JÉSUS
« Après avoir mûrement réfléchi, et sans qu'aucun trouble extérieur ou intérieur ait pu m'influencer dans ma
1. Cette condition ne put être remplie qu'après la mort de saint Ignace, sous le généralat du Père Laynez Examinées et approuvées alors par la congrégation générale de l'Ordre, en 1558, elles furent présentées à l'examen de l'autorité apostolique, qui les approuva sans y changer un seul mot.
détermination, je viens maintenant, sous les yeux de Dieu qui me jugera pour l'éternité, vous exposer ce que je sens, afin de procurer sa gloire et son service. Ayant considéré attentivement et humblement la multitude de mes péchés et mes innombrables imperfections, tant de l'âme que du corps, j'ai reconnu que je suis bien éloigné de posséder les qualités nécessaires pour gouverner la Compagnie, ce que je ne fais maintenant que pour obéir à l'ordre qu'ellemême m'en a donné. Je vous demande donc, eu présence du Seigneur, et après de graves réflexions, de choisir un autre chef qui puisse vous gouverner moins mal que moi ; et par des raisons qui me paraissent solides, je demande que la charge qu'on m'a imposée soit confiée désormais à un autre, dût-il même, tout en s'en acquittant mieux que moi, la remplir médiocrement.
« C'est donc au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, seul Dieu en trois personnes, que je la dépose entre vos mains ; et je supplie du fond de mon âme Je Seigneur elles Pères rassemblés à cette fin d'accepter mon abdication ainsi motivée devant la divine Majesté. Si parmi ceux à qui il appartient de juger et de prononcer il s'élevait une diversité de sentiments, je les conjure, par cet amour et le respect que nous devons à Dieu notre maître, de se réunir avec moi pour le supplier de faire connaître sa divine volonté, afin qu'elle s'accomplisse pour sa plus grande gloire et le bien général des âmes et de la Compagnie. »
La lecture de cette lettre porta la consternation dans l'assemblée; mais bientôt s'éleva une opposition unanime contre le saint fondateur. On louait, on admirait son humi-
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lilé, et on se refusait à accepter sa démission de la charge qu'il exerçait avec tant d'iiabileté, et qu'on reconnaissait lui avoir été imposée par Dieu lui-même. Qui pourrait diriger, gouverner la Compagnie aussi parfaitement que celui qui l'avait fondée au prix de tant de fatigues, de souffrances, de persécutions de tous genres? Toutefois on alla aux voix : une seule fut pour l'acceptation de la démission, c'était celle du bon Père Oviedo.
Le Père André Oviedo avait autant de simplicité que de science et de talent; il était la candeur même, et cette sinplicité primitive du bon Père était proverbiale dans la Compagnie. Lorsque son tour fui arrivé il répondit bravement :
— Je suis d'avis d'accepter.
— D'accepter ? s'écrient les Pères, n'en croyant pas leurs oreilles.
— Et pourquoi ? quel motif pouvez-vous avoir ?
— Il me semble qu'on ne doit, en aucun cas, résister au révérend Père Ignace.
— Dans ce qu'il ordonne, oui, vous avez raison ; mais, dans le cas présent, pourquoi accepter ce qui n'est de sa part qu'un acte de son humilité, et non de sa volonté pour le bien de la Compagnie?
— Parce qu'il a des lumières que nous n'avons pas.
■— C'est encore vrai, mais notre Père est un saint, et les saints ne se rendent pas justice eux-mêmes ; ils se croient toujours dépourvus des vertus nécessaires pour la charge qu'ils occupent. Croyez-vous donc à l'incapacité de uotre Père?
Ce fut un trait de lumière pour le Pure Oviedo. Il se rendit sans répliquer, et, pour la prennière fois depuis son entrée danÇ la Compagnie, il voulut bien consentir à n'être pas du même avis que son vénéré Père Ignace.
Le saint fondateur reçut la réponse de ses chers fils avec une véritable douleur, ses larmes coulèrent; mais il se soumit à la volonté de tous comme à celle de Dieu même, et se résigna à porter jusqu'au bout le pesant fardeau du gouvernement. Dieu prouva bientôt qu'il avait en effet dirigé les esprits et les cœurs dans la décision des Pères assemblés.
François de, Borgia, duc de Gandie, avait fait ses vœux comme membre de la Compagnie de Jésus, nous l'avons dit; mais, sur l'avis du saint fondateur, il était resté dans le monde, pratiquant la règle, autant que possible, el attendant le moment le plus favorable pour déclarer sa vocation à Charles-Quint et lui demander son consentement. L'année précédente, Ignace de Loyola, en appelant à Rome les Pères qui y étaient réunis, avait engagé François de Borgia à y venir aussi avec ceux d'Espigne et de Portugal ; celte invilaiion étant un ordre pour lui, le duc de Gandie s'était rendu à Rome, et demeurait dans la maison des Jésuites, mais dans un appartement séparé du corps de bâtiment occupé par eux. Là, il pouvait tous les jours s'entretenir avec le saint fondateur, prendre ses avis spirituels, se fortifier dans sa vocation, et traiter des intérêts et de l'accroissement de la Compagnie, qu'il appuyait de tout son crédit et de toute sa fortune.
