'est autre ctiose que le commandement et la volonté de Dieu. Car, comme nous sommes portés à croire avec une grande soumission d'esprit les vérités que la foi nous propose, de môme dans les choses que le supérieur commande, nous devons nous soumettre en aveugles et obéir fort exactement et sans aucune sorte d'examen.

C'est ainsi, comme il y a grande apparence, qu'obéit Abraham lorsque Dieu lui commanda d'immoler son unique iils Isaac, C'est de cette manière qu'ont pratiqué l'obéissance plusieurs saints Pères du nouveau Testament, dont Cassien fait mention, et, entre autres, l'abbé Jean, qui n'examinait jamais si les choses qu'on lui commandait étaient utiles : ainsi, avec un travail infatigable, il arrosa durant un an un arbre qui était sec. Et on a vu souvent que Dieu a fait connaître par de grands miracles que cette obéissance lui était fort agréable.

Il cite ensuite l'exemple de saint Maur qui, étant entré dans un lac par un ordre du supérieur, marcha sur l'eau, et celui d'un autre religieux qui ayant reçu l'ordre d'amener une lionne au supérieur, le lit sans aucune difficulté.

Il ajoute que cette subordination doit être observée nonseulement par les particuliers à l'égard de leurs supérieurs immédiats, mais aussi par les recteurs et supérieurs envers les provinciaux, et par ceux-ci envers le général. Sans cela, point de bon gouvernement. (î'est ainsi que la Providence divine a tout établi parmi les hiérarchies des anges, parmi les corps célestes, etc. » Il continue :

« C'est pourquoi, pour tinir cette lettre par où je l'ai commencée, je vous conjure par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui ne s'est pas contenté d'enseigner la vertu d'obéissance par ses paroles, mais qui a bien voulu nous en donner l'exemple en se rendant obéissant jusqu'à la mort, appliquez-vous de tout votre coeur à cette vertu. Animés du désir de remporter une glorieuse victoire en vous surmontant vous-mêmes, assujettissez à votre supérieur la partie de l'âme la plus excellente et la plus difiicile à vaincre, c'est-à-dire votre entendement et voire volonté, afin que la connaissance et l'amour sincère de Jésus-Christ attirant parfaitement en soi vos cœurs, il les gouverne et les conduise durant le cours de cette vie, et que vous puissiez arriver, avec beaucoup d'autres que vous aurez attirés par vos soins et vos exemples, à la dernière et très-heureuse fin, qui est la béatitude éternelle. Je me recommande fort à vos prières.

« Ignace. »

» A Rome, le 26 mai i553. »

Simon Rodriguez était dans l'Aragon, d'où il écrivait lettre sur lettre à saint Ignace pour demander son retoiu- en Portugal. Le saint lui permit de se rendre dans la maison de campagne du collège de Coïmbre, puisqu'il disait avoir besoin de l'air natal pour remettre sa santé; mais il fut forcé enÛQ de le rappeler à Home et lui écrivit, pour lui en donner l'ordre, une des lettres qui révèlent le plus toute la

bonté de soa cœur de père. Nous l'emprunterons à la vie de notre saint, par le Père Genelli :

« Maître Simon Rodriguez, fils bieu-aimé en Noire-Seigneur, j'ai lu et pesé attentivement vos lettres du 10 février, du 23 et du 26 mars, du 12 avril, et beaucoup d'autres que vous m'avez écrites de là-bas; je sens et reconnais que votre présence ici est nécessaire pour le repos et la consolation spirituelle des religieux de notre Compagnie qui demeurent en Portugal. J'ai besoin de vous d'ailleurs pour vous consulter sur des mesures générales concernant la Société tout entière, et dont je ne puis vous entretenir par lettre. J'ai donc résolu en Notre-Seigneur,de vous faire venir à Rome, malgré la fatigue que vous causera ce voyage. Et comme c'est là une affaire importante, je vous commande, de la part de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et en vertu de la sainte obéissance, de venir par mer ou par terre, comme vous le jugerez plus convenable, et cela, le plus promptement possible. Vous aurez donc à vous mettre en route huit jours après avoir reçu cette lettre, et vous continuerez votre voyage sans vous arrêter. Je prie Dieu qu'il vous accompagne et vous conduise.

« Mon fils Simon, croyez-moi, votre arrivée ici sera pour votre âme et pour la mienne une source de consolation en Notre-Seigneur, et tout ce que nous désirons tous les deux pour la plus grande gloire de Dieu s'accomplira. En attendant, saisissez avec ferveur le but que nous voyons, et si votre piété n'est pas encore ce qu'elle doit être, Dieu Notre- Seigneur l'augmentera, pourvu que vous ne vous laissiez point détourner du voyage (lue je vous commande. Sou-

T. Il 13

venez-vous que lorsque je n'avais encore aucune autorité sur vous, vous partîtes sans retard, sur ma proposition, pour le Portugal, avec la fièvre quarte, et que Dieu vous rendit la santé. Que sera-ce donc de ce voyage que vous faites par obéissance, et sans être aussi malade que vous l'étiez alors? Maître Simon, partez promptement, comme je vous l'ai dit plus haut, et soyez stir que nous trouverons ici la santé spirituelle et corporelle pour la plus grande gloire de Dieu. Ayez en toute chose confiance en moi, et vous serez content en Notre-Seigneur.

« Rome, 12 juillet 1553. »

Rodriguez obéit; mais arrivé à Venise, il se trouva si malade qu'il ne put aller plus loin.

Ignace rétablit ainsi l'esprit de l'Institut dans le collège de Coïmbre, toujours si célèbre par les hommes remarquables qu'il a produits. Notre saint ne se borna pas là : il adressa une circulaire à tous les supérieurs de la Compagnie, pour leur ordonner de renvoyer tous les sujets qui se montreraient opiniâtres dans leurs idées et peu soumis en toutes choses.

Peu après, le livre des Exercices spirituels fut attaqué, à Salamanque, pour sa doctrine, bien qu'il fût accompagné de la bulle apostolique qui l'approuvait de tous points. Mais l'auteur de ce bruit ne tarda pas à être réduit au silence par les imposantes autorilés qui prirent la défense des Exercices et coadamnèrent ses ennemis.

GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUfi. 219

Si les peiséculions ne manquaient pas à l'œuvre divine accomplie par Ignace de Loyola, les consolations ne manquaient pas non plus au saint fondateur et à son héroïque Compagnie. On a vu tout le bien déjà fait par ces apôtres toujours infatigables, et combien de pays ils ont déjà parcourus, réformant le clergé et les ordres religieux, portant les peuples à la pénitence, attaquant l'hérésie, convertissant une grande partie des protestants de l'Allemagne, ranimant partout l'esprit du Christianisme qui s'éteignait, et opérant des prodiges.

La Corse n'avait pas encore été visitée par eux. Ses habitants, aussi peu chrétiens qu'ils étaient peu gouvernables, s'étaient fait une réputation de sauvagerie telle, que lorsqu'ils envoyô.'-ent des députés à Charles-nuint pour lui dire qu'ils se donnaient à son empire, l'empereur répondit : « Et moi, je les donne au diable ! » Nul n'osait entreprendre la conversion d'un tel peuple. La république de Gênes avait demandé des Jésuites au pape pour évangéliser ce pays, Ignace de Loyola av;iit envoyé les Pères Sylvestre Laiulini et Emmanuel de Monle-Mayor et une année leur avait sufli pour transformer la Corse dans toute son étendue.

Le roi d'Ethiopie, dont le père avait été converti à la foi catholique par les Portugais, fait demander au pape, par le roi de Portugal, un patriarche et des évoques pour maintenir la religion romaine dans ses États. Jean 111 désire qu'on lui envoie des Jésuites, et il s'adresse à Ignace qui désigne les Pères Juan Nunhez, André d'Oviedo et Melchior Carnero. Les dignités étaient interdites dans l'Ordre; mais dans les pays infidèles elles pouvaient être d'autant plus acceptées, qu'elles n'étaient nullement en honneur et pouvaient conduire au martyre. Néanmoins, les trois Jésuites désignés demandent grâce, non pour une mission en Ethiopie, mais pour la dignité dont on veut les revêtir. Alors le général ordonne au nom du pape, et les humbles apôtres obéissent.

Ignace leur adjoignit dix Pères, destinés à les aider et à les seconder dans cette œuvre de zèle et de charité pour la plus grande gloire de Dieu. Le roi Jean en demanda deux de plus, qui furent accordés. Toutes ces négociations ayant entraîné des longueurs, le patriarche et les deux évêques ne purent être sacrés que l'année suivante, et leur départ ne put avoir lieu que quelques mois après. Ignace écrivit au roi Claude une lettre que nous donnerons ici pour n'avoir pas à revenir sur ce sujet, et que nous reproduirons d'après le Père Genelli, qui dit l'avoir prise dans la collection de Rome, et assure qu'elle est plus exacte que celle de Menchaca.

« Monseigneur en Notre-Seigneur.

<( A Votre Altesse, grâces, salut et affluence de dons spirituels, de la part de Notre-Seigneur Jésus- Christ '.

« L'illustrissime roi de Portugal, poussé par le graud zèle que Dieu notre Créateur et Maître lui a donné pour la gloire de son très-saint nom et pour le salut des âmes rachetées par le sang précieux et la vie de son Fils unique, m'a fait connaître plus d'une fois dans ses lettres, et par son ambassadeur, combien il serait heureux que je nommasse une douzaine de religieux de notre minime Compagnie, appelée Compagnie de Jésus, parmi lesquels deux seraient évoques et coadjuteurs, tandis qu'un troisième , ayant le titre de patriarclie , s'emploierait à réunir ce royaume et cette Église à l'Église romaine, en se laissant conduire en tout par la main de Son Altesse, qui l'envoie avec un si grand zèle. En raison des obligations qui engagent cette nouvelle Compagnie au service de Son Altesse, je lui ai donné les religieux qu'elle me demandait, et j'ai prié aussitôt par son ambassadeur notre saint Père Jules m, pape romain et vicaire du Christ sur la terre, de vouloir bien leur accorder les pouvoirs et l'autorité dont ils ont besoin pour exercer leurs fonctions, de même qu'à

1 Cet en-léte est dans Meuchaca.

quelques prêtres et excellents théologiens qui doivent les accompagner dans les États de Votre Altesse. J'ai obéi ainsi à rillustrissime roi don Juan, qui a choisi avec intention le nombre douze, aiin de représenter le collège apostolique du Christ notre Sauveur; car ils sont douze religieux, sans compter le patriarche. Ne pouvant faire le voyage moi-même, je suis heureux de les voir partir pour consacrer à Dieu leur vie au service de Votre Altesse, en portant les lumières de la foi aux âmes qui reconnaissent votre royaume et votre couronne. Quoique la volonté de l'illustrissime roi de Portugal fût pour moi un motif suffisant de me rendre à ses désirs, je m'y sens plus obligé encore, en pensant que notre Compagnie peut rendre quelques services à Votre AUesse, dont nous recommandons les intérêts plus que les nôtres dans nos faibles prières, rendant des actions de grâces infinies à la Majesté divine de ce que, entouré comme vous l'êtes de tant de nations païennes et ennemies du nom chrétien, vous avez malgré cela tant de sollicitude pour la gloire et l'honneur de Dieu, que vous vous efforcez, d'après l'exemple de vos ancêtres, non-seulement de conserver la foi, mais de l'augmenter et de la porter jusqu'au sommet de la perfection. « C'est donc par une providence particulière de Dieu que, d'après les pieux et ardents désirs de Votre Altesse, ces Pères vont au secours de vos peuples, afin de faire cesser, avec le pouvoir légitime et entier du siège apostolique, la division qui a troublé dans les choses de la foi l'accord avec Piome, cette mère de toutes les Églises du monde. Dieu a mis à sa place sur cette terre son vicaire : car il

est certain que les deux clefs du royaume du ciel, que le Christ a donnéesà saint Pierre, étaient le symbole de l'autorité qu'il lui conféra, lorsqu'il lui dit, comme nous l'apprend l'évangéliste saint Matthieu : Je te le dis, tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église^ et je te donnerai les clefs du ciel, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié au ciel. 11 lui a donné les clefs, et rempli ainsi sa promesse, lorsqu'après sa glorieuse et triomphante résurrection, avant de monter au ciel, il lui demanda par trois fois, comme l'assure l'évangéliste saint Jean : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? et qu'après chaque réponse il ajouta : Pais mes brebis ', lui donnant, non-seulement une partie de ses brebis, mais le troupeau tout entier, avec le pouvoir illimité d'alimenter les fidèles de la nourriture de la vie, de les paître et de les conduire aux joies célestes de l'éternelle béatitude. Le Christ n'a donné aux autres apôtres qu'une puissance limitée, au lieu qu'il en a donné une pleine et sans bornes à saint Pierre et à ses successeurs, alln que les autres pasteurs des âmes reçussent de ce pas-

1 Menchaca remarque que ce passage est pris de la traduction abyssiuienae, laquelle ne porte point : Pais mes agneaux, et que le célèbre Cud'X de Cautorbéry, au verset 15, porte le mot brebis au lieu d'agneaux. Il prouve par saint Augustin, Tract. 123 in Joau., c. XXI, par des passages des évangélistes euxmêmes, que la Vulgaie ne fait aucune dilTérence entre ces deux mots, et que les agneaux de même que les brebis peuvent se rapporter aux apôtres. En elTet, saint Matthieu, X, It», dit : Voici qu'j". vou. envoie c imme i/e^ h tbis\ saint Luc, X. 3, dit au contraire : comme des agneaux ; et le Codex d'Oxford porte également au verset 15 : comme des brebis. {Note du Père Genelli.)

leur souverain, comme d'une source, leur part d'autorité, de pouvoir et de juridiction, chacun selon le degré hiérarchique qu'il occupe dans l'Église militante.

« Notre-Seigneur semble avoir exprimé depuis longtemps déjà, par le prophète Isaïe, cette vérité, relativement au pontife romain, quand il dit : Je mettrai sur ses épaules les clefs de la maison de David : il ouvrira, et il n'y aura personne pour fermer; il fermera, et il n'y aura personne pour ouvrir. Cette image prophétique représente évidemment l'apôtre Pierre et ses successeurs les pontifes romains; car les clefs, qui désignent cette puissance et cette juridiction suprême, signifient qu'ils ont reçu une autorité pleine et sans bornes au ciel et sur la terre. Cette chose étant certaine et indubitable, Votre Altesse a des actions de grâces à rendre à Dieu Notre-Seigneur, de ce qu'il lui a plu d'envoyer, dans les jours heureux de votre gouvernement, à ce bon peuple, de vrais pasteurs des âmes, qui dépendent du souverain pasteur, et du vicaire que Notre-Seigneur Jésus-Christ a laissé sur la terre et qui a donné les pouvoirs les plus étendus à ces Pères, Sa Sainteté ayant daigné jeter sur eux ses regards, avec un zèle et une intention toute particulière, dans une entreprise qui intéresse tant le service de Dieu, le bien de Votre Altesse et de son royaume. Ceci étant supposé, ce n'est pas sans raison que le grand-père et le père de Votre Altesse n'ont pas voulu reconnaître dans les choses spirituelles le patriarche d'Alexandrie, lequel, semblable à un membre du corps mystique de l'Église, pourri et retranché, n'a plus ni mouvement ni force, et ne peut plus recevoir ni l'un ni l'autre de

ce corps sacré ; car étant schismatique et séparé du Saint- Siège apostolique, qui est la tête de toute l'Église, il ne peut communiquer légitimement ni la vie de la grâce, ni la charge et la dignité de pasteur, puisque, ne la recevant point lui-même, il ne peut la donner légitimement à d'autres.

La sainte Église catholique, en effet, est unepar toute la terre : et si elle est une, il est impossible de reconnaître en môme temps le pontife romain et le patriarche d'Alexandrie, comme si l'Église était à la fois, en chacun d'eux, imitée d'une part, et sans bornes de l'autre. De même que Jésus-Christ son époux est un, de même aussi l'Église son épouse a toujours été et est encore une. C'est d'elle que le sage Salomon dit au Cantique, dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Ma colombe est unique. C'est d'elle que le prophète Osée dit d'une manière plus expresse encore : Les enfants d'Israël et les enfants de Juda se rassembleront et se choisiront un chef. Et longtemps après, Notre-Seigneur,en sain t Jean,exprimait la même chose quand il disait : Il n'y aura plus qu'une bergerie et un pasteur. Nous lisons également dans la sainte Éci'iture qu'il n'y eut qu'uni; seule arche de Noé,'',dans laquelle on pût se sauver, sans qu'il fût possible de conserver la vie hors d'elle ; que Moïse n'éleva qu'un seul tabernacle ; que Salomon ne bâtit à Jérusalem qu'un seul temple dans lequel la loi ordonna de sacrifier et d'adorer Dieu tandis qu'elle défendait de le faire ailleurs ; qu'il n'y eut qu'une seule synagogue, dont les sentences et l'autorité liaient les autres. Tout cela est une image claire et précise de l'unité de l'É-

glise, hors de laquelle il n'y a rien de boQ et de vivant. Car quiconque n'est pas uni et attaché à ce corps mystique ne peut recevoir de la tôte, qui est Jésus-Clirist, la force et la grâce nécessaires pour obtenir le bonheur éternel. Et pour que cette unité de l'Église apparaisse plus clairement encore, on chante dans le symbole cet article : « Je crois une seule Église, sainte, catholique et apostolique. »

« Qu'il puisse y avoir des Églises particulières, numériquement et essentiellement distinctes, c'est une opinion qui a été condamnée, comme une erreur et un crime contre la foi, par tous les saints conciles qui ont été tenus sur cet unique fondement, sous l'assistance particulière du Saint- Esprit. D'après cette décision et cette condamnation, c'est une erreur de dire que les Églises d'Alexandrie, de Constanlinople, d'Antioche, de Jérusalem, et les autres Églises patriarchales ont ou peuvent avoir des distinctions et des privilèges particuliers, tant qu'elles ne sont pas unies, comme c'est leur devoir, avec le chef suprême de toutes les Églises, c'est-à-dire avec les pontifes romains, successeurs de saint Pierre, lequel, d'après un ordre particulier de Dieu, choisit la ville de Rome pour son trône, et la consacra par son sang, comme le témoigne le saint pape et martyr Marcel *

1 La lettre aux habitants d'Antioche attribuée à saint Jlarcel était encore tenue pour authentique au temps de saint Ignace, et ce ne fut qu'un peu plus tard que la critique essaya de prouver qu'elle n'était pas de lui. Quant à la phrase à laquelle se rapporte saint Ignace, elle s'appuie sur la tradition, et une critique purement subjective, qui s'att iclie à tout nier, n'empêchera pas la vérité d'être la vérité. Déjà saint Léon-le-Grand (Serm. V. de SS. AA. Petro et Paulo) dit : Tu portais au dedans des murs de Rome le trophée de la croix du Christ, précédé en vertu des

et qui sont reconnus sans contestation comme papes et vicaires de Jésus-Glirist, d'après tes prescriptions de i'Église, par tant de saints docteurs grecs et latins. Cette foi est coritirméo par une multitude de nations, de pieux solitaires, d'évôques, et par une foule innombrable de confesseurs, par des signes et des miracles sans nombre, et entin par le témoignage des martyrs qui sont morts pour le Christ, et ont confessé l'unité de l'Église romaine^surle ferme rocher de laquelle leur sang a coulé.

