Bar loti
Antonio d'Araoz, son neveu, était entré au noviciat vêtu d'une tunique de velours brodés d'or, comme tous les gentilshommes de grande naissance; Ignace voulut qu'il portât ce vêtement, pendant son noviciat, jusqu'à ce qu'il fût tombé en lambeaux. Antonio, ainsi paré, allait demander l'aumône dans les rues de Rome, servir les malades dans les hôpitaux, laver la vaisselle dans la cuisine de la maison, remplir les plus bas offices, toujours dans sa robe de velours rehaussée de broderies d'or I Certes, pour l'orgueil espagnol, c'était une rude épreuve. Antonio la r^outint héroïquement durant deux années, et elle devenait de plus en plus méritoire, par la détérioration de sa robe qui n'était plus qu'un objet ridicule.
Du reste, le saint fondateur fit supporter une semblable humiliation à don Juan de Mendoza, gouverneur du fort Saint-Elme, à Naples, et que Dieu avait appelé dans la Compagnie. Plus la naissance des novices était illustre humainement, plus le fondateur tenait à détruire l'orgueil jusque dans ses racines les plus profondes. Les novices, réellement appelés, \^\a de se plaindre de ces épreuves si humiliantes, en appréciaient les immenses avantages et les acceptaient avec une sorte d'avidité. Les hommes les plus savants, les prêtres le plus distingués par leur mérite et leur vertus venaient se ranger sous la bannière du saint fondateur, et se soumettaient aux mêmes épreuves dont aucun novice n'était dispensé.
Ignace surveillait tout et s'informait exactement des progrès spirituels de chacun. Il allait les surprendre quelquefois dans les hôpitaux où ils servaient les malades, afin déjuger
par liii-môme de la manière dont ils s'acquittaient de ce devoir. Il ne laissait jamai? impunie la faute la plus légère, et ne gardait jamais ceux qui tenaient à leur propre jugement, s'il ne leur voyait une volonté bien déterminée à s'en dépouiller. Pour les amener à ce dépouillement, il leur ordonnait des choses sans utilité apparente, ou qui pouvaient paraître imposibles ; il leur faisait suspendre une occupation pour les employer à une autre. Le novice devait arriver à la plus parfaite indifférence de goût, de jugement, de volonté.
Ainsi, le saint fondateur ordonnait à un prédicateur de s'occuper des affaires de la maison, sans cesser ses prédications ; il voulait que le professeur de philosoptiie enseignât la grammaire ; il envoyait le professeur de théologie à la cuisine. Un prêtre se préparait à célébrer la sainte messe, il avait déjà revêtu les ornements sacerdotaux: on venait l'Avertir que le Père général voulait lui parler, et le prêtre devait ôter ses ornements et aller où l'obéissance l'appelait. Arrivé devant le Père général, il s'entendait dire tout simplement :
— Allez dire la messe.
Le novice, heureux d'avoir à offrir à Dieu cet acte d'obéissance imprévu, remerciait son supérieur du fond du cœur, car il savait que la vertu se fortifie par l'épreuve.
S'il arrivait qu'un novice différât l'exécution d'un ordre, par son interprétation de la volonté du supérieur, Ignace le faisait appeler au moment où il s'y .itteiidait le moins, et lui imposait une pénitence. C'est ce qui arriva un jour à un prêtre qui confessait et voulut achever la confession
commencée ; il fut puni pour ce retard. Un prêtre lui demandant un jour la permission de faire un pèlerinage, le saint la lui refuse ; le novice insiste, le saint le punit, en lui disant qu'il l'a mérité, pour la demande en ellemême, mais pour sa disposition à préférer sa propre satisfaction à l'obéissance.
Le Père Emerio de Bonis était employé à la sacristie, pendant la première année de son noviciat, et il était très-jeune alors. Tous les jours il trouvait à la porte de l'église les plus sales immondices, et se contentait de les enlever humblement. Ignace ayant acquis la certitude que ces ordures étaient déposées méchamment par une personne qui demeurait en face de l'église et dont la vie était scandaleuse, ordonna à Emerio de Bonis d'aller prier cette femme de faire transporter ailleurs les immondices de sa maison. Le jeune novice un peu timide et d'une modestie angélique, ne sachant se résoudre à adresser la parole à une personne de ce genre, prie un autre de faire pour lui cette commission tant redoutée. Ignace l'apprend, approuve la modestie d'Emerio, mais hlàme sa désobéissance et le punit : il lui impose pour pénitence de porter chaque jour, au réfectoire, une sonnette au cou, et de dire à haute voix une fois à chaque repas, ces paroles : « Je veux et je ne veux pas, n'habitent point dans cette maison. »
Cette pénitence, le fervent et modeste novice la subit durant six mois entiers.