Ignace lui parlant un jour du bien qui résultait des col-
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léges déjà établis, François de Borgia conçoit au même instant le projet d'en fonder un dans la ville éternelle, et otFre six mille écus d'or pour la première pierre. Depuis longtemps, notre saint éprouvait le désir de cette fondation, mais, les difficultés lui paraissant insurmontable?, il en avait ajourné l'exécution et attendait l'heure de la Providence. Cette heure venait de sonner. On se mit à l'œuvre :
— Vous serez le fondateur du collège romain, dit notre saint au duc de Gandie.
— Je conjure Votre Révérence, répond le prince, de ne me point regarder comme tel, et de réserver cet honneur à celui qui fera un jour une fondation digne de la capitale du monde catholique.
C'était une parole prophétique. Plus tard, Grégoire XIII faisait élever pour le collège romain les bâtiments qu'on admire aujourd'hui.
Les conditions d'admission dans ce collège étaient fort simples. On recevrait tous les écoliers, riches ou pauvres, sans rétribution pour les classes. On n'admettrait que ceux qui seraient présentés par les surveillants, après leur avoir demandé s'ils sont résolus à obéir, à se tenir convenablement, à s'abstenir de toute parole répréhensible. Leurs noms seraient inscrits sur un livre ; ils seraient regardés comme les enfants de la maison si leur conduite se maintenait bonne. Ils assisteraient à la messe tous les jours, au sermon les jours de prédication, au catéchisme les dimanches et fêtes, et ils se confesseraient tous les mois. Les petits enfants qu'on ne parviendrait pas à corriger seraient renvoyés.
Cette gratuité d'enseignement attira bientôt un grand nombre d'écoliers ; les professeurs des classes payantes se récrièrent, quelques-uns allèrent jusqu'à se rendre dans les classes des Jésuites pour y insulter les professeurs en présence des écoliers ; ils ne craignirent pas même d'accuser d'ignorance ces religieux, dont la réputation de science était universelle.
Ignace de Loyola saisit cette occasion pour donner à ses fiis chéris une admirable leçon d'humilité. Persuadé que ce qui arrivait à Rome pouvait avoir lieu dans d'autres collèges d'Italie, puisque l'enseignement était gratuit dans tous ceux de la Compagnie, il écrivit aux recteurs pour leur recommander, dans le cas où on les taxerait d'ignorance, de répondre tout simplement, avec la plus grande douceur et en toute humilité : « Nous savons, il est vrai, beaucoup moins que nous ne voudrions; mais, le peu que nous savons, nous le donnons de bon cœur à Dieu et au prochain. »
Le collège romain prit en peu de temps une extension considérable; les bâtiments devenaient insuffisants pour le nombre des étudiants internes accourus de toutes parts, et les familles s'eirrayaient de l'empressement des jeunes gens à rechercher l'enseignement des Jésuites préférablement à tout autre, et surtout de leur attrait pour le collège de Rome. Ignace ne se troublait nullement de cette disposition des parents ; mais il demandait à Dieu de protéger le collège romain, sur lequel il fondait de si belles espérances pour l'avenir, et il le priait de l'éclairer lui-môme sur les mesures à prendre pour arrêter les plaintes qui s'élevaient
de plusieurs points de l'Italie. Une circonstance imprévue lui vint en aide.
Octave César, dont le père était secrétaire du duc de Monte-Leone, était eatré dans la Compagnie à Messine, et n'avait obtenu le consentement de son père qu'après son admission. Ce consentement accordé, les choses allaient à souhait pour le jeune novice, lorsque le Père général le mande à Rome. Octave se rend à Tordre qu'il a reçu ; mais son père accourt, prétend qu'il n'a pas consenti à l'entrée de son fils dans la Compagnie, et va porter sa plainte au pape. Jules III charge le cardinal Caraiïa de faire une enquête. La mère d'Octave arrive à Rome, demande son fils , accuse Ignace de le lui avoir enlevé, pleure, crie, se lamente, va d'une maison à l'autre, met la ville en émoi et fait un tel éclat, que le cardinal Carafia, bien que l'enquête soit à peine commencée, ordonne à Ignace de Loyola, sous peine de suspense, de rendre le jeune novice à ses parents. Avant d'obéir, le saint fondateur va exposer l'affaire au pape, qui prononce un jugement opposé à celui du cardmal, et déclare que l'admission d'Octave César dans la Compagnie de Jésus a eu lieu avec toute la régularité voulue.
Après cette décision, Ignace adressa une circulaire à tous les recteurs de son Ordre, pour leur défendre absolument d'engager les étudiants à entrer dans la Compagnie, et de recevoir, sans une autorisation formelle de leurs parents, ceux qui y seraient appelés par la voix de Dieu.