« C'est d'accord avec celte foi que les Pères, les évêques et les prélats, rassemblés au concile œcuménique de Chaicédoine, ont proclamé d'une voix unanime le pape Léon le successeur très-saint des apôtres, l'œcuménique. Le concile général de Constance a condamné l'erreur de ceux qui niaient la primauté de l'évêque de Rome sur chacune des autres églises, et sur toutes les églises de la terre. A ces décisions si saintes et si authentiques, vient se joindre l'autorité du concile de Florence, où Sa Sainteté le pape Eugène IV présida sur le trône de saint Pierre, et auquel se trouvaient, entre autres nations, les Grecs, les Arméniens et les Jacobiles,qui, avec un applaudissement universel, et sous l'inspiration particulière du Saint-Esprit, rédigèrent et décidèrent cet article dans les termes suivants : « Nous déclarons que le Saint-Siège apostolique et l'évoque de Rome a la primauté sur toute la terre, qu'il est le successeur de saint Pierre, le vrai vicaire du Christ, le chef suprême de toute l'Église, le pasteur et le docteur de tous les fidèles; de

décrets divins par l'honneur de la puissance et la gloire du martyre. (Nule du Père Genelli.)

sorte que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui a donné, dans la personne de saint Pierre, autorité sur toute l'Église, et le droit de la gouverner et de la paître avec une pleine puissance. « C'est donc avec raison que le père de Votre Altesse, l'illustrissime roi Davidi par l'entremise de l'ambassadeur qu'il avait envoyé pour déclarer sa soumission au Pontife romain, a reconnu ce Saint-Siège comme la mère et la tête de toutes les églises. Et parmi les actions admirables qui conservent son souvenir et celui de Votre Altesse son digne fils, les deux suivantes sont les principales : elles sont comme le fondement sur lequel reposent les autres, et qui leur donnent une impérissable durée, de sorte qu'elles ne s'effaceront jamais de la mémoire des hommes : et tous les sujets du vaste royaume de Votre Altesse sont obligés de rendre à Lieu des actions de grâce continuelles, pour le bienfait qu'ils ont reçu de vous deux, dont les peines, le courage et l'ardeur pour procurer le bien général ont été vraiment merveilleux. Votre père, en effet, est le premier qui se soit jeté aux pieds du pape, et l'ait reconnu comme père et pasteur ; c'est vous également qui le premier avec demandé au vicaire du Christ, et obtenu pour le bien du royaume un patriarche, fils légitime de ce Saint-Siège.

« Si c'est une faveur précieuse et spéciale, comme c'en est une en effet, d'être uni au corps mystique de l'Église catholique, lequel est animé et gouverné par le Saint-Esprit; tandis que, d'après le témoignage de saint Paul et de l'évan gélisle saint Jean, le même esprit enseigne et suggère à cette Église toute vérité ; si c'est un don précieux de posséder la lumière de la vraie doctrine, et d'obéir aux com-

mandements et aux saintes prescriptions de l'Église, que l'Apôtre, écrivant à son disciple Timothée, appelle la maison de Dieu, la colonne et V appui de la vérité, et à laquelle Notre- Seigneur Jésus-Christ a promis son assistance perpétuelle, lorsqu'il dit, dans son évangéliste saint Matthieu : Voici que je suis avec vous jusqu^à la fin du monde ; ces peuples lointains ont certes bien raison de rendre grâce à Dieu notre Maître et Créateur, de leur avoir accordé un tel bienfait, par la divine miséricorde, par la libéralité de ce Saint-Siège, le zélé du roi David, votre père, et par vos sentiments pieux et distingués : d'autant plus que l'on peut espérer à bon droit que cette réconciliation et cette union auront pour effet, par la grâce divine, un accroissement des biens, nonseulement spirituels, mais encore temporels, par l'agrandissement de ce royaume déjà si puissant, et par l'humiliation des ennemis de Votre Altesse.-

« Les prêtres qui partent pour cette sainte entreprise, surtout le patriarche et ses deux coadjuteurs et successeurs, sont d'une vie sainte et irréprochable ; ils ont passé par toutes les épreuves de notre minime Compagnie, et on les a choisis pour cette œuvre, à cause de leur éminente charité et de leur science profonde. Ils ont aussi le courage qui s'appuie sur l'espérance fondée du ciel : c'est par lui qu'ils sauront endurer les peines et les fatigues qu'ils rencontreront sur leurs pas, et même la mort, c'est par lui qu'ils sacrifieront tout pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ et le service de Votre Altesse, comme aussi pour le salut des âmes. Ils sont poussés par le désir sincère d'imiter, autant qu'il est en leur pouvoir, dans leurs efforts.

pour le salut et la régénération du genre humain, le Christ notre Sauveur, qui, pour racheter les hommes, a supporté volontairement les souffrances, Tigiiominie et la mort, et qui nous dit par son évangéliste et disciple bien-aimé : Je suis le bon pasteur; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Excités par l'exemple de leur maître, ces Pères partent prêts à secourir ceux qui courent risque de perdre la foi, non-seulement par la parole, les bons conseils et les biens spirituels qui portent avec eux la grâce du ciel, mais encore, si l'occasion s'en présente, à sceller de leur sang leur doctrine et leurs saints désirs. J'espère en Notre-Seigneur que, grâce à vos bons sentiments, vous les accueillerez avec d'autant plus de faveur, que vous savez qu'ils peuvent donner, soit en particulier, soit en public, des déclarations dans les ciioscs de la foi, comme légats du Saint- Siège. Votre Allesse peut se reposer en particulier sur ce que lui dira le patriarche, qui tient la place de Sa Sainteté. Quiconque ajoute foi à lui et à tous les autres, ajoute foi en même temps à l'Église catholique, au nom de laquelle ils interprètent la parole de Dieu. Gomme il est convenable et nécessaire que tous les fidèles courbent humblement la tête sous le joug suave de l'Église, en obéissant à ses décisions et à ses ordonnances, et en communiquant leurs difficultés aux serviteurs qu'elle a chargés de les résoudre, je ne doute pas que ta piété si distinguée de Votre Altesse ne prenne des mesures dans tous ses États, pour que chacun, de quelque condition et dignité qu'il soit, accepte sans hésiter les prescriptions et les décisions du patriarche et de ses représentants.

« Le Deutéronome rapporte que c'était la coutume dans l'ancienne loi de s'adresser à la synagogue, qui reprôsen- , tait l'Église, dans tous les cas douteux et dilliciles; et c'est là ce qu'indiquent les paroles du Sauveur : Les Docteurs de la loi et les Pharisiens étaient assis sur le siège de Moïse. Salomon dit la même chose dans les Proverbes : Ne f écarte point des leçons de ta mère, c'est-à-dire de la sainte Église; et ailleurs : Ne trangresse point les anciennes bornes qu'ont posées tes pères, c'est-à-dire les évêques. Bref, Notre-Seigneur Jésus-Christ ordonne d'une manière si expresse de se soumettre aux sentences de l'Eglise, que l'évangéliste saint Luc dit : Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise. Saint Matthieu dit plus clairement encore : Que celui qui n'écoute pas V Église te soit comme un païen et un publicain. 11 suit de là qu'on ne doit point écouter ni croire ceux qui avancent quelque assertion contraire au sens de l'Église catholique, comme saint Paul le dit particulièrement dans son épître aux Galatcs : Quand même un ange vous annoncerait du haut du ciel autre chose que ce que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathéme. En un mot, cette doctrine est enseignée et confirmée par les docteurs de l'Église, les décisions des conciles et le sentiment général des fidèles. C'est pourquoi le patriarche et ses compagnons vont chez vous, dans l'assurance que Votre Altesse les recevra, autant qu'il sera possible, avec sa piété accoutumée, avec la soumission et le respect d'un chrétien. Pour nous, membres de cette minime Compagnie, qui vivons dispersés en ces contrées, nous nous oU'rons à Votre Altesse comme ses serviteurs spirituels à jamais en Jésus-Christ, et nous

VOUS prions de nous tenir pour tels. Nous conjurerons Dieu Notre-Seigneur dans nos prières et à l'aut'Jl, comme c'est d'ailleurs notre devoir, de maintenir votre royale personne, de même que ce vaste royaume et ce bon peuple, dans l'obéissance et l'amour de Jésus-Christ, et de vous accorder la grâce d'u>er des biens temporels, de manière que vous ne perdiez point les éternels. Puisse Dieu Notre-Seigneur nous aider tous à faire sa sainte volonté, et à marcher avec dévotion et piété dans le chemin de la vérité, nous accordant, dans son infinie miséricorde, une paix et une force constantes *.

« Rome, 16 février 1555. »

Lorsque les Jésuites destinés pour l'Ethiopie quittèrent la maison de Rome et prirent la route du Portugal où ils

1 Collect. de Rome. Le texte latia de cette lettre que Maffei a publié le premier dans son Histoire des Indes, t. XVI, paraît n'être qu'une traduction, quoique tous ceux qui l'ont publié ensuite, et Mencbaca lui-même, l'aient pris pour l'original, parce que le texte espagnol leur était inconnu. Je ne puis décider néanmoins si Maffei donne sa propre traduction ou s'il ne fait que reproduire une traduction déjà existante. Il est plus difficile encore de préciser la date de cette lettre, l'original s'étaut perdu depuis longtemps en Abyssinie, mais elle doit avoir été écrite entre le lij et le 23 février. Mencbaca, p. 181, fait remarquer, il est vrai, que les premières et les meilleures éditions de cette lettre portent la date du 23 ; mais le Père Tellez, portugais et historien cité par Mencbaca lui-même, donne le 16 février dans son Histoire d'Éihiopie, t. II, 22, de même que la copie du texte espagnol qui se trouve dans la collection des lettres de Rome. C'est d'après elle que nous avons donné cette tradiictioa.(A'o/e ihi Père Genelli.)

devaient s'embarquer, les Pères Martin Olave, Ribadeneira et Gonzalez les accompagnèrent jusque dans la campagne. Ne s'apercevant pas du chemin qu'ils faisaient, ils allaient toujours, lorsqu'enlin ils voient que le jour est sensiblement diminué. Il fallut alors s'embrasser, se dire adieu, se séparer en hâte, car il était de règle de rentrer avant la nuit. Les bons Pères avancèrent le pas autant que possible pour le retour: mais ils ne purent rentrer à l'heure. Le Père Gonzalez était ministre de la maison, il devait d'autant plus donner l'exemple de l'exacte observance ; et, quoiqu'il fût assurément bien excusable en cette circonstance, saint Ignace le punit sévèrement. Il imposa d'abord un jeûne de trois jours aux trois retardataires, et, s'adressant ensuite à Gonzalez de Camara dont il se savait tendrement aimé, il lui dit :

— Quant à vous. Père Gonzalez, je ne sais si je ne devrais pas vous envoyer si loin, que nous ne puissions plus vous revoir! Rendez-vous à l'instant même au collège, et restezy jusqu'à nouvel ordre.

Le saint Jésuite obéit, et ne fut rappelé que plusieurs jours après '.

1 Barloli.

La mauvaise santé d'Ignace de Loyola cl la multitude des importantes afTaires de la Compagnie ne l'empêchaient pas de s'occuper d'une foule de détails dans l'intérieur des collèges qu'il avait créés à Rome ou du noviciat qu'il surveillait toujours. Son étonnant génie suffisait à tout et ne voyait rien de trop petit pour son attention.

On élevait, pour la maison qu'on avait agrandie, un mur de clôture sur la voie publique, et notre saint avait ordonné d'y faire travailler les novices. Ces jeunes gens, dont plusieurs appartenaient aux plus nobles familles, étaient un sujet d'édification pour la ville. On venait les admirer à ce travail si humble, aux heures oii on savait qu'ils s'y livraient sous les yeux des Pères, et chacun était charmé de la douceur de leurs mouvements, de la modestie de leur maintien, de l'expression sereine de leurs visages.

Un jour le Père général vient voir les travaux, et aperçoit un des jeunes novices le dos tourné vers le public, travaillant d'un air préoccupé, et s'attachant à éviter les regards des curieux. Sa famille était une des principales de Rome, Ignace saisit aussitôt l'ennemi dans la place. Pour lui, il

était évident que ce novice cédait à la crainte d'être reconnu ; l'orgueil s'était glissé dans son cœur, et, puisqu'il n'était pas combattii, il allait devenir le plus fort et mettre sa victime en opposition directe avec la volonté de Dieu, car ce jeune homme se retirerait de la Compagnie, bien que sa vocation fût certaine. Ignace de Loyola avait vu tout cela d'un coup d'oeil.

Il fait appeler le Père Bernard Olivicri et lui dit en désignant ce novice ;

— Comment ne vous apercevez-vous pas que ce jeune frère est tenté? La honte est sur son front et l'orgueil dans son cœur. Attendez-vous qu'il succombe pour le secourir? Ne vous elfrayez-vous donc pas de le laisser se perdre pour un si léger motif?

— Mon Père, balbutia le Père Olivieri, Votre Piévérence m'a ordonné d'employer les novices à ce travail.

— En vous donnant cet ordre, répliqua notre saint, vous ai-je enlevé l'e.'^prit de discrétion et de charité?

Et passant ensuite près du novice, sans paraître l'avoir remarqué, il lui dit avec la plus douce expression de bonté :

~ Comment, vous aussi, vous travaillez ici? C'est trop fort pour vous ; rentrez, rentrez dans la maison, cette rude besogne ne vous convient pas!

Plus tard ce novice remerciait noire saint:

— Mon Père, lui disait-il, combien je remercie Votre Révérence d'avoir fait servir alors la faiblesse de mon corps à guérir celle de mon esprit ! Je voulais quitter la Compagnie, c'est à votre douce compassion que je dois le bon-

236 cinquième: partie.

heur d'y être resté. Il est vrai que le saint fondateur n'avait pas toujours de semblables ménagements ; cela dépendait des âmes qu'il avait à traiter. Mais lorsqu'il employait la sévérité, il avait d'ordinaire un tact particulier pour ne laisser jamais une impression fâcheuse ou regrettable à celui qui avait reçu la correction. Ce qui faisait dire au Père Mi Ion :

« Notre Père Ignace a le talent de guérir les blessures qu'il fait, de manière à ne pas même laisser de cicatrice. »

Le Père Jérôme Otelli, prêchant un jour à Rome, où il était fort goûté et très-suivi, se laissa emporter par son zèle jusqu'à s'écrier :

« Si l'amour de Dieu, si la crainte de ses jugements sont des freins insuffisants pour vous, il faudrait que le souverain Pontife eût recours aux châtiments, et qu'une loi condani n t tous les grands coupables à être chassés de la ville sainte ! »

Après le sermon, Ignace fait appeler le Père Otelli :

— Combien y a-t-il de souverains Pontifes? lui demandet-il.

— Mon Père, il n'y en a d'autre que celui de Rome.

— Ainsi donc , vous vous permettez , non-seulement de désigner en chaire un personnage, mais le plus grand, le premier personnage du monde? Et, non content de le nommer, vous lui tracez sa conduite comme si vous étiez plus sage et plus habile que lui, et, qu'en le supposant, il vous fût permis de le diriger, et surtout dans un tel lieu ! Allez, pensez devant Dieu à la pénitence que vous méri-

lez, et vous reviendrez ce soir m'apporter votre réponse.

Le soir, le Père Otelli vient s'agenouiller devant son supérieur général et lui remet un papier sur lequel il a écrit la punition qu'il croit mériter : Parcourir les rues de Rome en se flagellant \ faire à pied le pèlerinage de Jérusalem, jeûner durant plusieurs aimées au pain et à l'eau, enfin, se soumettre à tout ce que son supérieur croira devoir ajouter. Tel était le programme du saint pénitent. Mais le bon Père Ignace ne le signa pas ; il imposa seulement quelques mortifications à Jérôme Otelli 2. L'important pour lui était qu'on reconnût la faute commise, et que rien de ce qui pouvait être répréhensible ne parût trop léger pour être négligé.

Le saint fondateur tenait à réunir à Roaie une partie des sujets les plus distingués de son Ordre. Il les voyait ainsi de plus près, les jugeait par lui-môme, et leur donnait ensuite une destination plus conforme aux aptitudes de chacun. Ce personnel se renouvelait donc assez fréquemment. Le Père Laynez, provincial d'Italie, se plaignit à son général d'une mesure qui lui enlevait les hommes les plus précieux pour sa province; il ne comprenait pas, disait-il, qu'on dépouillât tous les collèges pour enrichir la

1 Cette pénitence puliliquc rtait dans les usages du temps.

2. Plus tard, ce même Père Otelli, si aimé à Rome, était envoyé en Sicile. Le lendemain de sou départ, notre saint commençait la messe, à son heure ordinaire, il récitait le Confiteor^ et au moment où il prononçait ces paroles : mea culpa, une vieille femme qui assistait à sa messe s'écrie en pleurant :

— 01) ! oui ! Père Ignace, vous iiouvez bien dire que c'est votre faute si Rome a perdu le père Jérôme qui y luisait tant de bien et que nous aimioue tant!

maison professe de Rome. Ignace ne tint nul compte de ses observations et n'y répondit même pas. Laynez insiste, écrit plusieurs fois sur ce sujet, toujours très-respectueusement, mais toujours dans le même sens. Celait trop pour Ignace de Loyola; son silence aurait dû être compris et servir de leçon. Il écrit à Laynez :

« Il ne vous est pas permis de manquer à vos devoirs d'inférieur, pour remplir plus parfaitement ceux de supérieur. Je vous engage à rechercher la cause de cet attachement à votre propre sens. Voyez s'il provient uniquement d'un vrai zèle pour la plus grande gloire de Dieu, ou d'un orgueil secret. Si vous vous trouvez coupable, je vous laisse juge de la pénitence que vous méritez. »

Le Père Laynez obéit ; il s'examine devant Dieu, reconnaît qu'il a péché et pleure amèrement sa faute. Il écrit à son Père général, lui demande humblement pardon, le supplie de lui retirer sa charge de provincial, de lui iuterdire pour l'avenir les postes supérieurs, la prédication et l'étude, et lui demande la permission de venir à Rome en mendiant^ et d'y être employé aux plus bas oflices, ou de passer le reste de sa vie à enseigner la grammaire aux enfants des collèges. Du reste, il se déclare prêt à se soumettre aux jeûnes et à toutes les mortifications que son supérieur jugerait devoir lui imposer. Mais notre saint, satisfait de voir la juste appréciation de la faute, de la part du coupable, se contenta du repentir.

Il fut plus sévère, dans une autre occasion, pour un de ses plus chers et plus anciens amis.

Il avait rapi^elé d'Espagne Diego d'Eguia que toute la

Compagnie regardait comme un saint, et que Pierre Lefôvre avait autrefois surnommé le Père saint Jacques d'Eguia. Ignace, qui le vénérait profondément, l'avait ctioisi pour confesseur, et le Père Diego, dans l'excès de son admiration pour la sainteté de son général, laissait parfois échapper des paroles qui, sans rien spécifier, pron valent qu'il savait mieux que tout autre à quel degré Ignace était arrivé. La faute n'était pas grave assurément ; mais elle parut énorme à l'humilité de notre saint, à qui une indiscrétion involontaire la fit connaître. Il fait appeler le Père Diego, il lui reproche ses paroles inconsidérées, lui ordonne de se donner la discipline pendant la récitation de trois psaumes qu'il lui désigne, et lui annonce qu'il va changer de confesseur. Cette dernière pénitence était la plus rigoureuse pour le cœur du saint religieux ; il l'accepta néanmoins en toute humilité, à la grande édification de ses frères.... Mais, il faut bien le dire, il retomba dans son péché ! Il lui était impossible de se taire absolument. Beaucoup plus âgé qu'Ignace, il brûlait du désir de lui survivre, seulement, le temps nécessaire pour divulguer les précieux secrets qu'il était forcé de garder. Notre saint, qui s'en doutait, adressait à Dieu une prière tout opposée probablement, car le Père d'Eguia mourut peu de temps avant lui.

Un jour notre saint, travcr.-^ant une cour, voit deux Frères coadjuleurs causant à l'aise et paraissant n'avoir autre chose à faire, II les regarde, leur montre du doigt un tas de pierres et leur ordonne de les monter sur le toit. Il

les surprend un autre jour également inoccupés et s'entrelenant de choses inutiles; il les regarde comme la première fois, leur montre les pierres qui sont sur le toit, et leur ordonne de les aller chercher et de les remettre dans la cour. Les Frères comprirent alors la leçon et ne se laissèrent plus aller à l'oisiveté.

Pour ceux qui travaillaient courageusement à se perfectionner, le bon Père général avait des paroles qui les faisaient redoubler d'ardeur et semblaient leur donner des ailes.

Un Frère coadjuteur, que sa nature violente emportait parfois, n'était occupé qu'à la surveiller et à contenir l'expression de ses pensées :

— Courage ! frère, lui disait souvent notre saint ; continuez à vous surveiller et à vous vaincre, et vous acquerrez plus de mérite que ceux dont la douceur naturelle n'exige point de combat.

Un autre frère, d'un naturel également impétueux, s'éloignait des autres le plus possible, pour éviter les occasions d'impatience. Ignace, à qui rien n'échappait, le voit un jour, pendant la récréation, dans l'isolement qu'il s'était fait. 11 s'approche de lui, et de sa voix la plus tendrement paternelle, il lui demande pourquoi il est seul.

— Mon révérend Père, je suis si emporté, que j'ai peur de pécher par impatience si je reste avec mes frères.

— Vous vous trompez, en agissant ainsi, mon frère, lui dit le saint. Ce n'est point par la fuite qu'on triomphe de l'ennemi, c'est par le combat. La solitude ue détruit pas

l'impatience, elle la dissimule seulement. Quelques moments d'empire sur vous-même, au milieu des occasions qui vous eflrayent, vous avanceront plus qu'une année de solitude; croyez-moi, mon frère.

Et le bon frère, croyant avoir entendu la douce voix de Notre-Seigneur, s'empressa de suivre le conseil de son Père général, et en reconnut bientôt toute l'utilité.

Ignace de Loyola disait souvent que, dans la voie de la perfection, il faut se garder de mettre la prière à la place de la vertu. Aussi, le Père Natale le pressant un jour de lui prolonger le temps prescrit aux religieux pour l'oraison, il lui répondit :

— Père Geronimo, les longues méditations sont nécessaires pour apprendre àdominer ses passions ; mais lorsque par la prière et par la réflexion, on a obtenu ce résultat, on s'unit plus facilement à Dieu, en un quart d'heure de recueillement, qu'un homme immortifié pendant plusieurs heures d'oraison. Le plus grand obstacle à l'union de l'àme avec Dieu est l'attachement à soi-même ; c'est là ce qui l'appcsaotit et empêche son essor.

11 s'expliqua plus brièvement, mais non moins intelligiblement, dans la circonstance suivante :

Le frère Laurent Tristano était exemplaire sous tous les rapports ; une fois pourtant, il s'exposa à recevoir une petite leçon qu'il n'oublia jamais. Il travaillait activement à réparer le mur d'une terrasse, Ignace se présente, l'observe avec attention et plaisir, et, au moment même, un mouvement du frère fait tomber une pomme de sa poche. Le bon Père général s'en aperçoit, mais ne parait pas l'avoir remarr. il. 14

que. Laurent, tout embarrassé, semble ignorer la difficulté de la position et évite de se retourner pour n'être pas forcé de voir la malencontreuse pomme. Ignace, à qui rien n'échappe, saisit le moment où le frère se rapproche du corps du délit, et, du bout de son bâton, il fait rouler la pomme sous les yeux du délinquant. Le Frère rougit, n'ose regarder le bon Père général, bien moins encore prononcer un seul mot, et il continue tristement sa besogne. Saint Ignace renouvelle plusieurs fois sa petite manœuvre, et se retire, bien certain qu'il a été compris.

Antonio Moniz, d'une noble et ancienne famille portugaise, cédant à la tentation de quitter la Compagnie, et voulant éviter les conseils qui pourraient l'y retenir, s'enfuit du collège de Coimbre; mais désirant ne rien perdre de l'esprit de piété qu'il y avait puisé, il imagine de l'entretenir par de nombreux pèlerinages. Il va de l'un à l'autre, arrivé à Notre-Dame de Mont-Serrat, entend raconter par les pèlerins la veillée des armes d'Ignace de Loyola, voit l'épée et le poignard du preux chevalier de Jésus et de Marie appendus au mur de la chapelle, et se sent déchiré par le plus cuisant remords. Il prend la résolution de se rendre à Rome et d'aller se jeter aux pieds de son Père, comme un autre enfant prodigue. Il n'avait point d'argent, ses vêtements étaient sales et usés, il ne voulait point recourir à sa famille, il part en mendiant. Arrivé à Avignon, il est malade, on le porte à l'hôpital, il y est traité comme un pauvre vagabond,- rien n'ébranle sa résolution. Après deux mois de maladie, il se

rend à Rome, va demander un asile à l'hôpital des Portugais, et écrit de là à saint Ignace. Nous trouvons, à ce sujet, dans le Père Geiielli, le fragment d'une lettre de notre saint adressée à François de Borgia ; le voici :

« J'apprends que Moniz, parent de madame la duchesse, est arrivé à Rome le 12 avril, comme un ermite, avec des habits grossiers et singuliers, sans souliers et dans un dénûment complet, et qu'il a pris son logis à l'hôpital de Saint-Antoine qui appartient aux Portugais. Il m'a écrit de là une lettre que je joins ici. Je l'en ai fait sortir aussitôt et l'ai placé, comme hôte, dans une maison dépendante de la nôtre, où on lui a donné toutes les choses nécessaires, sans que toutefois il mangeât ou dormit chez nous, car j'ai tué pour lui vituhim saginatum, cum perierit et inventus fuerit. J'avais refusé j usqu'ici de lui parler, et cela pour son bien. Cependant, touché de repentir, il a fait, à mon insu, quoiqu'il soit bien connu, les stations de Rome, nu jusqu'à la ceinture, en se flagellant sans ménagement et jusqu'au sang, m'a-t-on dit. Il a demandé ensuite à prêcher, et est allé de porte en porte demandant l'aumône. Lorsque j'ai su tout cela, je lui ai fait dire que je lui parlerais le lendemain ou un autre jour. J'espère en Notre- Seigneur à en juger par la connaissance que j'ai fuite avec lui, que la divine Majesté l'assistera et lui lera faire de nouveaux progrès dans le bien. »

Saint Ignace ne dit pas que, dans cette première entrevue, Antonio Moniz s'étant prosterné à ses pieds, il l'avait relevé aussitôt et l'avait pressé sur son cœur de père avec une

telle effusion de tendresse et de bonté que le pauvre coupable, inondé des larmes du bonheur, ne cessait de répéter qu'il lui semblait renaître à la vie K Notre saint veut bien parler de sa sévérité pour la perfection de ses religieux ; mais son humilité lui fait taire tout ce qui pourrait laisser deviner les trésors d'indulgence et de bonté dont nous avons déjà vu tant de traits. Un Frère disait à un autre :

— Je suis bien persuadé qu'il n'y a pas dans le monde entier un aussi grand saint que notre Père Ignace.

Au même instant, ce saint Père Ignace, qui paraissait souvent à l'heure et à l'endroit où on l'attendait le moins, s'écrie de cette voix éclatante qui faisait tout vibrer autour de lui, lorsqu'il voulait terrifier un coupable :

— Depuis quand vous est-il permis d'avilir la sainteté au point de l'attribuer à un pécheur comme moi? Une telle parole équivaut à un blasphème ! Vous l'expierez en mangeant pendant quinze jours dans les lieux les plus vils de la maison ^

Le bon Frère se soumit humblement à cette étrange pénitence, trouvant très-simple la sainte indignation de son vénérable Père.

François Gartero, jeune novice, d'un caractère très-gai, riait de grand cœur et à peu de frais. Sa physionomie ouverte, son air toujours satisfait, lui donnaient l'air de rire intérieurement de ses propres idées. Mais cette franche

1. Antonio Moniz ne put dominer la douleur de sa faute: une fièvre lente le consuma en peu de temps. t. Bartoli.

gaieté ne nuisait point à sa ferveur et à la régularité de sa conduite religieuse. Ignace le rencontre un jour, toujours souriant, et lui dit :

— François, on dit que vous riez toujours ? François baisse les yeux et attend humblement une sévère réprimande.

— Eh bien ajoute le saint, riez et réjouissez-vous dans le Seigneur, mon fils ; un bon religieux n'a nul motif de tristesse, et en a plusieurs de joie et de contentement. Soyez gai, et vous le serez toujours si vous êtes humble et obéissant . Je vous recommande surtout ces deux points, parce que je reconnais en vous des facultés qui, dans la suite, pourront vous rendre propre aux affaires importantes : s'il arrive alors qu'on ne vous donne pas ces emplois, vous vous affligerez si vous manquez d'humilité, vous éprouverez des regrets. Je crois reconnaître que l'air de Rome ne vous convient pas; peut-être désirez-vous aller en Flandre, tandis que mon intention est de vous envoyer en Sicile. Vous voyez donc que si vous vous attachez aux lieux ou aux emplois,vous vous exposez à la tristesse et aux regrets, car l'obéissance^ous placera souvent en opposition avec vos goûts et vos désirs. Afin d'être toujours gai, comme vous l'êtes aujourd'hui, soyez donc toujours humble et toujours obéissant.

FraLiçois,parfaitement rassuré, et toutheureuxde la bonté paternelle avec laquelle son vénérable général lui avait parlé, se montra plus satisfait et plus réjoui que jamais en le quittant.

246 CINQUIÈME PARTIK.

Le Frère Jean-Baptiste, cuisinier de la maison professe, trouvait des sujets de méditatiou dans tous les détails de son emploi ; c'était une âme simple et d'une grande vertu. Le feu de sa cuisine lui rappelait souvent les flammes éternelles ou celles du purgatoire, et lui inspirait une grande horreur du péché ; alors il se souvenait des fautes de sa jeunesse, et il eût voulu souffrir mille morts pour les expier. Un jour, le bon Frère, dominé par cette vive .contrition, et croyant peut-être éviter ainsi les brasiers du purgatoire, plonge sa main dans le feu et la laisse brûler. L'odeur qui s'en exhale se répand bientôt dans la maison, le Père ministre accourt, s'informe, et le pauvre Frère, à qui la douleur arrachait de grosses larmes, lui montre sa main, et se jette à ses pieds pour implorer son pardon, car il vient de comprendre sa témérité. Le Père ministre avertit le Père général, et lui dit, qu'à son avis, cet imprudent devrait être renvoyé ; les autres Pères partagent son opinion. Ignace juge le coupable dilféremment :

— Ce bon Frère, dit-il, mérite plus de compassion. Soyons indulgents, car il a commis cette faute par simplicité.

Notre saint se met en prière ; il demande toute la nuit la guérison du bon Frère, et le lendemain. Frère Jean- Baptiste, qui avait très-bien dormi pendant que son Père général veillait pour lui, se trouve parfaitement guéri ; sa main ne portait aucune trace de l'horrible brûlure de la veille.

On comprend la vénération que le saint fondateur inspirait à tous ses religieux, quand on voit combien Dieu

semblait se plaire à la justifier. Les bons Pères recueillaient tout ce qu'ils pouvaient prendre à leur saint général. Ils se partageaient les cheveux qu'on lui coupait, les bouis de papier sur lesquels il avait écrit un ordre devenu inutile par l'exécution, tout ce qui venait de lui. 11 avait conservé le sac de toile qu'il porta à Maoreza; mais il ne put le garder intact, car il arriva qu'on le découvrit et qu'on ne se fit pas scrupule d'en enlever quelques fragments ; heureusement pour les pieux coupables, le saint l'ignora toujours. Le Père Natale fut moins heureux. Saint Ignace souffrant beaucoup d'une dent, on le décide à la faire arracher. Natale, présent à l'opération, s'empare furtivement de la dent et veut la conserver, comme une relique ; mais notre saint, qui avait l'oreille à tout, entend quelques mots sulfîsants pour trahir le secret ; il gronde sévèrement son cher Père Natale, qu'il aimait d'une bien tendre afrection,il se fait rendre, d'autorité, le corps du délit, et le fait disparaître à tout jamais.

Il existait dans la Gonipagaie, et cela depuis les premiers Pères de la fondation, une gracieuse et poétique croyance, qui ajoutait encore à la tendre vénération que le saint fondateur inspirait à tous ses enfants. Cette opinion était appuyée, disait-on, sur une révélation faite à un des premiers Pères ; mais le mystère qui entourait son origine laissait à désirer.

Le Père Laynez, s'autorisant de son ancienne intimité avec Ignace, et de la confiance qu'il lui avait toujours témoignée, voulut savoir de lui la vérité, et lui dit un jour :

— Mon Père, nous sommes tous persuadés, et nous avons quelques motifs pour y ajouter foi, que votre chère îune est confiée à la garde d'un archange. Est-ce vrai ?

Ignace de Loyola baisse les yeux, rougit comme un coupable, ne répond pas et paraît dans le plus pénible embarras. Le Père Laynez n'insiste pas, il en sait assez; il change le sujet de la conversation , et Ignace retrouve sa liberté d'esprit, que l'humilité seule avait pu entraver un instant.

Notre saint avait un tel empire sur lui-même, que rien n'était capable d'altérer la calme expression de son angôlique physionomie. Sa nature violenle et impétueuse était

transformée au point que les médecins croyaient le tempérament d'Ignace lourd et flegmatique, et se persuadaient que l'admirable saint n'avait jamais eu de passions à combattre. C'était même l'opinion de toutes les personnes qui le voyaient rarement et ne pouvaient juger à l'œuvre son étonnante valeur. Pour connaître l'homme et apprécier le saint, il fallait jeter un regard sur son passé et un autre sur l'ensemble de tout ce qu'il avait accompli en quelques années. Il fallait voir les héros qu'il avait formés, les grandes choses qu'ils avaient faites, les services éclatants qu'ils avaient rendus à l'Église et au monde. Alors, seulement, on connaissait Ignace de Loyola.

Nous avons dit que nul événement n'avait la puissance d'émouvoir notre saint; quelques traits suffiront à le prouver.

Il était nécessaire de lui appliquer un appareil au cou pour guérir les suites d'une tumeur. Le Frère infirmier, chargé de ce soin, voulant faire la chose consciencieusement, après avoir serré la bande, qu'il avait fait passer sur la tête, imagine de la coudre pour éviter tout dérangement par le mouvement. Pendant qu'il se livre à celte opération, saint Ignace lui dit avec le plus grand calme :

— Frère Jean-Paul, je crois que vous cousez aussi mon oreille.

En effet, l'oreille était cousue ; l'aiguille l'avait traversée, et le fil y entrait déjà sans que le patient eût laissé échapper le plus léger mouvement, ni la moindre plainte.

Il attendit un jour quatorze heures de suite pour parler à un cardinal, et ne parut pas plus fatigué ensuite de ce

long exercice de patience, que si nulle alTaire ue l'eût réclamé ailleurs. Il est vrai qu'il s'agissait de la gloire de Dieu dans l'audience qu'il allendait, et Ignace, nous le savons, sacrifiait tout à cette gloire. Nous citerons, à ce sujet, la réponse qu'il lit au Père de Polanco, lorsque, ayant à se rendre à Alvito, dans le royaume de Naples, et la pluie tombant par torrents au moment de son départ, le Père de Polanco l'engageait à remettre au lendemain :

— Père Polanco, lui répondit notre saint, voici trente ans que rien ne m'a fait différer d'un instant ce que j'ai cru devoir entreprendre pour le service et la gloire de Dieu Notre-Seigneur.

Et il partit, sans paraître contrarié par la pluie battante et par le vent impétueux qui en augmentait les inconvénients.

Son zèle et sa charité l'ayant conduit un jour dans une maison, un Frère y vint peu après, et demande à lui parler pour une alTaire importante et pressée. On le lait entrer; il dit quelques mots à voix basse au saint fondateur, qui le congédie en lui disant :

— C'est bien ; allez.

Le Frère se retire ; Ignace reprend l'entretien où il l'avait laissé, et lorsqu'il a fini, il prend congé de ceux qull est venu visiter. L'un d'eux lui dit, au moment où il sortait :

— Mon Père, le Frère qui est venu vous parler toiit à l'heure paraissait fort troublé : vous aurait-il apporté une fâcheuse nouvelle?

— Du tout, répond notre saint ; il est venu m'annoncer

que les gens de justice s'étaient présentés pour signifier la saisie de nos meubles, parce que nous devons quelques écus que nous n'avons pu acquitter. C'est un emprunt que nous avons été forcés de faire. S'ils enlèvent nos lits, nous dormirons très-bien sur le plancher. J'ai demandé seulement qu'on nous laissât nos manuscrits; mais si on veut les emporter, je ne contesterai point pour cela.

Le lendemain, Jérôme Astalli, gentilhomme romain, répondait de la dette, et une aumône de 200 écus, arrivant en même temps, satisfaisait les créanciers, et rétablissait les affaires de notre saint.

La maison professe eut, pendant neuf années, un voisin qui, voulant forcer les Pères à acheter sa maison, imaginait mille manières de les incommoder. Le réfectoire ne pouvant recevoir de jour que par le mur qui donnait dans la cour de ce fâcheux voisin, on ne put obtenir qu'il laissât percer les fenêtres, et pendant ces neuf années, on était obligé d'avoir de la lumière en plein midi, dans cette partie de la maison. La cour, derrière ce mui", (ut ensuite remplie d'animaux les l'ius bruyants. Enfin, les choses en vinrent au point que saint Ignace, voulant s'agrandir forcément, vu l'augmentation toujours croissante des religieux, finit par donner à cet homme le prix élevé qu'il exigeait de sa maison. Il avait supporté jusque-là, sans se plaindre, tous les inconvénients de ce pénible voisinage. Le prix avait été convenu pour la mnison et ses dépendances, telles qu'elli'S étaient ; mais le voisin, avant de l'abandonner à Ignace, en lit enlever portes, fenêtres, grilles, boisuries, ferrures, môme plusieurs pierres. Tout autre eût intenté

un procès à ce misérable; notre saint ne parut même pas s'apercevoir de cette injustice. II prit possession de ces murs délabrés avec autant de satisfaction apparente que si on lui avait rendu un grand service par cette détérioration. Il n'eut pas une seule parole de blâme pour celui qui l'avait ainsi dépouillé, il ne manifesta aucun regret!

Le Père ministre ayant à lui parler un jour d'une affaire importante, le cherche, apprend qu'il n'est pas rentré et remet à un autre moment. Le saint revient tard à la maison, il avait attendu très-longtemps et inutilement une audience du Pape. Le Père ministre, supposant son supérieur trop fatigué pour l'entretenir d'affaires, attendit au lendemain. Ignace le blâma de ce retard :

— Où en serions-nous, lui dit-il, si nous perdions la liberté d'esprit et de jugement, pour avoir pratiqué la patience selon la volonté de Dieu Notre-Seigneur, et non selon notre choix ?

Notre saint pouvait parler ainsi, car, en toute occasion, on le trouvait disposé à écouter ce qu'on avait à lui dire, et à répondre avec la même sûreté de vue, la même sagesse de conseil, le même désintéressement d'opinion. La maladie, la persécution, la fatigue, le travail, l'excès des atïaires, rien ne pouvait avoir d'influence sur les avis ou les décisions qu'on lui demandait ; et quelle que fût l'importuuité à& ceux qui recouraient à ses lumières, il les laissait toujours pénétrés de reconnaissance pour son aimable accueil et sa touchante bonté. Mais si des hommes du monde se présentaient, sans autre but que celui de le voir et de l'entretenir de choses inutiles, il se hâtait de tourner la conver-

sation, et leur parlait des grandes vérités chrétiennes : la mort, le jugement, l'enfer, le paradis.

— C'est, disait-ii, un profit certain, soit pour eux, soit pour moi. Pour eux, si cela les porte à descendre au fond de leur conscience et à la mettre en règle devant Dieu^ Pour moi, parce qu'ils se retirent plus tôt si ces vérités ne les touchent pas, et ils me laissent ainsi un temps précieux que sans cela ils m'auiaient enlevé.

Quelquefois des hommes du monde venaient lui demander sa protection auprès des souverains ; ils voulaient un emploi à la cour de l'empereur Charles-Quint, du roi de Portugal ou d'un autre. La réponse d'Ignace de Loyola était la même pour tous les solliciteurs :

— Je ne puis vous être utile, leur disait-il, qu'auprès du Monarque souverain du ciel et de la terre. Si vous connaissez une cour plus brillante et où la faveur soit plus durable, agissez, et dès que vous y aurez vos entrées, je vous demanderai de me procurer le même honneur. En attendant, mon ambilion pour vous se portant à tout ce que je sais de plus magnifique, je vous ofTre mes services et serai heureux de vous enseigner le chemin de la véritable gloire et de la vraie grandeur.