Cette mesure eut un grand retentissement. Les familles, rassurées, ne redoutèrent plus les collèges des Jésuites ;
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le nombre des étudiants s'augmenta bientôt considérablement dans tous ceux de l'Italie, dans celui de Kome particulièrement, et Ignace eut la consolation de voir tous les efforts de l'ennemi tourner à la gloire de Dieu et à l'honneur de la Compagnie de Jésus.
Ce n'était pas assez pour le zôle de notre saint que d'avoir fondé le collège romain. Il voyait avec douleur l'ignorance et l'incurie du clergé d'Allemagne, et désirait depuis longtemps fonder, dans la capitale du monde chrétien, une maison d'études spécialement affectée aux jeunes Allemands. Ils y puiseraient la science et la piété ; les vocations ecclésiastiques s'y développeraient, et le clergé des Élats d'Allemagne, se recrutant dans ce séminaire, serait un jour capable de rét^ister à l'hérésie, de lutter contre elle avec avantage, et de conserver la foi de l'Église dans ces malheureux pays.
Ce projet était beau, il était grand, il était digne d'Ignace de Loyola ; mais il fallait, pour son exécution, des frais Immenses, qu'il n'était pas en son pouvoir de faire, et un concours de volontés qu'il serait difTicilc d'obtenir. Notre saint se bornait donc à prier et à attendre le moment de la Providence; il était venu pour le collège romain, il viendrait pour le collège germanique, Ignace n'en doutait pas.
Un jour, c'était en 1552, le cardinal Moroni, qui avait été longtemps nonce apostolique en Allemagne, dit à notre saint : . , ,
— Mon Père, vous devriez faire venir à Rome un certain nombre d'étudiants allemands, pour les former à la science théologique et aux vertus sacerdotales.
— Si Votre Seigneurie veut m'ea procurer les moyens, répondit-il, je le ferai d'autant plus volontiers, que Dieu m'inspire ce désir depuis longtemps, et que j'espère qu'il en retirerait beaucoup de gloire. Mais il faudrait pour cela l'approbation de Sa Sainteté, son concours et celui de toutes les personnes qui seraient en mesure de nous seconder.
Le cardinal s'occupa sans retard de cette importante affaire, qu'il fit proposer au pape par le cardinal de Santa- Croce. Le sacré collège, réuni à ce sujet par Jules III, approuva le projet, chaque membre s'empressa d'offrir son concours, le pape promit 500 écus d'or pour chaque année, on décida que cinq cardinaux seraient protecteurs du collège germanique, que les Jésuites le dirigeraient, et qu'Ignace de Loyola en dresserait les statuts.
Cette décision est portée à notre saint, qui, s'empressant d'obéir à l'ordre du souverain Pontife, s'occupe aussitôt de rédiger les statuts dont le plan est depuis longtemps dans sa pensée . Il les envoie ensuite au cardinal de Carpi, qui les présente et les soumet à l'examen du pape ; ils sont approuvés, le collège germanique est fondé. La bulle d'érection y autorise des classes de philosophie et de théologie, et donne au recteur le droit de conférer les grades, même celui de docteur dans ces deux Facultés.
Ignace de Loyola écrit à ceux de ses religieux qui sont eu Allemagne, et leur ordonne d'annoncer aux évoques la fondation de ce séminaire, en les engageant à envoyer des étudiants. 11 établit le collège dans deux bâtiments attenants à ceux de la maison professe, lui donna pour recteur
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le Père Fruste, français, dont la science et la vertu ne laissaient rien à désirer, et l'inauguration en fut faite le 28 octobre, fête des apôtres saint Simon et saint Jude \ Ce fut le Père Ribadeneira qui prononça, en présence de plusieurs cardinaux et de nombreux prélats, le discours d'ouverture, indiquant le but de la fondation, les avantages que l'Église pouvait en espérer, et la nécessité de la soutenir. Les classes ne commencèrent, néanmoins, que le 22 novembre. La veille, fête de la Présentation, les jeunes étudiants, au nombre de vingts s'étaient engagés solennellement, et par écrit, à rester fidèles à la foi calliolique.
Ainsi fut fondé dans l'Église le premier séminaire. Le Père Laynez, qui avait le cœur et la pensée d'Ignace de Loyola, avait déjà proposé aux évoques, réunis au concile de Trente, d'établir, dans leurs diocèses, des écoles de ce genre. Mais, en approuvant l'idée, les prélats en trouvaient l'exécution difiicile, et ne lui donnèrent point de suite. Plus tard, seulement, le cardinal Moroni voyant les progrès merveilleux du collège germanique, insista sur l'utilité des écoles sacerdotales, et parvint à en faire créer plusieurs sur le modèle de celle de Rome. C'est donc encore à saint Ignace de Loyola qu'on doit la première idée et la création des séminaires qui, aujourd'hui, sont répandus dans le monde entier.
Cependant, les protestants allemands, furieux d'une telle