Sa réputation de sainteté était si grande dans la Compagnie, que le Père Léonard Kessel, recteur du collège de Cologne, qui ne le connaissait pas, lui écrivit pour le supplier de lui accorder la permission d'aller à Rome, afin d'avoir la consolation de le connaître et de recevoir sa bénédiction. Le Père Kessel était fort âgé, d'une santé très-faible, et il faisait tant de bien à Cologne, qu'Ignace hésitait à le satis-

254 CINQDIÈME PARTIE.

faire. Il en coûtait néanmoins à son cœur de refu?er cette consolation au bon vieillard, et il consulta Dieu pour savoir ce qu'il devait décider. Après avoir prié, il manda au Père Kessel :

« Il n'est pas nécessaire d'entreprendre un si long voyage pour voir votre Père, car il est probable que Dieu arrangera les choses de telle manière que vous me verrez à Cologne. »

Or, il arriva qu'un jour où le Père Léonard Kessel était seul dans sa chambre, tout occupé des affaires dont il avait la charge, il vit le Père Ignace devant lui, le regardant avec une bonté toute paternelle, sans lui parler, et lorsque le Père Kessel l'eut bien considéré, il disparut, laissant le bon recteur inondé de la plus douce joie.

Le saint fondateur avait écrit des règles sur la modestie, prescrivant la tenue extérieure jusque dans les moindres détails. Il disait que ces douze règles lui avaient coûté beaucoup de larmes ; qu'il avait longtemps consulté Dieu, dans de longues oraisons, afin de connaître sa volonté sur chacune d'une manière certaine, avant d'en imposer la pratique à ses religieux. Désirant mettre ses règles en vigueur le plus tôt possible, Ignace profita, pour les faire connaître, de la présence de plusieurs profèsvenus à Rome de divers points de l'Europe, et devant s'en éloigner sous peu. Le Père Laynez fut chargé de les promulguer et de faire une exhortation sur la nécessité de les observer. Ignace fixa le jour et ordonna à tous les Pères de se réunir dans la salle des conférences, à l'heure où d'ordinaire ils se réunissaient sous la terrasse.

Cette terrasse, à la hauteur du premier étage, donnait sur le jardin et avançait en saillie de manière à lormer au-dessous-une sorte de galerie couverte. Chaque jour, après le dîner, les Pères se promenaient sous cette terrasse, à l'abri du soleil, du vent ou de la pluie.

Au jour désigné, on se rend dans la salle des conférences, le Père Laynez donne lecture des nouvelles règles et la fait suivre d'un discours. Au moment même où il exhortait ses frères à ne jamais négliger les moindres observances, puisque toutes étaient destinées à concourir à leur avancement spirituel, on entendit un craquement effroyable, suivi d'un écroulement dont toute la maison fut ébranlée. Personne ne bougea. Laynez continua son discours, chacun paraissait fort tranquille. Mais dès que la séance fut levée, on sortit pour connaître la cause d'un tel bruit et d'une telle secousse, et on vit que la terrasse s'était écroulée. Si les Pères n'avaient été obligés, par l'obéissance, de se trouver dans la salle des conférences à ce moment-là, plusieurs auraient iiilailliblemenl péri sous l'écroulement de cette masse. Chacun levait les mains au ciel, remerciait la Providence et croyait voir dans cet événement la manifestalion de l'approbation divine en faveur des règles qui venaient d'être promulguées :

— Oui, mes frères, dit notre saint, Dieu nous témoigne par là que ces règles lui sont agréables ; tâchons de les faire observer exactement.

Bientôt cetie observance donna lieu à quelques critiques de la part des mondains, ennemis des Jésuites; on prélendit que le Père Ignace voulait faire de ses religieux autant

d'hypocrites. Ce propos fut répété au saint fondateur : — Dieu veuille, répondit-il, que cette hypocrisie s'accroisse de jour en jour parmi nous ! Quant à moi, je ne connais, dans toute la Compagnie, que ces deux hypocrites I

Il désignait les Pères Bobadilla et Salraeron, qu'il regardait comme des modèles, et qu'il savait être intérieurement beaucoup plus parfaits encore qu'ils ne le paraissaient.

Don Pedro de Zarate y Bermeo, commandeur de l'ordre des chevaliers du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, voyait avec une douleur profonde l'état de dégradation dans lequel les peuples syriens étaient tombés. Toutes les hérésies, toutes les sectes semblaient s'être donné rendez- vous dans ce malheureux pays soumis aux musulmans ; les juifs y affluaient également, les catholiques seuls semblaient en être exclus.

Le chevalier de Zarate vient à Rome, il sollicite du Pape l'établissement de trois collèges de la Compagnie de Jésus : le premier à Jérusalem, où tous les hérétiques et les scliismatiqucs allaient fréquemment en pèlerinage; le second à Constantinople , pour la conversion des musulmans maîtres de la Syrie ; le troisième pour l'île de Chypre, centre du schisme grec. Jules 111 accorde avec empressement tout ce qui lui est demandé pour la gloire de Dieu. La bulle qui autorise les trois collèges érige une archiconfrérie duSaiut- Sépulcre à Jérusalem.

Ignace de Loyola n'avait jamais complètement abandonné le i)rojet qui lui tenait si vivement au c(JL'ur, aux premiers

temps de sa conversion. Il savait que si la Providence lui avait fermé celte voie, après la lui avoir montrée, un jour viendrait où elle s'ouvrirait pour sa Compagnie. Il savait que les obstacles s'aplaniraient tôt ou lard, et que ses enfants pénétreraient au moment marqué par le doigt de Dieu, sur ce sol si abondamment béni et si indignement profané!... Il ne négligea rien pour seconder le zèle du chevalier de Zarate ; il écrivit aux souverains, aux princes, à plusieurs seigneurs riches et puissants ; il demanda la sympathie de tous pour une œuvre dont sa grande âme appréciait toute la portée, mais il n'obtint pas les résultats qu'il avait un moment espérés. L'affaire traîna en longueur, les conseillers des souverains étaient d'avis déménager les ressources pour multiplier les établissements des Jésuites dans leurs propres États, pour le bien spirituel de leurs sujets dont ils étaient responsables, et les princes eux-mêmes comprenaient peu la grandeur et la nécessité d'une œuvre dont le théâtre était si éloigné. Cependant, une personne riche et zélée ayant confiance dans une entreprise tant désirée par Ignace de Loyola, laissa, par son testament, une somme de cinq cents ducals pour la fondation du collège de Jérusalem. Mais bientôt s'éleva l'opposition d'un Ordre religieux qui, déjà établi à Jérusalem, craignait de manquer des ressources nécessaires à la vie, si d'autres religieux venaient diminuer, en les partageant, les aumônes qui le soutenaient. Il voulut donc obtenir d'Ignace une renonciation juridique au droit que lui conférait la bulle de Jules III, de fonder un collège à Jérusalem. Notre saint se refusa énergiquemeut à cette renonciation. Il mandait au

commandeur de Zarate, alors prôs de Philippe II, dans les Pays-Bas :

« Nul ne sait ce que veut faire le Seigneur notre Dieu, par les inutiles instruments de notre minime Compagnie. Il ne me paraît donc pas conforme à la raison et à l'esprit de Dieu Notre -Seigneur, de fermer la porte de la Terre- Sainte à un collège de notre Société. Et quand j'y renoncerais personnellement, je ne vois pas que cet acte fût valide pour l'avenir et qu'il pût lier la Compagnie. D'ailleurs, je ne crois pas pouvoir, en sûreté de conscience, me prêter à une telle renonciation. Il est vrai que je ne vois pas les choses dis;:oséesde manière à prévoir qu'un collège pourra être fondé dans ces contrées pendant ma vie, mais il est plus facile de ne jamais fonder ce collège, que de lier la Compagnie pour l'avenir. »

Notre saint ne vit pas, en effet, la Compagnie pénétrer en Palestine, et ses successeurs ne furent pas plus heureux. Dieu réservait cette œuvre de salut pour notre siècle. Aujourd'hui seulement la Compagnie de Jésus a vu s'ouvrir pour elle une porte de la Syrie ; celle de Jérusalem lui est encore fermée, mais la miséricorde de Dieu est infinie, elle achèvera l'œuvre commencée. Le jour n'est peut-être pas éloigné, où saint Ignace de Loyola se réjouira dans le ciel de voir les enfants de sa grande famille, réaliser les projets de sa jeunesse et accomplir le premier vœu qu'il forma dans sa Veillée des armes à Mont-Serrat, qu'il renouvela si souvent dans sa grotte de Manreza, et dont il ne cessa d'entretenir ses premiers disciples pendant plusieurs années.

Les collèges de Coastantiaople et de Chypre, autorisés par la Qiènie bulle, ea 1554, restèrent également à l'état de projet. La Compagnie ne pouvait que se donner elle-même ; n'ayant d'autre ressource que les aumônes, elle était dans l'impossibilité de fonder et ne pouvait qu'accepter les fondations qu'on lui proposait. Elle dut renoncer pour le moment à la Grèce et à la Turquie, comme elle avait renoncé à la Palestine, et attendre l'heure de la Providence. Le Père Laynez, affligé de cet insuccès, dit à notre saint :

— Maintenant que tout espoir est perdu pour la Terre- Sainte, je serais bien heureux d'aller dans les Indes pour travailler à la conversion des infidèles.

— Quant à moi, dit Ignace, je n'éprouve nullement ce désir, et, s'il se présentait, je le repousserais.

— Pourquoi cela, mon Père? lui demanda son ami avec surprise.

— Ne sommes-nous pas engagés par vœu, ajouta le saint, à nous porter en tel lieu qu'il plaira au souverain pontife de nous désigner? Je dois donc être disposé à aller d'un côté ou de l'autre, et l'Orient ne m'attire pas plus que l'Occident. Si je sentais, comme vous, une préférence, je la combattrais, et je tâcherais de me mettre dans une parfaite indifférence pour tout ce qui pourrait m'être ordonné. Je vous assure que, tout vieux et tout infirme que je suis, je n'hésiterai pas, au premier signe de Sa Sainteté, à partir, à pied, mon bâton à la main, pour me rendre en Espagne ou ailleurs, ou à m'embarquer, sans la moindre provision, sur un vaisseau quelconque, liit-il sans voiles et sans gouvernail. Dans cet état d'obéissance, je n'aurais nulle repu-

gnance à vaincre; je m'estimerais même très-heureux.

— Mais, mon Père, lui dit un de ses religieux, que feriez-vous alors de votre prudence ?

— La prudence, répondit notre saint, n^est pas la vertu de celui qui obéit; elle est la vertu de celui qui commande. La prudence de celui qui obéit est de sacrifier la prudence à l'obéissance.

L'Ordre des religieux Théatins avait demandé à Ignace de Loyola de l'incorporer dans la Compagnie de Jésus, et cela, dès qu'elle eut été autorisée; Ignace s'y était refusé. La Compagnie, ayant son esprit propre, ne pouvait accepter le mélange, quelque bon qu'il fût, sans subir des changements qu'il est toujours fâcheux d'introduire dans un corps, surtout quand il est bien organisé déjà.

La réputation de la Compagnie s'étant accrue avec ses œuvres, les Barnabites de Milan entrèrent en relations d'amilié et de prières avec elle, et finirent par demander au saint fondateur de les recevoir et de les incorporer dans son Ordre. Ignace de Loyola répondit à Jérôme Sauli, archevêque de Gênes et vice-légat de Bologne, chargé de la négociation, qu'il appréciait les vertus et le mérite des religieux Barnabites, mais que, pour la plus grande gloire de Dieu, il était préférable que chacun des deux Ordres gardât son esprit de fondation et que l'un et l'autre, marchant séparément vers leur but, restassent unis seulement de sentiments et de prières.

Depuis longtemps, les Chartreux étaient entrés aussi en relations de prières et d'amitié avec Ignace, et le grand prieur, Pierre de Leyde, avait associé la Compagnie de

Jésris à tous les mérites de son Ordre. En cette année, 1554, Gérard Hamotan, prieur de la Ciiartreuse de Cologne, ayant su que les collèges de Rome avaient besoin d'aumônes, s'empressa d'envoyer cent couronnes à notre saint, qui lui en exprima sa reconnaissance dans la lettre suivante :

« Vénérable Père en Jésus-Christ,

« Que la souveraine grâce et l'amour infini de Jésus- Christ Notre- Seigneur enrichissent et élèvent par des accroissements successifs de dons spirituels, votre Paternité et votre pieuse congrégation.

« Notre correspondance de lettres avec votre Paternité a été rare, il est vrai, pendant ces dernières années, mais elle a été fréquente de prières; et dans cet intervalle, notre amour réciproque s'est affermi au lieu de diminuer. Nous le voyons, de notre côté, par le vif souvenir que nous conservons de vous, et le sentiment toujours croissant que vous nous inspirez. Nous le voyons, de votre côté, par les lettres des nôtres qui nous parlent des bienfaits dont votre Paternité les comble, et par notre propre expérience, car votre générosité vient nous trouver jusqu'à Rome. Nous en rendons à Dieu, auteur de tout bien, et à votre Paternité, les plus vives actions de grâces.

« Votre libéralité est venue au secours de ce collège, dans le moment le plus opportun; cette attention de votre

charité resserre encore le lien de notre mutuelle affection. Que Notre- Seigneur Jésus-GIirist, selon les richesses de sa bonté infinie, daigne vous rendre, pour ses pauvres, ce bienfait avec tous les autres.

« Nos frères de Rome vont bien, et ceux du collège et ceux de la maison. Le Seigneur m'a visité par une maladie de six mois; je vais mieux maintenant.

« Votre Paternité saura le reste par nos frères à qui nous écrivons plus amplement. Nous nous recommandons tous, humblement, aux oraisons et aux saints sacrifices de votre Paternité, et de ses vénérables frères qui sont nôtres. Salut en Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est pour tous le souverain bien et la vie éternelle. Amen,

« De votre Paternité, le serviteur en Jésus-Christ Notre- Seigneur,

« Ignace.

« Rome, 21 août 1554. »

Le Seigneur m'a visité par une maladie de six mois, vient de dire notre saint. Il n'ajoute pas que ce qu'il regardait comme une faveur du ciel avait été considéré par ses religieux comme la plus douloureuse et la plus redoutée des épreuves.

Il était soigné par un jeune médecin qui, attribunnt ses souffrances à un refroidissement, le fit calfeutrer dans sa chambre, de manière à n'y point laisser pénétrer l'air

extérieur, lui fit preudre ses tisanes bouillautes, le fit accabler de couvertures, et cela pendant les plus fortes chaleurs de l'été. Le saint, dévoré par la fièvre, sentant que rien ne lui était plus contraire que ce traitement, mais obéissant avant tout, et heureux de trouver une occasion d'obéir, même au péril de sa vie, se soumettait sans se plaindre et sans témoigner le désir du moindre soulagement.

Cependant, les religieux s'effrayaient des progrès de la maladie, d'une transpiration incessante qui épuisait le malade, de fréquents évanouissements, qui leur faisaient craindre qu'on ne pût le rappeler à la vie, de cet ensemble, enfin, qui semblait leur annoncer la fin prochaine de celui qu'ils aimaient. Ils appelèrent le docteur Alexandre Petronio, un des plus célèbres médecins de Rome, et très-dévoué au saint malade. Petronio se récria sur un traitement si opposé à celui qu'on aurait dû prescrire, fit donner de l'air, enlever les couvertures et rafraîchir le patient.

Les Pères, ayant des craintes sur le résultat de ce brusque changement, conjuraient Ignace de demander à Dieu sa guérison :

— C'est inutile, répondit-il.

— Mais, mon Père, demandez-le, non pour vous ni pour nous, seulement dans l'intérêt de la Compagnie!

— C'est inutile, réplique le saint fondateur. Par la grâce de Dieu Notre-Seigneur, nos premiers Pères sont bons, les seconds seront meilleurs, et, à ceux-ci, il en succédera de meilleurs encore, parce que aux travaux extérieurs ils

joindront la discipline intérieure, dont toutes les parties seront observées alors *.

Le docteur Petronio lui recommandait d'éloif,mer toute préoccupation capable de l'émouvoir, car sa faiblesse était telle qu'on ne pouvait encore répondre de le sauver. Ignace, désirant obéir en toute chose, rélléchit, cherche, se demande ce qui pourrait l'émouvoir, et ne le trouve point. Quelques moments après:

— Je l'ai trouvé, dit-il, ce serait la destruction de la Compagnie; mais si ce n'était pas par ma faute, je la verrais se dissoudre comme un grain de sel dans un verre d'eau, qu'il me suffirait d'un quart d'heure passé aux pieds de Notre-Seigneur, pour retrouver tout mon calme et toute ma liberté d'esprit.

Cette maladie ayant laissé une très-grande faiblesse à notre saint, ses religieux le pressaient de se décharger d'une partie des aiïairesdont le poids l'accablait. 11 résista d'abord, mais se rendit enfin au désir de ses bien-aimés tils. Le Père de Polanco écrivait à ce sujet au provincial de Sicile, le Père Domenech : ^

« Le Père Natale était fort désiré de notre Père, et de

nous en particulier, qui faisons partie du conseil pour les intérêts généraux de la Compagnie ; parce que, d'un cùté, la multiplicité des affaires, suite de l'accroissement de notre Société, et, de l'autre, les incommodités nombreuses et presque continuelles de notre Père, qui le retiennent la

• liarloli.

plupart du temps au lit, surtout depuis un an, nous faisaient désirer pour lui plus de secours et de soulagement qu'il n'en a eu jusqu'ici. Nous lui fîmes donc observer qu'il paraissait convenable qu'il choisît quelqu'un qui gouvernât la Compagnie à sa place. Il ordonna à tous les prêtres que nous avons à Rome, à l'exception de deux ou trois qui sont novices, de se rassembler, afin que chacun, après avoir compris la nécessité de choisir une personne de cette sorte, célébrât le saint sacrifice et priât pour cette afifaire pendant trois jours. Il voulait aussi que chacun pût consulter les autres, et prendre d'eux les informations dont il avait besoin, après quoi, ils devaient tous écrire sur un billet le nom de celui qu'ils avaient élu. Les Frères lais se rassemblèrent de leur côté, afin de nommer parmi les prêtres quatre électeurs chargés de voter à leur place. Nous nous réunîmes le jour de la Toussaint * au nombre de trentequatre prêtres, sur lesquels trente et un ou trente-deux élurent le Père Natale. Notre Père confirma l'élection, et le Père Natale commença de remplir ses fonctions à la satisfaction générale ^... »

On avait proposé à saint Ignace de donner au Père Natale le titre de vicaire; il s'y était refusé, l'autorité du général devant rester entière et inviolable, d'après les constitutions.

La santé dlgnace se remit cependant, comme on l'a vu, et, dans le courant de l'automne, l'année suivante, il avait

2 Tiède saint Ignace, par le Père Genelli.

renvoyé en Espagne le Père Natale, qui y rendait des services importants à l'Église et à la Compagnie.

Ainsi que notre saint le mandait au prieur de la Chartreuse de Cologne, ses collèges avaient grand besoin de secours au moment où il reçut son aumône; car, toujours confiant dans la tendre sollicitude de la Providence, il ne cessait d'augmenter le nombre des élèves, et par conséquent celui des Pères. Il ne serait pas resté une pièce de monnaie dans la maison professe ou dans les collèges, que le saint fondateur n'aurait pas reçu un novice ou un élève de moins:

— Celui qui veut faire de grandes choses pour Dieu, disait-il, doit se bien garder de ne consulter que sa tête et ses bras; son intelligence est faible et sa puissance est bornée.

— Mon Père, — lui disait un de ses religieux, effrayé de l'accroissement du collège romain, — comment, avec la prudence que vous apportez en toute chose, recevez-vous tant de sujets? C'est une augmentation de dépense qui peut entraîner bien loin.

— Quand on agit pour la plus grande gloire de Dieu, répondit le saint fondateur, il faut aller contre vent et marée, et espérer d'autant plus en Dieu, que tout semble plus désespéré.

On remarquait, du reste, que les dons et les aumônes étaient toujours en proportion du besoin. La confiance d'Ignace fut constamment justifiée, souvent miraculeusement, toujours providenliollement. LePôre Bobadilla, un jour où il était arrivé plusieurs Pères, sur l'ordre de leur

général, inquiet d'une telle dépense, lui demande où il compte prendre le nécessaire pour nourrir tant de monde. Le saint énumère alors les aumônes habituelles qu'il reçoit:

— Il n'y a pas là de quoi couvrir la moitié des dépenses indispensables, reprend Bobadilla.

Ignace le regarde avec surprise, et lui répond :

— Est-ce que nous n'avons rien à attendre de la Providence? N'aurons-nous donc confiance en Dieu qu'autant que la pieuse libéralité des fidèles nous y encouragera I Quant à moi, je suis sûr de trouver dans la main du Père céleste, ce qui me manquerait dans celle des fidèles, et lors même que celte main divine ne me fournirait rien du tout, je serais encore certain d'y trouver le nécessaire.

Le collège romain renfermait vingt-huit religieux ; le saint fondateur voulant élever ce nombre jusqu'à cent, et ne calculant pas d'après les ressources habituelles ou probables, mais seulement d'après le fonds de la Providence, ordonne au Père Olivier Manare, recteur du collège, d'arranger les choses convenablement pour cette augmentation .

Un ordre d'Ignace était un ordre du ciel pour tous ses religieux. Le Père Olivier, qui donne ces détails dans les mémoires qu'il a laissés, ne répond pas qu'il n'a point d'argent; qu'entre la maison professe et le collège il n'y a que cinq ducats ; que le Père Juan de Polanco a déjà emprunté pour les constructions destinées à l'agrandissement du collège; enfin qu'ayant bien juste assez pour suffire aux besoins actuels, il ne voit pas où il pourra prendre le nécessaire pour soixante et douze religieux de plus. Il suffit

au Père recteur que son sainl Père général ait ordonné, pour qu'il se mette en mesure d'obéir. IJ va trouver le Père de Polanco, qui lui remet les cinq ducats, seule ressource du moment :

— Vous manquerez de votre côté, lui dit Olivier, gardez cet argent pour vos ouvriers.

— Je chercherai des aumônes, répond Juan de Polanco, et j'emprunterai encore, la Providence se chargera certainement d'acquitter, puisque notre Père Ignace a ordonné de dépenser. Empruntez, de votre côté, les meubles que vous ne pouvez payer, et ayons confiance.

Cela convenu, les deux religieux agissent conformément à la volonté de leur supérieur. Un jour, Ignace va voir les arrangements pris pour loger tous les Pères qui vont arriver. Le Père de Polanco et le recteur du collège l'accompagnent. 11 se montre satisfait d'abord ; mais arrivé au dernier étage, on lui ouvre les portes des greniers, où il voit des lits, des sièges, des tables à écrire, et on lui dit :

— Voici les chambres de nos Pères.

— Hélas ! dit notre saint au Père de Polanco, c'est ici que nos fières coucheront? c'est ici qu'ils demeureront? Mais l'hiver approche ! Où est le plafond ? Nos frères habiteront-ils sous ces tuiles à jour, à la belle étoile ?

— Mon révérend Père, nous n'avons plus d'argent, et nous n'en pouvons plus emprunter.

— Il faut faire le plafond, Père Polanco, répond tranquillement le saint ; ne laissez pas nos frères coucher ici; Dieu aura soin du reste. La pauvreté est le mur d'appui d'un Ordre religieux ; Dieu veut donc que ses serviteurs

vivent de pauvrelé, mais il n'exige pas d'eux la misère à aquclle vous les condamnez.

Le Père de Polanco sort le lendemain pour chercher à emprunter de l'argent; car le Père général a donné un ordre, il faut l'exécuter malgré toutes les impossibilités apparentes. Le saint religieux^ à quelques pas de la maison, rencontre un Navarrais, l'arcliidiacre Mondragone :

— Père de Polanco, lui dit-il, rendez-moi le service de me prendre cinquante écus d'or ; ils seront plus en sûreté chez vous que si je les gardais; je vous demanderai à mesure les sommes qui me seront nécessaires, et si vous avez besoin d'y puiser pour votre maison, servez-vous en aussi, vous me le rendrez plus tard.

Le même jour, un Portugais lui donnait à garder une somme plus considérable encore, et avec la même faculté de s'en servir au besoin. Peu après, les bienfaiteurs de la Compagnie, voyant les travaux qui se faisaient, et sachant le saint fondateur trop sage et trop prudent pour les avoir entrepris sans nécessité, envoyaient des secours et des aumônes en telle abondance, qu'on put acquitter les dettes et pourvoir à toutes les exigences du moment.

Le collège germanique, à son tour, se trouva bientôt dans un tel dénûment, que le recteur Guido Roilitz vint trouver le Père général et lui dire qu'il n'avait plus le nécessaire. Ignace l'écoute, paraît compatir à son embarras et lui dit en souriant ;

— Maître Guido, quelle friandise donnerez-vous aux élèves pour les réjouir pendant les lètes de Noël ?

— Oh ! mon Père, répond le recteur, ils n'ont plus

même de pain, car le boulanger n'en veut plus fournir.

— Alors, répond le saint, Dieu leur en donnera; ayez confiance. En attendant , achetez quelques chevreaux et autre chose enctJre pour récréer ces jeunes gens, et laissez Dieu Noire-Seigneur avoir soin du reste.

Le lendemain, le pape Jules III envoyait cinq cents ducats à saint Ignace. Le bon Père général partagea immédiatement cette somme entre les deux collèges. Bientôt après, Jules III passait à une vie meilleure.

L'année suivante, la guerre éclatait entre Philippe II et le pape Paul IV. Les Espagnols étaient entrés dans les États de TÉglise; la disette accompagnait la guerre, la misère était à son comble , les plus riches retranchaient forcément sur toutes leurs dépenses et sur leurs aumônes, et les cardinaux eux-mêmes avaient renvoyé une partie de leurs gens qu'ils ne pouvaient plus payer, La maison des Jésuites et leurs deux collèges partageaient la détresse générale et avaient à peine le pain nécessaire. Les bienfaiteurs du collège germanique engageaient Ignace de Loyola à renvoyer les jeunes gens dans leur patrie, et à renoncer à un établissement qui lui avait déjà tant coûté ; le saint fondateur répond :

— Que ceux qui sont fatigués de le soutenir se déchargent sur moi de ce trop lourd fardeau; car je déclare que rien ne me fera abandonner ce collège fondé pour la plus grande gloire de Dieu. Tant que je vivrai, je le soutiendrai; ma résolution à cet égard est inébranlable. Je compte d'autant plus sur l'aide de Dieu, que les secours humains me

272 GINQniÈME PARTIE.

manquent davantage. Je me vendrais moi-môme plutôt que d'abandonner mes Allemands!

11 prit le parti de les disséminer dans les maisons de la Compagnie les moins éloignées de Ptome; ils y demeurèrent jusqu'à la fin de la guerre. Quant au collège romain et à la maison professe, il y eut toujours l'absolu nécessaire, et souvent au delà, par l'effet des prières de notre saint, dont la confiance dans la sollicitude de la Providence ne fut jamais trompée, bien qu'elle fût mise quelquefois à de bien rudes épreuves. Ainsi, Ignace avait calculé que le collège romain, se composant de deux cents personnes, religieux ou élèves, il était bon d'avoir la facilité de faire prendre l'air et le repos de la campagne à ceux dont la santé en aurait besoin, et il avait acheté, dans ce but, l'année précédente, un terrain près de Sainte-Balbine, sur l'emplacement des bains d'Antonin. Il n'hésita pas, malgré la gêne apportée par les fléaux qui désolaient les États romains, à poursuivre l'entreprise commencée. Il fit bâtir une maison assez vaste et assez bien distribuée pour être habitée par tous les infirmes et les malades des maisons de Piome, et recevoir les jeunes gens qu'on voudrait y envoyer pour prendre un peu de délassement. Quelques Pères lui dirent à ce propos :

— Comment se fait-il, mon révérend Père, que vous dépensiez tant en bâtiments, quand nous avons à peine assez pour vivre? Ne vaudrait-il pas mieux réserver quelques ressources pour les moments où le nécessaire peut manquer ?

— Je préfère la santé du moindre de nos frères, réponditil, à tous les trésors de la terre.

Il allait quelquefois visiter les travaux à Sainte-Balbine, et, dans une de ces visites, il voulut, malgré son grand âge et ses infirmités, monter un escalier provisoire à l'usage des ouvriers. En le descendant, son pied manque un échelon, et le vénérable Père, ne pouvant se retenir, puisqu'il n'y avait point de rampe, roule jusqu'à la dernière marche. Le pied de cet escalier était si près d'un mur, que le Père Diego Guzman, qui accompagnait Ignace,crut qu'il allait se briser la tête, et en était pâle de saisissement. Mais notre saint, comme s'il était retenu par un e puissance invisible, s'arrête à point, se relève, et ne se retourne même pas pour voir d'où il est tombé. Son visage toujours calme, toujours serein, n'indique pas la moindre émotion, et il s'étonne du trouble du Père Guzman. 11 reprend ensuite sa visite avec autant de tranquillité que s'il ne lui était arrivé nul accident.

Quelques jours après, le Père de Polanco venait lui dire qu'il avait des ouvriers à payer pour le collège romain, et qu'il ne possédait plus une seule pièce de monnaie :

— Je vais en parler à Notre-Seigneur, lui dit notre saint. Et il s'enferme pour rester seul avec Dieu. Lorsque sa

prière est achevée, il fait appeler les Pères Laynez, Christophe de Madrid et Juan de Polanco, et les regardant avec l'expression d'une douce joie :

— Je ne suis ni prophète, ni fils ;de prophète, leur dit-il, je puis néanmoins vous assurer une chose, c'est que Notre-Seigneur ne nous abandonnera pas. Père Polanco, faites subsister le collège six mois encore seulement, j'en aurai soin après.

Au môme instant, deux riches personnages envoyèrent chacun une somme d'argent considérable; le lendemain et les jours suivants il arriva de nouvelles aumônes :

— C'est vraiment un miracle de chaque jour, dit le Père Gonzalez de Camara, alors à Rome. Dans un temps où tout le monde est forcé de se restreindre, c'est un miracle de la Providence que l'existence de nos maisons par les seules ressources de la charité.

— Le contraire serait plutôt un miracle, répondit Ignace. Oui ! si Dieu laissait sans secours ceux qui se confient en lui seul, ce serait un mij'acle. Etes-vous donc arrive jusqu'à ce jour, Père Gonzalez, sans remarquer que nos ressources ont été toujours proportionnées à nos charges? Servons Notre-Seigneur, et il saura pourvoir à nos besoins. Pour moi, je recevrais aussi bien mille nouveaux disciples que j'en ai reçu cent dernièrement, il n'est pas plus difficile au S^îigneur notre Dieu d'en faire vivre mille que d'en faire vivre cent.

Plusieurs fois il arriva, qu'au moment où on sonnait pour le repas, il n'y avait pas un seul morceau de pain dans la maison. On se rendait néanmoins au réfectoire, et chaque fois, à ce dernier instant, on apportait des provisions abondantes.

Un jour, la maison se trouva dépourvue à la fois de pain, de vin, de bois et d'argent. Ce même jour, une personne pieuse envoyait une charretée de bois. Le portier fait entrer la charrette, referme la porte, se retourne sur lui-même pour rentrer... et voit dans la cour plusieurs sacs de blé et plusieurs tonneaux de vin! Par où ces

provisions étaient-elles entrées? Qui les avait envoyées? Nul ne le sut jamais... Le saint fondateur avait peut-être le secret, mais son humilité sut le garder.

Dans un moment où des secours sur lesquels il pouvait compter lui manquèrent totalement, il se présenta plusieurs élèves et un assez grand nombre de novices. La prudence humaine conseillait de leur fermer la porte, la confiance d'Ignace ordonna de la leur ouvrir. Le lendemain soir, le frère Juan Croce , économe de la maison , revenait de Saint-Jean de Latran, lorsque, près du Cotisée, un inconnu s'approche, lui met un rouleau dans la main et disparaît. Ce rouleau contenait cent écus d'or. Quelques jours après, le même frère sort à la pointe du jour pour aller faire les provisions ; un homme vient à lui, et, sans lui dire un seul mot, lui met une bourse dans la main et s'éloigne. Le frère sent que la bourse est lourde, il n'a pas eu le temps de voir l'inconnu, d'ailleurs le jour paraît à peine, il n'aurait sans doute pu distinguer ses traits. « Si c'était un mauvais esprit? » se dit-il. A cette pensée, le bon frère se trouble, il tremble de peur, il se dit que ce mauvais esprit s'e?t moqué de lui et lui a donné peut-être de la fausse monnaie, dans l'intention de le perdre. Une église est à deux pas, elle est ouverte, le frère y entre pour se remettre par la prière. 11 demande à Dieu de le calmer d'abord, car il lui semble avoir encore près de lui l'esprit malin chargé de le perdre par la fausse monnaie, et le prie ensuite de ne pas permettre un tel malheur. Sa prière achevée, il veut examiner le contenu de la bourse avant de sortir de l'église, et voit que ce sont des pièces d'or qu'il juge du meil-

leur aloi. Il ne se trompait pas. Quant au donateur, il demeura inconnu comme celui du Colisée et com.me tant d'autres.

Le Père de Polanco, cherchant un jour des papiers dans une grande malle qu'il laissait toujours ouverte, met la main sur un rouleau qu'il ne soupçonnait pas là, et dont le poids l'étonné ; il sent que c'est de l'argent, et il en manquait précisément à ce moment. Il ouvre le rouleau, il contenait des écus d'or aussi brillants que s'ils venaient d'être frappés. Le Père les porte à notre saint, qui en remercie la divine Providence, et dit ensuite au bon Père :

— Père Polanco, on ne saurait jamais trop présumer de celui à qui il est aussi aisé d'exécuter que de vouloir.

Aussi, Juan de Polanco disait-il souvent à ses frères :

— Je ne m'inquièle jamais de savoir si j'ai de l'argent ; mais seulement si le Père Ignace ordonne; car sa parole est de l'or.

Le Père Martin Olave écrivait à Ribadeneira alors en Flandre :

« Pour être convaincu de l'éminente sainteté de notre Père Ignace, je n'ai nul besoin de voir des malades guéris ou des morts ressuscites par lui ; ce qui se passe journellement à Rome en faveur de nos maisons, depuis que j'y suis, est plus que suffisant pour me prouver qu'il est un saint. »

xvin

Le pape Marcel II Squi avait succédé à Jules III, n'avait fait que passer sur le trône ponlilicai ; mais, dans ce court passage, il n'avait cessé de donner à Ignace de Loyola et à la sainte Compagnie de Jésus, les preuves de la plus haute estime. La première fois que notre saint se présenta pour lui baiser le pied, le nouveau pape le fit relever avec empressement, l'embrassa en ami et s'entretint longuement avec lui des réformes et des améliorations à faire dans l'intérêt de l'Église. Il lui témoigna le désir de voir tous les religieux de sa Compagnie, chacun en particulier, après les premières réceptions officielles, et, en attendant, il l'autorisa à leur donner la bénédiction apostolique. En le quittant, il lui dit ces paroles : « Donnez-nous le plus grand nombre possible d'ouvriers formés à votre école, et nous ne les laisserons pas manquer d'emplois. » Peu de jours après, il demandait au saint fondateur deux théologiens de sa Compagnie pour s'aider de leurs lumières et de leurs conseils dans les alFairos les plus difficiles. Ignace lui donna Laynez que Marcel II avait admiré au concile de Trente, dont il s'était fait un ami et à qui il s'était confessé souvent, et

* Michel Cervini, cardinal de Santa Croce.

T. ir. 16

278 GINQUIÈMB PARTIE.

Martin O.'ave que le pape, étant cardinal, appelait son maître.

Le cardinal Garaffa, fondateur de l'ordre des Théatins, et par cela mônoe, peut-être, peu favorable aux Jésuites, succéda à Marcel II, et prit le nom de Paul IV. A la nouvelle de son élection, Ignace éprouve un instant d'émotion, il croit la Compagnie menacée, et nous savons que c'est la seule chose qui puisse l'atteindre vivement. Mais il se rend devant le Saint-Sacrement, et, quelques moments après, il revient et dit à ses religieux :

— Nous aurons un pontife ami, bien que la Compagnie doive en être éprouvée pour l'exercice de sa patience.

Et, plein de confiance, il va se présenter au pape qui ne souffre pas que notre saint reste à ses pieds, et l'accueille avec la plus aimable bienveillance. Paul IV ne voit plus que les services rendus à l'Église par la Compagnie de Jésus, et il désire lui donner des témoignages éclatants de son estime. Dans le premier consistoire, il annonce qu'il veut élever le Père Laynez au cardmalat, et il déclare à Ignace que telle est sa volonté. Le saint fondaieur se jette à ses pieds en le conjurant d'épargner cet honneur à la Compagnie; ses prières sont assez froidement accueillies, et il rentre visiblement ému, lui que rien ne pouvait émouvoir de manière à trahir ses impressions :

— Si Dieu n'y met la main, dit-il en rentrant, à un de ses religieux, nous verrons Laynez cardinal d'ici à peu de temps ; mais si cela arrive, je ferai tant de bruit que le monde entier saura comment la Compagnie accepte les dignités !

Il demanda des prières et répandit des larmes abondantes devant Dieu pour détourner ce qu'il regardait comme un malheur. Laynez, de son côté, mettait tout en œuvre pour obtenir du pape qu'il renonçât à ce projet. Paul IV, voyant sa répugnance, parut se laisser fléchir et ordonna seulement à Ignace de lui donner le Père Laynez pour travailler à la réforme de la Daterie *; il exigeait pour cela que le saint religieux prit un appartement dans l'intérieur du Vatican. Le pape avait ordonné, il fallait obéir. Mais Ignace voyait clairement que l'intention de Paul IV était d'accoutumer aux honneurs du palais, celui qui avait fait vœu de vivre et de mourir dans Phumilité et la pauvreté. Laynez, trop clairvoyant, de son côté, pour juger autrement la position, s'échappe un jour du Vatican, vient se réfugier à la maison professe, dans les bras de son père, et lui demande de le préserver à tout prix de la pourpre dont il est menacé.

Paul IV, vaincu par ce dernier trait, comprend toute la vertu de ces hommes qui mettent autant de zèle à fuir les dignités, que d'autres à les solliciter. Il promet de ne plus insister sur un désir qui lui était cher, et qu'il sacrilie par respect pour l'humilité de la Com[)agnie, mais ce qu'il ne veut pas sacrifier, c'est l'appui qu'il attend des lumières et des avis d'Ignace de Loyola qu'il consultera fréquemment.

Depuis ce moment, Paul IV, en elTet, recourait souvent aux conseils du saint fondateur, et n'entreprenait rien d'important sans l'avoir consulté.

Malgré ces démonstrations favorables, et sincères au fond,

1 Tribunal chargé des bénéfices ecclésiastiques, des évècbés, des abbayes et des dispenses de mariages.

Paul IV, naturellement sévère et ua peu ombrageux, accueillit une dénonciation absurde. On lui dit que les Jésuites ont chez eux un dépôt d'armes, il le croit, et le gouverneur de Rome, envoyé par lui, se présente à la maison professe, accompagné du procureur fiscal et de ses gens. Ignace le reçoit avec le plus grand respect, répond qu'il n'a point d'armes cachées dans la maison, et ordonne à son secrétaire de conduire le gouverneur dans la visite de toutes les parties de l'établissement. La visite terminée, Ignace reconduit le gouverneur jusqu'à la porte, avec autant de douceur et de politesse que s'il était venu pour lui l'aire honneur.

Un des Pères allait partir pour la Flandre ; le saint fondateur lui recommande de ne parler de Paul IV que pour en dire du bien, car la raideur de son caractère lui avait fait des ennemis, et on s'en plaignait souvent. Le Père lui répond :

— Il est difficile de montrer les choses autrement qu'elles ne sont.

— Eh bien ! répond Ignace, ne parlez point de lui; parlez seulement du pape Marcel qui, comme cardinal et comme pape, a toujours témoigné à la Compagnie une atfeclion que nous ne devons jamais oublier.

Deux Pères de la maison de Lorette étaient allés en mission à Macerata, et devaient s'y trouver pendant les trois jours précédant le carême de cette année, 1555. On les prévient que quelques jeunes gens se préparent à donner au peuple, pendant ces trois jours, la représentation de pièces de théâtre qu'on assure être très-immorales. Les

deux Jésuites, en réparation d'un mal qu'ils ne peuvent empêcher, annoncent en cliaire que le Sainl-Sacremeut sera exposé, pendant ces jours, et ils engagent les fidèles à venir l'adorer. La foule s'y porte. Les Jésuites prêchent, ils obtiennent plusieurs conversions, et ils mandent ce succès au bon Père général qui veut tout savoir.

Ignace pleure de joie en recevant cette nouvelle ; il voit là une pensée qui le ravit et dont il pressent la fécondité. Aussitôt il ordonne à toutes les maisons de la Compagnie d'exposer le Saint-Sacrement pendant les trois jours qui précèdent le carême, en réparation des crimes qui se commettent durant ces jours de plaisir, puis il parle de cette pensée de réparation au pape et aux cardinaux ; de là, l'institution des prières des Quarante-Heures.

On est comme ébloui en jetant un regard sur toutes les institutions créées par Ignace de Loyola, ou dont il eut la première pensée. C'est à lui qu'on doit la création des orphelinats, des maisons de refuge, des asiles pour les juifs convertis, des séminaires, du collège romain, du collège germanique, enfin l'instilution des prières des Quarante- Heures. La pensée d'une association de prières pour la conversion de l'Angleterre n'est pas nouvelle ; saint Ignace l'avait établie dans sa Compagnie qui l'a conservée. Qu'on joigne maintenant à toutes ces œuvres, si importantes, les magnifiques travaux de la sainte Compagnie de Jésus, depuis sa fondation jusqu'à nos jours, et on comprendra tout ce que l'Église et le monde doivent à Ignace de Loyola.

Les forces de notre saint déclinaient de nouveau. Il se

décida à rappeler le Père Natale et lui confia le gouvernement, ainsi qu'aux Pères de Polanco et de Madrid. Déjà, au mois de mars, il avait charj^é le Père Pezzano de tout le temporel, ce qui était pour lui un allégement; mais sa faiblesse augmentait de jour en jour; il pressentait sa fin prochaine, et surtout il la désirait. Lorsqu'il entendait un de ses religieux parler de ce qu'il comptait faire pour la gloire de Dieu dans le cours de l'année suivante, il lui disait :

— Où trouvez- vous donc le courage de penser que vous vivrez jusque-là? Puisque l'incertitude vous permet l'espérance d'aller jouir de Dieu beaucoup plus tôt, je ne comprends pas que vous supportiez une pensée qui peut n'être qu'une illusion, et qui devrait vous causer une vive douleur.

Toutefois, il eût accepté avec empressement et avec joie la prolongation de son exil pour le service et la gloire de Dieu. Dans un moment où il s'entretenait avec les Pères Ribadeneira, Laynez et d'Oviedo, il dit au premier :

— Père Laynez, si Notre-Seigneur se présentait devant vous en ce moment, et vous disait : « Voulez-vous mourir maintenant? Je vous donnerai la gloire éternelle; mais si vous préférez vivre encore sur la terre, je vous y laisserai sans vous garantir votre salut ; je vous jugerai selon l'état oîi vous serez à l'heure de votre mort. » Si Notre-Seigneur vous parlait ainsi, et qu'il vous donnât en même temps la pensée qu'en demeurant en ce monde vous pourriez rendre quelques services à la divine Majesté, quechoisiriez-vous?

— Je vous confesse, mon Père, répondit Laynez, que je prendrais le parti le plus sûr, et sans hésitation assurément;

— Pour moi, répliqua notre vénérable saint, je ne le

ferais pas. Si je croyais pouvoir avancer la gloire de Dieu en quelque chose, je le supplierais de me laisser vivre. Il me semble qu'au bout du compte je ne risquerais rien; car, si un roi offre une magnifique récompense à un de ses sujets, et que celui-ci la refuse pour être plus en état de continuer à servir son souverain, le prince ne se croira-t-il pas obligé, non-seulement de réserver cette récompense, mais encore de l'augmenter en proportion des services rendus? Et si les monarques de la terre, ordinairement ingrats, agissent ainsi, que ne devons- nous pas espérer du Roi des rois, qui nous prévient par sa grâce, et de qui nous tenons tout ce que nous sommes? Comment pourrions-nous craindre d'être réprouvés pour avoir sacrifié nos intérêts à lagloire et au service de notre Maître?Que d'autres pensent ce qu'ils voudront; mais je ne penserai jamais rien de semblable d'un Dieu si bon, si magnifique, si fidèle!

Il était évident pour tous,que la pensée de la mort ne quittait plus le saint fondateur, et pour bien persuader à sej fils chéris, que le moment venu, sa mort ne serait pas une perte pour la Compagnie, il répondait à tous les regrets exprimés par les supérieurs à qui il enlevait des sujets de grand mérite, et qui étaient plus utiles que d'autres dans leur résidence :

— Que fericz-vous s'il était mort?

Longtemps ses religieux l'avaient pressé de leur laisser des mémoires de sa vie; il s'y était refusé, di.-^ant que les premiers Pères savaient tout ; mais, sur leurs nouvelles instances, il avait fini par faire, à diverses reprises, au Père

Gonzalez de Gamara, le simple récit des faits depuis le moment de sa conversion jusqu'à l'année 1543. Lorsque ce travail fut achevé, il avait ajouté :

— Maintenant, pour le reste, vous le demanderez au Père Natale.

Les Pères Laynez et d'Eguia pouvaient dire beaucoup plus, ayant eu toute sa confiance; mais son humilité s'était bien gardée de les désigner.

Dans la crainte d'affliger ses enfants, le vénérable patriarche évitait de leur parler à cœur ouvert du pressentiment de sa mort prochaine ; mais il les y préparait néanmoins. Ainsi, il leur dit un jour :

— J'ai désiré trois choses, : et grâce à Dieu, Notre-Seigneur, je les vois accomplies. Ces trois choses étaient de voir la Compagnie autorisée, le livre des Exercices spirituels approuvé par le Saint-Siège et les constitutions achevées et observées par la Compagnie tout entière. Notre- Seigneur a daigné m'accorder tout cela.

Les religieux présents comprirent qu'il ajoutait intérieurement : « Je n'ai plus qu'à mourir. » Il écrivit, peu de jours après, à dona Leonora de Mascarenhas, qui avait été gouvernante du roi Philippe II, et lui mandait que cette lettre était la dernière qu'il lui écrivait; qu'il ne tarderait pas à aller prier pour elle dans le ciel. Afin de se préparer avec plus de calme à paraître devant Dieu, il désira aller à la maison de campagne qu'il avait fait bâtir pour les malades. Les Pères craignant les grandes chaleurs des environs de Rome, consultèrent le docteur Petronio qui les rassura. Notre saint s'y retira donc vers le milieu de juillet ;

GÉNÉRAL nE fA COMPAGNIE DE JÉSUS, 285

mais il éprouva de si fréquentes défaillances, occasionnées par la chaleur, qu'on fut obligé de le ramener à Rome. Les médecins ne prescrivirent qu'un repos absolu, ne le jugeant pas plus mal qu'il ne l'était depuis longtemps. Il survint ensuite une légère lièvre à laquelle on n'attacha pas plus d'importance. Il y avait en ce moment plusieurs malades dans la maison ; et, bien que le bon Père général fût celui qu'on aimait le plus, c'était celui dont on s'occupait le moins, tant on était tranquille sur son état. Ignace de Loyola savait cependant que son heure était venue ; mais, humble et détaché de lui-même jusqu'à la fin, il voulait n'occuper de lui que Dieu seul, et ne cherchait pas à persuader ce que tout le monde autour de lui se refusait à croire. Il continua les occupations auxquelles il se bornait depuis que son extrême faiblesse l'avait réduit à diminuer son travail ; il donnait ses avis, s'informait des affaires et demandait des nouvelles des malades, plusieurs fois par jour, avec autant de calme que d'habitude. Les Pères Laynez et de Mendoza étaient gravement malades en ce moment, le premier surtout, que les médecins avaient déclaré en danger. Ignace ne devait pas avoir la consolation de mourir entre les bras de cet ami. Le seul de ses premiers disciples présent à Rome était mourant, d'Hozez, Godure, Lefèvre, Xavier étaient déjà au ciel, les autres, dispersés dans la Compagnie.

Le jeudi, 30 juillet, Ignace de Loyola, après avoir communié et fait une longue action de grâces, demande le Père de Polanco; celui-ci se présente, et le saint malade, ayant l'ait sortir l'inlirmier, dit au Père :

— Le moment est venu d'aller dire à Sa Sainteté que je suis à l'extrémité ; que je ne crois pas qu'on puisse prolonger ma vie, et que je lui demande humblement sa bénédiction pour moi et pour un de nos Pères, qui ne tardera pas à mourir ^ Vous direz encore à Sa Sainteté, qu'après avoir beaucoup prié pour elle en ce monde, je continuerai dans le ciel si la divine Bonté daigne m'y recevoir.

— Mon Père, lui répond Polanco, les médecins sont bien loin de juger aussi mal que vous le pensez, ils m'assurent qu'il n'y a nul symptôme alarmant dans l'état de votre Paternité. J'espère de la miséricorde divine, qu'elle nous conservera notre Père longtemps encore.

— Père Polanco, reprend le saint, je me sens si faible, qu'il ne me reste plus qu'à rendre le dernier soupir.

— Pour vous obéir, mon Père, dit Polanco, j'irai parler au pape ; mais j'ai plusieurs lettres à expédier ce soir même pour l'Espagne; ne puis-je pas remettre à demain?

— Faites comme vous voudrez, répond l'humble malade, je m'abandonne à votre bon plaisir.

Quelle abaégalion, quelle humilité, quel esprit d'obéissance il y a dans cette douce et simple parole du grand Loyola ! Et quelle admiration elle excite lorsqu'on la rapproche des grandes choses qui ont illustré cette belle vie !

Le Père de Polanco, toujours plein d'espoir, avait remis au lendemain pour aller chez le pape. Quelques heures après, il parla au docteur Petronio des pressentiments que

1 C'était le Père Martin Olave, qui, alors blea portant, mourut le 6 août suivant.

le saint fondateur lui avait exprimés, et lui demanda sa pensée :

— Jusqu'à présent, lui répondi.t-il , je n'ai rien vu de plus inquiétant; je reviendrai le voir demain matin, et je vous dirai mon opinion si je trouve un changement.

Le soir, les Pères de Madrid et de Polanco viennent auprès de notre saint, assistent à son léger souper, ne le trouvent pas plus mal, et Irr^itent avec lui de quelques affaires des collèges. Ignace les écoute, examine les choses, donne son avis avec sa liberté d'esprit, son parfait jugement, son calme, sa capacité ordinaires. Les Pères se retirent, bien convaincus qu'ils le conserveront longtemps, et que son état est sans danger.

Le lendemain, vendredi, avant le lever du soleil, les mêmes Pères se retirent dan> la chambre du vénérable patriarche... Il était à l'agonie!,.. Et il n'avait fait appeler personne ! il avait passé la nuit seul \ et se laissait mourir sans témoins ; il s'était abandonné au bon plaisir d'un de ses religieux, qui ne voulait pas croire à sa mort, et il n'en parlait plus qu'à Dieu.

Le Père de Polanco court chez le pape, malgré l'heure matinale. Les Pères de Madrid et Frusis, pensant que la faiblesse seule cause l'état dans lequel ils voient leur bienairaé général, lui proposent un peu de bouillon 2; il le refuse avec douceur, et dit :

— Il n'est plus nécessaire.

1 Rihadeneira.

2 Ribadencira.

Le souverain Pontife témoigne une vive douleur à la nouvelle que lui apporte le Père de Polanco et il accorde sa bénédiction au saint mourant. Le Père revient en toute hâte et donne la bénédiction apostolique à notre saint. Deux beures après, Ignace de Loyola joint ses mains défaillantes, il lève son beau regard vers le ciel, il prononce le doux et saint nom de Jésus, et il s'envole dans le sein de Dieu !

C'était le 31 juillet 1556, jour anniversaire de l'approbation, par le Saint-Siège, du livre des Exercices spùHtuels.

Ignace de Loyola avait soixante-cinq ans. Il y avait trente-cinq ans qu'il s'était donné à Dieu; vingt-deux ans qu'il lui avait consacré ses premiers disciples dans la chapelle souterraine de Montmartre, à Paris, et seize ans que la Compagnie de Jésus était constitué en Ordre religieux, et que, autorisée par le souverain Pontife, elle avait pu se développer librement.

Dans ces seize années, Ignace avait pu la voir grandir et s'accroître merveilleusement. Il la laissait comptant douze provinces, plus de cent collèges, et ayant eu la gloire d'envoyer au ciel trois martyrs sortis de son sein : les Pères Antonio Griminale dans les Indes orientales, Pedro Correa et Juan de Souza dans le Brésil.

Le corps du grand Loyola fut laissé dans la chambre où son âme s'en était dépouillée. Toute la ville de Rome y accourut avec l'empressement de la plus touchante vénération. Ce mouvement fut compris du Père Laynez, à qui on avait caché la mort de son ami. Les autres Pères se succédaient près de lui, afin de veiller à ce que rien ne vînt trahir la triste vérité, car Laynez était en très-grand danger

Plusieurs fois par jour, il demandait des nouvelles de son cher Père, et le mouvement inaccoutumé de ce jour-là, la tristesse involontaire qu'il lisait sur les visages de ses Frères, tout concourait à l'éclairer :

— Noire Père serait-il mort? dit-il.

Le silence seul lui répondit. Alors, levant les yeux et joignant les mains, il offri.à Dieu son sacrifice intérieurement ; puis, élevant la \oix autant que sa faiblesse le lui permettait, il dit :

« Père éternel, j'ose, moi, qui ne suis qu'une chétive et misérable créature, vous supplier, vous qui nous nviez donné pour maître, pour père et pour chef votre serviteur Ignace, et qui avez aujourd'hui retiré de ce monde son âme très-pure, de délivrer la mienne des lions qui la retiennent à mon corps! Je vous conjure par ses mérites et ses saintes prières, de m'appeler bientôt moi-même, pour que j'aille, malgré mon indignité, rejoindre mon bien-aimé Père, et jouir avec lui de votre divine et éternelle présence! »

Le Père Ribadeneira, qui nous donne ces détails, ajoute que le Père Laynez fut guéri, et non exaucé, ce qui ne le surprit nullement, car, quelques années auparavant, saint Ignace lui avait dit : « Ce sera vous, Père Laynez, qui me succéderez dans le généralat. »

Cependant, la foule augmentait et on se pressait autour de la dépouille vénérée, au point qu'un des cardinaux éprouva les plus grandes dilficultés pour arriver à pouvoir baiser la main du saint fondateur. Le lendemain matin, les portes restèrent fermées, alin de procéder à rcmbaumemt'nt ; et, dans cette opération on découvrit que l'estomac était T. n. 17

rétréci, les entrailles desséchées, le foie durci, et renfermant trois pierres. Les médecins déclarèrent qu'il n'avait pu vivre si longtemps sans miracle, et attribuèrent l'état de dessèchement des organes à des jeûnes trop prolonges. Uu auteur, déjà beaucoup cité, le Père Ribadeneira, dit qu'il passait quelquefois sept jours entiers sans prendre la moindre nourriture.

Après l'embaumement, la porte fut ouverte de nouveau aux fidèles. Le concours fut immense comme la veille '. Le corps avait été mis dans un cercueil de bois, qui resta découvert et fut porté ainsi, après les vêpres, dans l'église de Sanla-Maria-della-Strada, appartenant aux Jésuites. Après la cérémonie funèbre, le cercueil fut recouvert et descendu dans le modeste tombeau préparé pour le recevoir, à droite du maître autel.

La Compagnie de Jésus ne put pleurer Ignace de Loyola; elle savait que si elle perdait un père sur la terre, elle gagnait un puissant protecteur dans le ciel.

1. Plusieurs artistes demandèrent à faire le porLr;>it du saint, qui avait toujours refusé de le laisser faire i)endaut sa vie Le cardiûal Alexandre Crivelli, ayant un jour à l'eu retenir assez loniitemps, avait fait placer un peintre à portée de le voir et de saisir ses traits. D'après ce croquis. 1 artiste fit un portraili qui trouva quelques approbateurs, mais laissa beaucoup à désirer à ceux qui vivaient avec le saint. De tous Ci'ux qui furent faits après sa mort, aucun ne fut satisfaisant, et au témoignage du Père Ribadeueira, le seul ressemblant qui fût dans la maison de Rome était celui qu'on devait au pinceau d'Ildefonse, peintre de Pbilippe II, roi d'Espagne, qui, ayant connu Ignace de Loyola, fut lieureusement secondé par si s souvenirs et ;iidé par les portraits faits le jour de la mort du saint. Le Père Bartoli dit que le plus ressemblant est celui de ilcl '^onte également conservé dans la maison de Rome : mais le Père Ribadeneira, contemporain de saint Ignace et ayant vécu longtemps avec lui, nous semble devoir inspirer plus de coutîance.

Marguerite Gigli, d'r. ne famille noble de Bologne, passait sa vie dans les bonnes œuvres, visitant los pauvres et les prisonniers, soiiïnant les malades dans les hôpitaux, portant à tous des consolations et des secours, et se faisant chérir de tous les Bolonais, qui la considéraient comme l'ange de la ville. Les souvenirs que François de Xavier avaient laissés à Bologne, et le bien que ses frères y faisaient depuis qu'ils y étaient établis, avaient attaché le cœur de Marguerite à la Compagnie de Jésus. C'était par les Jésuites qu'elle voulait être dirigée, c'était par eux qu'elle fuisait passer une grande partie de ses aumônes, et, sachant qu'eux-mêmes ne vivaient que des otlrandes des fidèles, elle se taisait un bonheur de soutenir, autant qu'elle le pouvait, ces apôties dont la vie tout entière est consacrée à la gloire de Dieu et au salut des âmes.

Le 3i juillet 1556, une heure environ après le lever du soleil, Marguerite dormait encore, lorsqu'elle est brusquement réveillée par un coup de vent si impétueux, que la maison en est ébranlée. Elle ouvre les yeux, voit sa chambre inondée de lumière, et, au milieu de celte brillante clarté, elle recounait Ignace de Loyola, bien (ju'cUe ne l'ait jamais vu.

« Je quitte la terre, Jui dit-il, je vous recommande mes enfants. » Et il disparut.

Marguerite se lève aussitôt, va demander au collège le Père François Palmia, son confesseur, et lui raconte ce qu'elle a vu et entendu :

— Ce ne peut être qu'une illusion, lui répond le Père Palmia. Nous n'avons point appris que notre saint Père général fût plus malade que d'ordinaire, et s'il avait été en danger, on nous l'aurait mandé certainement. D'ailleurs, comment .l'auriez-vous reconnu, ne l'ayant jamais vu?

— Mon Père, pour cela je ne puis vous l'expliquer, mais je suis sûre que c'est lui que j'ai vu.

— Comment était-il? Grand, gros, imposant, le teint trèsrouge?

— Rien de tout cela, mon Père. Il est plutôt petit que grand, chauve, le front élevé, le teint brun, il est très-pâle, très-maigre, a les yeux bleus, le regard d'une extrême douceur, le nez aquilin et les narines un peu larges ; l'air très-noble. J'ai distingué tous ses traits, bien que son visage fût rayonnant de gloire et de bonheur.

— Signora, vous dormiez peut-être ? Il est probable que c'est un rêve.

Le Père Palmia était frappé des détails que Marguerite venait de lui donner, car elle avait dépeint le saint général aussi bien que si elle l'eût connu ; mais il persista dans Topinion que c'était un rêve. Il en parla néanmoins aux Pères du collège, qui se récrièrent sur les imaginations féminines, et s'en égayèrent d'autant plus franchement que le Père Palmia avait choisi l'heure de la récréation pour

leur conter le fait, sans nommer toutefois la bonne personne qui était si sûre de la mort du Père Ignace.

Peu de jours après, le recteur du collège de Bologne recevait la circulaire adressée à tous les supérieurs de la Compagnie, par le Père de Polanco, et donnant tous les détails de la mort du saint fondateur. Cette circulaire portait qu'il était mort une heure après le lever du soleil. Dès lors, l'apparition de saint Ignace dans la chambre de Marguerite ne fut plus pour les saiats religieux qu'un sujet de bien douce consolation ; car ils y trouvaient la cerliludc du bonheur de leur Père.

Le Père Ribadeneira était en Flandre depuis sept mois, sollicitant en vain du roi Philippe II l'autorisation d'y établir un collège vivement désiré par ceux qui s'offraient à en faire tous les frais et à l'entretenir. Philippe II aimait beaucoup les Jésuites et surtout leur saint fondateur, mais il était en guerre ouverte avec le pape Paul IV, et il refusait de recevoir en Flandre un Ordre que Paul IV protégeait.

Le 31 juillet loo6, Bibadeneira est mandé à la cour; il s'y rend, et le roi lui dit qu'après de mûres réflexions, il juge bon d'accorder l'autorisation de fonder en Flandre autant de collèges qu'on le désirera.

Que s'était-il passé depuis la veille? Nul ne le sut jamais; mais ce changement subit de volonté frappa si vivement le Père Ribadeneira, qu'il crut y voir un effet des prières d Ignace, et pensa (jn'il avait répandu beaucoup de larmes devant Dieu, pojr obtenir ce qui, aux yeux de tout le monde, parut un vrai prodige. Quelque temps

après, Ribadeneira apprenait que son bien-aimé Père avait quitté la terre le 31 juillet de grand matin, et il ne douta pas que le changement de la volonté royale ne fût l'eiret de son intercession.

Le l*"" août, pendant qu'on célébrait l'oFflce funèbre pour rinhuraaîion des restes vénérés d'Ignace de Loyola, dans l'église des Jésiiites, Bernardina de Nerucci, dame romaine, tentait vainement d'approcher du cercueil. La foule était si compacte, que le jeune seigneur Fabrice de Massimi n'y put jamais arriver, et qu'on fut obligé de faire placer des gardes autour du saint corps, pour empêcher qu'on ne le dépouillât des pauvres vêtements qui le couvraient; car chacun en sollicitait un fragment. Bernardioa de Nerucci avait amené là sa fille, âgée de quatorze ans, et dont le visage, déliguré par une humeur scrofuleuse, était hideux à voir. Quatre médecins des plus célèbres l'avaient déclarée inguérissable, et la triste mère n'espérant plus qu'en Dieu seul, se persuadait que son enfant recouvrerait la santé si elle pouvait la faire approcher du cercueil du Père Ignare. Ne pouvant atteindre ce but tant désiré, elle fait dire son regret à un des Pères,, et le fait prier devenir poser sur sa fille un objet qui ait touché le saint corps. Le Père Cornélius Vichafon pose sur la jeune fille un morceau de drap d'un vêtement du saint fondateur, et, à l'instant même, en présence de cette foule immense, les plaies disparaissent, l'enfant est guérie, et les assistants rendent gloire à Dieu de cette éclatante merveille.

Les plus grands personnages s'empressèrent d'écrire à la

GÉNÉilAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 295

Compaf^nie de Jésus, à Piome, des lettres de condoléance et à la fois de lélicitatioii : car celui qu'on rej^reitait pour le bien qu'il avj'.it fait sur la terre, proiivi-it d^Jà tout le secours et l'appui qu'on pouvait attendre de sa pui.-sante protection dans le ciel. De ces nombreuses lettres, nous ne reproduirons que celle du vice-roi de Sicile, don Juan de Vcga, qui, par le style et le ton de harangue militaire qui la distinguent, plaira sûrement à nos lecteurs :

« Mes TRÈ3-UÉVÉRENDS PÈRES ,

« Le serviteur de Dieu, Ignace de Loyola, a laissé ici-bas des trophées de vertu que le temps ne saurait détruire, comme il a déliuit les plus magnillques monuments de la vanité humaine. Je me représente la pompe avec hiquelle a clé reçu dans le paradis ce grand capitaine chargé des dépouilles de l'enfer, et qui a remporté tant de vicloires sur le démon, en soumettant à la fui, par le ministère de ses vaillants soldats, tant de nations qui, avant lui, ignoraient le nom de Jésus-Christ. On peut, à jusle titre, mettre son étendard dans le ciel à côté de ceux de saint Dominique, (le saint François et des autres saints à qui Dieu donna la force de vaincre le monde, et la gloire de sauver un grand nombre d'âmes. »

Ignace de Loyola, en quittant Barcelone, avait prédit à Juan Pa^cuale une série d'épreuves qui, par la grâce de Dieu, tournerait au prolit de son âme, on doit se le rappeler.

Juan Pascuale, en elîet, s'était marié; sa femme était des plus vertueuses, il avait eu sept enfants, trois fils et quatre filles. Son fils aîné était sourd-muet de naissance, le second était devenu tou, le troisième était mort subitement après avoir causé les plus cuisants chagrins à son père par sa mauvaise conduite. Sur quatre filles, une seule avait pu se marier, car Pascuale avait perdu toute sa fortune et était réduit à la plus grande misère.

Toutes ces épreuves, prédites par notre saint, avaient tourné, ainsi qu'il l'avait prévu, à la gloire de Dieu et à la sanctification de Juan. Il les supportait avec une résignation parfaite, et disait souvent : i» Il faut que la prophétie du saint s'accomplisse ; je ne demande à Dieu que la patience.» Ignace de Loyola l'avait soutenu par ses lettres durant sa vie, il ne Tabandonna pas en entrant dans le ciel. Il apparut un jour à son ancien ami dans l'église cathédrale, près du tombeau de sainte Eulalie, à quatre heures du matin, pendant que Juan l'invoquait avec ferveur en attendant que le chapitre vînt chanter les matines. Cette apparition lui fut une consolation et une source de courage pour le reste de la vie.

Jacques Tirio, jeune Ecossais, était entré plein de zèle et de ferveur, dans la Compagnie de Jésus, en 1564, et après les premières épreuves du noviciat, il était passé au collège romain. Le goût de l'étude lui fit bientôt perdre celui de la piété. Sa volonté restait ent'ère, soi gnûi s-'ul allait cha jue jour p'ifîaib lissant, et Jacques nt- s'en doutait pas. Il donnait à l'étude le temps qu'il eût dû consacrer à des

exercices de piété, persuadé que sou travail étant destiné à le rendre plus propre à exercer le saint ministère, devait être aussi agréable à Dieu que la prière, les lectures pieuses, l'examen de sa conscience. Le démon voyant le novice désarmé, l'attaque par de violentes tentations ; Jacques veut se défendre et lui résister... Alors seulement il s'aperçoit qu'il n'est plus en mesure, qu'il a perdu ses moyens, et tout étonné de sa faiblesse, il appelle Dieu à son secours avec tant de force et de confiance, que Dieu a pitié de lui. Dans un moment oi^i Jacques n'osait presque plus espérer le secours qu'il avait demandé, saint Ignace parait devant lui, le regarde avec l'expression de la plus touchante bonté, et lui dit :

« Jacques, pourquoi avez-vous cherché à vous perfectionner dans les lettres plus que dans la vertu ? Lorsque Dieu Notre-Seigneur vous retira du monde et vous appela dans la Compagnie, était-ce pour vous appeler à ce triste résultat ? Jacques! moins de science et plus de piété. »

Le saint fondateur disparut en prononçant ces derniers mots, et il laissa Jacques Tirio délivré de ses tentations et plein de conliance dans la miséricorde infinie de Dieu. Il devint un des membres les plus distingués et les plus exemplaires de la Compagnie, et mourut, en 1507, étant assistant d'Allemagne.

Le 31 juillet 1568, une partie de l'église de Sanla-MariadcUa-Strada devant être abattue pour poser les fondations de celle du Gesu, on dut transporter, dans une autre partie, les restes bénis de celui que nul n'invoquait en vain.

298 GINOUlèME PARTIE.

Le Père Jules Mancinelli, que Dieu favorisait souvent de grâces surnaturelles, entendit la veille au soir, toute la nuit et une partie de la journée du lendcmainj des voix accompagnées d'une musique si ravissante qu'il se croyait dans les cieux. Le soir du 31, on lui dit qu'il a fallu retirer le cercueil du saint Père Ignace do la place qu'il occupait, et que cela s'était fait le plus secrètemonl possible, pour éviter l'empressement du public dont on avait tant de peine à comprimer la dévotion. Le bon Père Mancinelli crut trouver dans cette translation, l'explication de la musique céleste qu'il avait entendue. Elle lui présageait, disait- il, une seconde translation, dans laquelle il serait permis peut-être de rendre, à son cher Père Ignace, les honneurs publics si vivement réclamés par la piété des fidèles.

En 1587, la magnifique ég'ise du Gèsu, due à la libéralité du cardinal Alexandre Farnô.>e, était achevée. Le 19 novembre, le Père Claude Aquaviva, alors général^ accompagné des assistants de toutes les provinces, et do tous les Pères de la maison de Rome, procéda à la seconde translation des restes mortels du bienheureux fondateur. Ce précieux corps était déposé dans la sacristie.

Lorsque les Pères se présentent processionnellement, pour l'enlever et le transporter, plusieurs s'arrêtent, frappés de surprise. Le cercueil est entouré de brillantes étoiles de la grandeur d'un sequin d'or, et qui paraissent voltiger au-dessus des reliques vénérées. Dieu semblait indiquer, par ce prodige, qu'il ne désapprouvait pas l'empressement du peuple à. rendre un culte public au saint fondateur de

la Compagnie de Jésus. Le cercueil fut pi icé dans le tombeau qui lui avait élé préparé à droite du maire autel, et on posa Pur ce tombeau uue pierre portant cette simple inscription :

IGNATIO SOGIETATIS JESU FUNDATORI.

Malgré les merveilles multipliées, attestant en tous lieux la sainteté d'Ignace de Loyola, el la gloire dont il jouissait dans le ciel, il n'était permis à qai (lue ce fût, pas même aux Jésuites, de lui do;iner le moindre témoignage extérieur de vénération. Le Père Aquavlva était inllexible. Un jour, on trouve sept lampes biûlant sur le tomb'>au du saint ; le Père général en est averti, et donne l'ordre de les enlever immédiatement. Devant un tel obstacle à ses manifestations, la reconnaissance des fidèles se plaint hautement.

Dans le courant de l'année 1594, Guillaume Guardfort, prêtre anglais, vient à Rome, se présente chez les Jésuites etde;:andeà entrer dans leur Compagnie. Dès le lendemain une fièvre ardente, une prostration générale et plusieurs accidents alarmants mettent sa vie en danger, il le comprend, regrette de mourir avant d'avoir lait ses vœux, et, se soulevant, il fixe son regard sur un point de la chambre, sans se rendre compte pourquoi ; il invoque saint Ignace, le conjure de ne pas permettre qu'il meure avant d'avoir été membre de la sainte Compagnie de Jésus, et de lui laisser le tem.js de goûier le b)nli('ur q'i'il éiait venu clierclier de si loin. La nuit suivante, le malade voit, à l'endroit même de sa chambre où il avait porté son re-

gard en priant, saint Ignace, accoaipagné de plusieurs autres Pères. Il était vêtu comme pendant sa vie et s'appuyait sur son bâton. Il s'approche du lit, il fait, avec son bâton, quelques mouvements qui semblent éloigner un objet invisible, et se retire en regardant le malade avec une tendresse toute paternelle. Un des Pères qui accompagnaient le saint vient ensuite près de Guillaume, qui lui demande si lui-même et ceux qui sont avec lui peuvent faire de tels miracles, car il se sentait guéri. Le Père lui fait signe de dormir, et la vision disparaît. Guillaume Guardfort s'endort aussitôt après d'un long et bienfaisant sommeil, et se réveille dans une santé parfaite. Mais, bien qu'il habitât dans la maison, il ne lui fut pas plus permis qu'à d'autres de témoigner extérieurement au saint fondateur la reconnaissance qui remplissait son cœur.

■ Dieu se chargea bientôt du soin d'enlever toute entrave à la piété publique.

Le cardinal Bellarmin^ que Clément VIII avait arraché à la Compagnie de Jésus, en l'obligeant sous peine dépêché, à accepter le cardinalat, avait laissé son cœur et toutes ses affections dans l'Ordre où il n'aurait jamais voulu cesser de vivre, afin d'avoir le bonheur d'y mourir. En 1599, il demandai faire le discours d'usage, pour l'anniversaire de la mort d'Iunace de Loyola, dans l'église du Gèsu. Le cardinal Baronius voulut y assister.

Dans son discoirs Bellarrain prouva clairement que les érainentt's vertus du saint fondateur pendant sa vie, et les nombreux miracles qu'il ne cessait d'opérer depuis sa mort, étaient plus que suffisants pour demander sa canonisation.

Aprôs le discours, le cardinal Baronius va se prosterner sur le tombeau d'Ignace ; il baise, à plusieurs reprises, la pierre qui le couvre, et, se relevant, il s'adresse à l'orateur et lui dit ;

« Vos paroles ont été pour moi semblables à l'eau d'un fleuve qui, venant à frapper les rouages lourds et immobiles d'un moulin, lui impriment un mouvement dont ils ne peuvent se défendre. J'étais venu pour écouter, et je me trouve entraîné à parler. »

Et il fait le panégyrique du saint fondateur ; puis, s'adressant aux Pères:

« Pourquoi, leur dit-il, ne voyons-nous pas ici l'image de votre Père? Je ne puis Tattribuer qu'à votre modestie et à votre humilité, car cène peut être l'effet d'une indifférence impossible. Qu'on veuille bien apporter un portrait de votre illustre fondateur. »

Le portrait est présenté au cardinal Baronius, qui le place lui-môme au-dessus du tombeau et y joint des ex-voto, que plusieurs fidèles sollicitaient la permission d'offrir au saint. Les deux cardinaux se prosternent ensuite devant l'image vénérée, et les Pères de la Compagnie viennent, après eux, rendre le même hommage à leur saint fondateur; les larmes de la joie coulaient de tous les yeux.

Les lldèlcs, autorisés dès lors à donner un libre essor à leur piété, afiluaicnî au tonilieau de saint Ignace et y déposaient leurs offrandes. Bientôt, on vit partout ses images, et partout elles opéraient quelques prodiges, en Espagne surtout.

A la tin de cette même année, 1399, une sainte fille du

302 CUNQUIÈME PARTIE.

village Cazorla, dans le diocèse de Tolèdo, priait, chaque jour, devant une image de notre saint, qu'elle invoquait avec une confiance filiale. Un jour, elle cherche en vain la clef d'une cassette dans laquelle son argent est renfermé, et la demande tout simplement à saint Ignace. Sa prière achevée, elle cherche de nouveau et ne trouve pas davantage la clef égarée. Elle n'était pas accoutumée à se voir refuser ce qu'elle demandait à son protecteur, son cœur s'attriste; mais il fallait bien se soumettre, et c'est ce qu'elle fit. Elle remit au lendemain à faire ouvrir sa cassette et se coucha.

Dans la nuit, elle est réveillée par une voix qui l'appelle par son nom; elle ouvre les yeux et voit saint Ignace qui lui montre, du doigt, l'endroit oii elle trouvera la clef. Elle l'y trouva, en effet.

Trois ans après, la pauvre fille devint sourde au point de ne plus entendre, (juelque élevée que fût la voix de la personne qui lui parlait. Elle s'en affligeait pour ses intérêts spirituels, car elle n'entendait plus son confesseur et ne profitait plus des prédcations. Voyant qu'on ne pouvait apporter aucune amélioration à cet élal, elle prend l'image de saint Ignace, lui, dit qu'elle accepte de tout cœur toutes les infirmités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, mais qu'elle le prie de lui obtenir seulement la faculté d'entendre autant qu'il lui est nécessaire pour le bien de son àaie. Après cette prière, elle applique l'image sur chacune de ses oreilles et se rend ensuite à l'église. En y entrant, elle entend lescliantsde l'offlce; le prédicateur moule en chaire, elle entend distinctement toutes ses paroles; après l'oflice, elle se confesse et entend tout ce que lui adresse le

GÉNÉIiAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 303

prôtre à voix basse. Sortie de l'église, elle perd l'ouïe ! Le lendemain et les jours suivants, même prodige; elle retrouvait l'ouïe dans l'église, et la perdait dès qu'elle en sortait. Celte merveille se renouvelait chaque jour depuis un an, lorsqu'elle fut ccrtiliée à Rome, en 1603.

Saint Ignace se plaisait à témoigner à sa pairie le souvenir qu'il lui conservait au ciel ; les miracles y étaient si nombreux, et ils se muUipliaienl également à Rome de telle sorte, que le pape Paul V se détermina à ordonner les informations juridiques pour la canonisation; elles furent commencées en 1605, et terminées en 1009. Alors, à la solliciialion de plusieurs souverains, Paul V déclara Ignace de Loyola bienheureux, et permit de célébrer la messe et l'uffice en son honneur. Les miracles se produisant toujours et les souverains renouvelant leurs instances, Grégoire XV célébra la fôte de la canonisation le 12 mars 1622, et Urbain VIII, son successeur, publia, le 6 août 1623, la bulle qui déclare le bienheureux fondateur de la Compagnie de Jésus au nombre des saints. Celte bulle mentionne deux cents miracles; nous n'en cilerons plus que deux qui nous paraissent gracieux comme une douce légende, et qui certainement seront lus avec intérêt.

C'était en 1618, dans le bourg de Loana, en Piémont. Maria Nateri disait à sa mère, quelques jours avant la lôte de la Pentecôte :

— Mère, j'ai rêvé la nuit dernière, que j'étais tombée dans la mer et que la Madone du Moul-Carinel et le bienbeureux Ignace de Loyola me retiraient des eaux et me sauvaieut la vie.

— C'est tout simple, ma lille, tu as reçu l'au'rejour l'habit de la Madone du Carmel, et tu entends parler souvent des miracles du bienheureux Père Ignace ; il est tout naturel que tu en aies rêvé. Tu étais aussi préoccupée du pèlerinage que nous devons faire lundi.

— Aussi, bonne mère, je n'y attache aucune importance; je vous le dis, parce que j'aime à me souvenir de ces deux figures qui me ravissaient dans mon rêve. Du reste, j'y crois d'autant moins que je suis persuadée, vous le savez, que la sainte Vierge ne me protège pas en proportion de ma dévotion pour elle ; c'est là mon plus grand chagrin.

— Je t'ai déjà dit, Maria, qu'il ne faut pas penser cela ; c'est mal, mon enfant.

— Que voulez-vous que je fasse à cela, bonne mère? C'est une pensée qui se présente malgré moi.

Le lundi de la Pentecôte, la mère et la fille partaient à pied pour le pèlerinage projeté ; elles allaient à un sanctuaire du village d'Arassio, dédié à Notre-Dame du Mont- Carmel , et très-vénéré dans le pays. Arassio est éloigné de Loano de douze milles environ. A leur arrivée, le temps changea brusquement, la pluie tomba par torrents et elle dura toute la journée du mardi et toute la nuit suivante ; le mercredi matin, le soleil ayant reparu, nos pèlerines se remirent en marche pour le retour ; mais on enfonçait dans la boue, la route était impraticable, il fallut se détourner, prendre le bord de la mer et le côtoyer jusqu'au bout. Ce parti étant le plus sage, nos voyageuses le prirent sans hésiter.

A peu de distance de Loano, Maria marchait seule en

avant de sa mère, et, soit distraction, soit préoccupation, elle ne se détourne point à l'approche d'un petit torrent qu'on passait d'ordinaire sans difficulté, son lit étant trèsresserré. La signora Nateri se trouvait en ce moment à vingt pas derrière sa fille et frémit en la voyant aller en avant comme une aveugle :

— Maria ! s'écrie-t-elle, n'avance pas ! Le torrent est débordé, Maria !

Le bruit des vagues empêche Maria d'entendre la voix de sa mère, et, avant que celle-ci ait pu l'atteindre, elle a glissé dans l'eau ; le torrent l'a emportée, elle est en pleine mer : la mère et la fille invoquent en même temps Noire-Dame du Mont-Carmel. La première l'appelait à grand cris, lorsqu'elle voit sa fille reparaître à la surface de la mer étendue sur l'eau comme sur une planche, les yeux ouverts, le regard élevé vers le ciel, et k'S pieds joints comme s'ils eussent été liés. La voyant ainsi calme et surnageant, mais pouvant être engloutie d'un instant à l'autre, elle court éperdûment cherchant du secours, jetant les hauts cris. Oa vient de tout le voisinage, mais nul n'est assez bon nageur pour s'exposer dans un tel moment, car la mer est grosse, irritée, dangereuse...

La jeune fille était toujours dans la même position. Uq des témoins, Pietro Torré d'Algenga, s'écrie :

— Cette jeune fille est environnée de lumière ! Je vois de brillantes étoiles au-dessus d'elle... Dieu veut la sauver cerlainemeiit, car elle aurait dû périr dès le premier moment. Tomaso.ajoute-t-il en s'aJressant à un jeune homme placé à quelques pas sur la grève, cours chercher Rinaldi 1

Rinalili était le plus intr(^pide nageur de la contrée, mais il était à deux milles de !à, et il fallait attendre longtemps encore dans ct'tle cruelle anxiété. La foule des spectateurs augmentait toujours.

Enlin, Tomaso Moreno revient amenant Rinaldi. Celuici se jette à la mer, saisit Maria... L'un et l'autre disparaissent !... Maria revient à flot, dans la même position qu'auparavant, et le nageur reparaît ensuite ; mais trouvant peu naturel qu'elle surnageât toujours ainsi, il abandonne son système de sauvetage, et se borne à pousser Maria devant lui, jusqu'au rivage, comme il aurait fait pour une planche. Dès que la jeune liUii y est arrivée, elle se jette à genoux et demande à tous les assistants de remercier avec elle la douce Madone du Mont-Carmel et le bienheureux Père Ignace, à qui elle doit la vie. Elle se relève ensuite, on lui demande la signification de la lumière et des étoiles qui ont paru au-dessus d'elle, elle ne répond pas et demande sa mère; on lui dit qu'elle s'est retirée dans l'église des Pères de Saint-François de Paule pour implorer la miséricorde divine. Maria s'y rend aussitôt. Il y avait plus de quatre heures qu'elle était tombée dans la mer !

Qu'on juge de l'émotion de sa mère eu la voyant reparaître saine et sauve !

— Mère, lui dit Maria, vous souvenez-vous de mon rêve de l'autre jour ? Eh bien 1 il s'est réalisé : je dois la vie à la Madone du Carmel et au bon Père Ignace !

Elles étaient à une courte distance de leur demeure. Dès qu'elles y furent rentrées, la mère interroge sa fille sur le prodige qui l'a sauvée :

GKNKUAL Diî LA COMP VC.NIE DS .IKSUS. oOT

— Je vais vous dire tout, bonne mère ; mai^; il y a des délailsquejevoux tenir secrets, vous ne les communiquerez à pci'ponne ! 11 suffit qu'on saclie que c'est à la Madone du Cai inel et au bon Père Ignace que je dois la vie.

L'heureuse mère promet le secret, Maria reprend :

— Lorsque je tombai dans la mer et que je me sentis, au même mstant, emi)orl6e par les vagues, j'appelai à mon secours la bonne Madoce du Garmel, et je lui demandai pardon d'avoir dit qu'elle ne me protégeait pas en proportion de ma dévotion; puis, j'invoquai le bienheureux Père Ignace, et je lui dis :

i( Mon Pure, j'ai mes deux frères dans votre Compagnie, ils sont vos enfmts, venez à mon secours, sauvez-moi ! »

Je m'aperçus alors que j'étais à plus d'un mille du rivage ; et, au même instant, je perdis le sentiment, ne voyant plus ni la mer, ni la terre, n'entendant plus le bruit des vagues, ne me sentant plus sur l'eau, tout avait disparu, et je me voyais dans Uiie nuée blanche et lumineuse, qui me semblait s'élever jus ju'au ciel. Cette nuée formait une sorte de cercle, dans lequel je voyais une multitude d'anges éclatants de lumière, mais d'un éclat si doux, que je le sout'nais sans fatigue. L'un d'eux tenait une robe de couleur fauve, un autre tenait une robe blanche ; je compris que la pnmiière était celle du Carmcl, que j'avais reçue quelques jours auparavant. Dans le haut de la nuée, je vis une lemme qui me paraissait très-belle; mais il sortait de son cœur une lumière si vive et si abondante, qu'elle me cachait son visage.

Alors, je conjurai le bienheureux Ignace de m'obtenir la

faveur devoir celle dont les flots de lumière me dérobaient le visage. Au môme instant, je vis ce bienheureux Père au-dessus des anges, venant à moi, me regardant sans parler, et me laissant le temps de distinguer tous ses traits. En ce moment, ma conscience me reprocha une faute, et je m'écriai :

« 0 bienheureux Père Ignace, pardonnez-moi ! je me souviens d'avoir douté de votre sainteté, et j'ai blâmé mon frère Antonio d'entrer dans un Ordre dont le fondateur n'était pas canonisé !» '

Aussitôt, j'entendis la voix de la douce Madone qui me dit:

« Tu vois maintenant qu'il est saint et qu'il est venu à ton secours dès que tu l'as invoqué ; tu lui devras ton salut. »

Je compris que la Madone parlait du salut de mon âme pour l'éternité, et de celui de mon corps pour le moment. Lorsque Rinaldi me prit par le bras j'eus peur, je crus qu'un démon cherchait à m'en traîner, la vision disparut ; je me sentis tomber dans la mer, je fus saisie par la fraîcheur de l'eau et j'invoquais à grands cris le bienheureux Ignace et la bonne Madone, pour qu'ils me délivrassent des mains du démon. Je ne me suis bien reconnue qu'en me trouvant sur la plage.

Les religieux carmes de Loano, ayant appris par les témoins du fait la manière miraculeuse dont Maria Natcri était restée sur les flots de la mer pendant quatre heures, l'interrogèrent juridiquement ; mais clic se borna à répondre qu'elle avait invoqué la sainte Vierge et saint

Ignace, et qu'elle était sûre d'avoir été sauvée par leur protection. Elle avoua seulement à quelques-uns des religieux toute la vérité, en les obligeant au secret, car elle n'osait pas convenir de la vision qu'elle avait eue.

Quelques jours après, Maria s'élant levée au milieu de la nuit pour prier, remerciait la sainte Vierge et saint Ignace de la faveur qu'ils lui avaient accordée, lorsque tout à coup elle voit devant elle la Madone de la nuée ; mais son regard est sévère et semble lancer sur elle un châtiment du ciel. Maria tombe la face contre terre et fond en larmes, en suppliant sa divine protectrice de lui faire connaître la faute qui lui mérite un tel courroux... Marie avait disparu.

Pendant plus de trois heures, la pauvre Maria demande grâce et conjure Notre-Seigneur de l'éclairer. Enfin, acca- . blée de fatigue et de douleur, elle appuie sa tête sur ses mains et demande à Dieu de lui donner un peu de repos. Au même moment, elle sent son cœur se dilater avec une ineffable douceur, et elle entend une voix qui lui dit avec une bonté infinie :

« Ma fille, raconte avec vérité tout ce que ma Mère a fait pour toi et tout ce que tu as vu. »

Maria comprit alors ce qu'elle devait par reconnaissance pour une si grande faveur, et déclara, dans tous ses détails, et sous la foi du serment, les faits qu'on vient de lire.

Nous ne rapporterons plus qu'un seul des nombreux miracles que nous trouvons dans Barloli.

Le 30 juillet 1629, dans la ville de Ferrare, vers le soir, il s'élève un vent violent annonçant un orage effrayant.. Paola Sbarbagii tenait dans S(>s bras un enfant df; sept mois, appartenant à son beau-frôre Jean Oitramari. La pluie fouettant les vitres avec fureur au rez-de-chaussée, et Paola se souvenant que les fenêtres du premier étage sont restées ouvertes, monte pour les fermer, car elle est seule dans la maison, et déjà elle les entend battre violemment. Elle ne peut laisser seul le pclit enfant, elle l'emporte; et, croyant plus prudent de fermer les volets extérieurs qui pouvaient èirc enlevés par cette espèce de trombe, elle monte sur le balcon. Gênée par Tcnfant (jui entrave ses mouvements, et par l'ouragan qui repousse les vulets à mesure qu'elle veut les attirer, elle est forcée de se pencher en dehors du balcon .. En ce moment, l'enfant, qui n'est point emniaillotté et n'est recouvert que par un lange très-léger, fait un mouvement si brusque et si subit, qu'il échappe au bras de la malheureuse Paola, et toaîbe dans la rue !

Paola jette un cri perçant, se laisse tomber elle-même sur une caisse placée près de la fenêtre, et s'évanouit en invoquant saint Ignace, auquel elle avait depuis longtemps une grande dévotion.

Lorsqu'elle revient à elle, son enfant est dans ses bras, il lui sourit, il répond à ses caresses... Elle ne s'en éîonne pas : pendant qu'elle était évanouie, elle a vu saint Ignace lui présenter l'enfant et le remettre dans ses bras !

« Et comme la force m^ manquait, ajouta-l-elle dans sa déclaration, pour le prendre et le serrer sur mon cœur, In

bon saint Ignace le soutint lui-même dans mes bras, jusqu'à ce que j'eusse repris mes sens! Il était velu tout simplement comme les Pères de la Compagnie; son visage était rayonnant, mais il ne ressemblait à aucun des portraits de lui que j'ai vus à Ferrare. »

Le lange de l'enfant, resté dans la rue, fut rapporté le moment d'après à Paola, par des voisins qui avaient entendu son cri d'alarme ; le saint l'avait-il laissé comme preuve du prodige?

De toutes pai'ts, la piété des fidèles élevait des sanctuaires ou dos monuments en l'honneur de l'illustre fondateur de la Compagnie de Jésus.

A Manrcza, une colonne avait déjà été élevée depuis longtemps devant l'hôpital de Santa-Lucia où il avait demeuré; on y avait gravé cette inscription :

« A Ignace de Loyola fils de Beltram, dans la province « de Guipuscoa, fondaloui" des clercs de la Compagnie de « Jésus. Dans sa tri ntièmc année, il combattit, avec une « grande valeur, les Français qui allaquaicnl la citaiiclle « de Pampelune; il y fut dangereusement blessé. Guéri, « par une grâce particulière de Dieu, il éprouva un désir « ardent de visiter les Saints-Lieux, en Palestine. Pendant « ce voyage, il fit vœu de chasteté. Il avait d'abord olfert « ses armes à la sainte Vierge, ûauà l'église de Mont-Serrat; « là, couvert d'un cilice cl d un sac, il avait commencé à « pleurer les fautes de sa vie passée, et, nouveau soldat du « Christ, à les venger sur lui-môme par les jeûnes, les « larmes et les prières.

« En mémoire de cet événement, et à l'honneur de la « Compagnie de Jésus, Jean-Baptiste Cardona Valenziano, « évèque de Vieil, et nommé au siège de Tortosa, a fait « élever cette colonne, afin de témoigner son attachement « et son respect pour ce saint Père et pour son Ordre, et « faire connaître qu'il considère Ignace de Loyola comme « un homme dont la haute piété mérite le respect de toute « la chrétienté. »

L'hôpital de Santa-Lucia fut donné à la Compagnie de Jésus, qui y établit un collège; les malades furent transférés dans un nouveau local. La chambre, dans laquelle saint Ignace avait eu une extase de huit jours, fut transformée en chapelle.

La grotte dans laquelle il se retirait pour se livrer à ses longues oraisons et à ses effrayantes austérités fut décorée, autant qu'il fut possible de le faire, sans nuire à la rusticité de sa nature. On plaça dans cette grotte un tableau représentant le saint tel qu'il était àManreza : les cheveux longs et négligés, le visage pâle et maigri par les austérités, le corps vêtu d'une tunique de toile grise, les reins ceints par une chaîne de fer, les yeux tixés sur une image de la très sainte Vierge portant l'Enfant-Jésus sur ses genoux, et le saint, agenouillé, sa main droite posée sur une saillie de rocher, et paraissant écrire sous la dictée de l'Enfant- Jésus le livre des Exercices spirituels.

Plus tard, une maison pour les Jésuites fut élevée audessus de la sainte grotte, où les Pères placèrent un autel, et dont ils firent leur sanctuaire domestique. Ils y des-

cendent de l'intérieur de leur demeure, par un escalier pratiqué dans le roc, et au bas duquel une petite porte leur donne entrée dans cette chapelle, où réside le trés- Saint-Sacrement. Le sol est resté brut, ainsi que la voûte; l'ouverture par laquelle saint Ignace voyait l'église du Mont-Serrat, et devant laquelle il aimait à prier, a été conservée ; c'est là qu'il écrivit les Exercices spirituels : cet endroit, formant un petit enfoncement, a été fermé par une porte qui en fait respecter le sol, et qui s'ouvre rarement.

Sur la route de Notre-Dame de Villadordis, le pèlerin s'arrête pieusement à la ferme où saint Ignace ne manquait jamais de demander une aumône qui ne lui fut jamais refusée. On se souvient qu'il laissa sa ceinture en souvenir de sa reconnaissance : le pèlerin demande la faveur de vénérer cette relique ; car la descendance du bon fermier s'est toujours perpétuée dans cette maison. Depuis trois siècles, les générations qui s'y sont succédées ont toujours regardé saint Ignace de Loyola, comme leur plus cher protecteur dans le ciel, et toujours elles ont conservé avec une louchante pieté, le plus précieux héritage de la famille, la ceinture de notre saint. Depuis trois siècles, les paroles d'adieu d'Ignace de Loyola sont répétées par les pères à leurs enfants, et depuis trois siècles chaque génération s'est fait un devoir impérieux de ne jamais refuser l'aumône à celui qui la demande pour l'amour de Dieu, et nul parmi elles n'a jamais connu les rigueurs de la pauvreté.; tous ont vécu dans une simple médiocrité, à l'abri de toute nécessité.

T. II. i8

Si le chef de la famille est absent, l'étranger qui demande à contempler la sainte relique n'a rien à espérer; il doit renouveler sa visite ou y renoncer. Dans le cas contraire, le mai Ire de la modeste maison s'éloigne un instant, revient ensuite, revêtu d'un surplis et une clef à la main. II ouvre une petite porte masquant une niche pratiquée dans le mur, il sort de celte liiche une statue de saint Ignace, en argent, portée sur un socle dans lequel la ceinture est renfermée, et il élève la petite image avec respect; afin que l'on puisse voir la relique sans y toucher, le devant du socle étant fermé par une glace. Lorsque le pèlerin appartient à la Compagnie de Jésus, la petite porte du socle est ouverte pour lui, et le iils de saint Ignace peut prendre dans ses mains bénies ce souvenir de son père et en approcher ses lèvres.

La ville de Manreza a conservé le souvenir du miracle opéré par saint Ignace en faveur de la petite fille dont la poule était tombée dans un puits. Le puits est fermé ; une inscription sur le mur, du côté de la rue, rappelle le miracle ; dans l'intérieur de la cour, une chapelle est consacrée à perpétuer la mémoire de ce double prodige, et on y voit les habiiants de la ville venir y prier le saint que l'on n'invoque jamais en vain ^

Le château de Loyola fut acheté par la reine d'Autriche, qui le donna à la Compagnie de Jésus pour y établir un collège. La chambre, où saint Ignace se convertit pendant

1 Tous ces faits nous ont ét.^ racontés par le révérend Père Supéiieur de la maison de Jésus (de Paris), au retour de son pèlerinage à Loyola et à Manreza, en .1861

GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 3i5

sa maladie, est devenue une chapelle dont le pavé est composé de plusieurs beaux marbres ; les murs sont ornés de tré^-bt'lles peintures. Tous les an:^, les pèlerins affluent à Loyola pour la fèlc de saint Ignace, le 31 juillet et pendant toute l'ociave.

Nous ne terminerons pas cet ouvrage sans parler d'un souvenir bien récent, de la (oucliante reconnaissance du saint fondateur de la Goinpai^nie de Jésus.

Il y a peu de temps, un étranger se présente à la maison des Jésuites, dans une ville d'Italie, et demande à parler au supérieur. Après les premiers mots échangés entre personnes qui se voient pour la première fois, le noble étranger prie le supérieur de vouloir bien lui donner un de ses Pères pour être auprès de son fils h litre de gouverneur.

Le supérieur, éionné d'une semblable demande, répond que les constitutions de son Ordre s'y opposent absolument.

— Mon révérend Père, reprend l'étranger, j'y tiens beaucoup, je vous conjure de me l'accoider !

— Mais, monsieur, je ne le puis pas, cela nous est défondu...

— Mon Père, vous ferez une exception pour moi.

— C'est impossible, monsieur.

~ Vous ne le voulez à aucun prix, mon Père ?

— Je ne le puis à aucun prix, monsieur.

— Et si je vo;:s y forçais ?

— Je ne pense pas que ce soit en votre pouvoir, monsieur ; car, pour nous, la première autorilé est notre règle, et elle nous interdit ce ministère particulier.

— Eh bien ! moa révérend Père, nous allons voir, si je n'aurai pas un moyen certain de vous fléchir.

— J'en doute, monsieur.

— Un petit instant, mon révérend Père.

Et le noble étranger, qui n'avait cessé de sourire d'un air un peu malin, venait de mettre la main dans sa poche ; de cette poche, il retire un portefeuille ; dans ce portefeuille, il prend un papier... Le Père supérieur regardait tous ces mouvements, en se demandant comment il pouvait sortir de cette poche, de ce portefeuille, et de ce papier, un argument assez fort pour lui prouver qu'il pouvait faire une exception en faveur de l'étranger, quel que fût son mérite :

•— Lisez, mon révérend Père, lui dit tranquillement notre inconnu.

Le supérieur prend le papier, lit, s'incline :

— Monsieur, vous l'avez dit : je suis vaincu. Vous aurez un de nos Pères pour votre enfant.

Cet étranger n'était rien moins qu'un descendant de don André d'Amigante, chez lequel Ignace de Loyola, mendiant à Manreza, avait été recueilli deux fois pendant deux maladies très- graves, et dont il avait reçu des soins si tendres, si empressés et si respectueux, qu'il ne les oublia jamais. Dans sa vieillesse, il avait voulu laisser à celle famille un témoignage de sa reconnaissance, qui perpétuât, pour los descendants de don André, le souvenir des bienfaits qu'il en avait reçus. Ce témoignage de reconnaissance était un écrit de la main même de saint Ignace, attestant qu'il accordait, à perpétuité, aux descendants directs de don André

d'Araigante, la faveur d'avoir un. Pure de la Compagnie pour l'éducation de leurs enfants, en quelque lieu que ce fût. Le Père de Poianco fut chargé de faire une copie de ce privilège, pour être déposée dans les archives de la maison de Rome.

En terminant ce faible travail, que nous étions indigne d'entreprendre et qui, néanmoins, nous a été bien doux, bien consolant, nous osons demander humblement à saint Ignace de Loyola de bénir ces pages, de les bénir abondamment, et de faire descendre sur nous-mêmc toutes les bénédictions d'en haut.

— Gloire à Dieu !

Gloire au saint fondateur de la sainte Compagnie de Jésus !

IIN.

T. ir. 18.

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