Quand un novice venait se mettre à genoux devant Ignace, pour lui demander pardon et pénitence, le saint accordait l'un, imposait l'autre, et, après quelques mois, finissait
en disant : Levei-vous Si le novice ne se relevait pas immédiatement Ignace le laissait sur ses genoux et s'en allait en disant :
« L'humilité est sans mérite quand elle est contraire à l'obéissance, »
Un jour notre saint causait avec un gentilhomme, lorsqu'un Frère coadjuleur, qu'il avait mandé, se présente. Ignace lui fait signe de s'asseoir, mais le Frère craignant de manquer de respect à son supérieur et au visiteur, reste debout. Saint Ignace lui ordonne de mettre sur sa tête l'escabeau sur lequel il aurait dû s'asseoir, et le lui fait garder ainsi, jusqu'à ce que le gentilhomme se soit retiré.
Un prêtre flamand, très-scrupuleux, passait un temps considérable à réciter l'office divin, recommençant toujours et prétendant arriver à le dire sans distraction; mais sa prétention n'aboutissait qu'à une grande perte de temps et à un redoublement de scrupule. Tous les avis qu'on lui donnait ne pouvaient obtenir un résultat satisfaisant]; saint Ignace, le sachant assez obéissant pour accepter tous les remèdes qui lui seraient ordonnés, en imagina un, violent, il est vrai, mais qui sauva le malade. Il lui défendit d'employer plus d'une heure à réciter son office, et, lui donnant un sablier, lui enjoignit de cesser aussitôt que le dernier grain de sable serait tombé; quelle que fût la partie de l'office qui lui restât à dire, il devait y renoncer. Le pauvre Flamand était pris entre deux feux ! S'il n'avait pas Uni à temps, il était forcé par l'obéissance de manquer à une obligation rigoureuse; s'il remplissait cette obligation si importante, comme prêtre, il péchait gravement
contre l'obéissance, comme religieux. Entre ces deux écueils, il prit la course, et les évitant l'un et l'autre, il avait toujours achevé avant que le dernier grain de sable ne fût tombé ; il guérit ainsi de ce genre de scrupule.
Saint Ignace tenait à l'esprit d'union et de parfaite charité entre les novices, afin qu'ils pussent le porter ensuite dans les maisons où lisseraient envoyés; il voulait que chacun, ayant quitté des frères, trouvât encore des frères partout où il trouverait des membres de la Compagnie. Pour obtenir cet esprit de charité entre les membres d'une famille destinée à un si grand accroissement, il punissait sévèrement la moindre parole peu favorable de la part d'un novice à l'égard d'un aulrc. Ayant appris un jour que l'un d'eux s'était permis de parler des singuliers effets du délire que la fièvre donnait à un de ses frères, Ignace lui infligea une pénitence de plusieurs jours.
Notre saint employait tous les moyens de douceur et de persuasion pour amener les novices à sentir et à apprécier les avantages de ces épreuves; lorsqu'il en voyait qui ne pouvaient arriver à l'entier dépouillement de leur jugement ou de leur volonté, il les renvoyait sans avoir égard à toutes les qualités dont ils étaient doués, et quelles que fussent leurs autres vertus ou les sciences qu'ils possédaient. Il n'avait; pas plus de considération pour la naissance. Il expulsa Don Teotonio, fils du duc de Bragance et neveu d'Emmanuel, roi de Portugal, craignant que son esprit inquiet ne semât l'agitation et ne mît la désunion parmi ses frères ; il renvoya également un cousin germain du duc de Bivona, parent du vice-roi de Sicile, lequel
était son ami et bionfaiteur. Pierre Ribadeneira pri;i, supplia le saint de faire grâce à ce jeune homme, qui offrait de subir les châtiments les plus sévères ; les larmes et les prières de Ribadeneira ne purent fléchir le saint fondateur :
— Quand le Père Ignace a décidé une expulsion, disait don Teoionio — qui le savait par expérience, — rien ne peut toucher sa miséricorde.
Sa miséricorde ne se laissa pas toucher davantage pour Cristofo Laynez, frère du Père Diego. Cristofo, après une vie dissipée dans les plaisirs, voulut entrer dans la Compagnie, mais Ignace, ne lui reconnaissant aucun signe de vocation, le renvoya, malgré toutes ses instances et celles de sa maison. Ribadeneira le suppliait de lui donner les moyens de retourner en Espagne, puisqu'il avait dévoré sou patrimoine et se trouvait dans la misère :
— Mon Pedro, lui répondit le saint, quand je posséderais tous les trésors de la terre, je ne donnerais pas une obole à ceux qui se rendent indignes de rester dans la Compagnie. Ils ne peuvent s'attendre en la quittant, qu'elle leur remboursera les fatigues qu'ils y ont endurées, comme s'ils ne les eussent pas données gratuitement à Dieu Notrc- Seigneur, mais qu'ils les eussent prêtées seulement à la Compagnie, et, qu'après en avoir reçu chaque jour le nécessaire, comme intérêt, ils eussent droit d'exiger encore, qu'à litre de dette, elle leur en restituât le capital.
Cependant, depuis son élection au généralat, notre saint travaillait aux constitutions de son Ordre et y consacrait
tous les jours quelques heures. Si le temps lui avait manqué dans la journée, il prenait sur la nuit ces heures de travail, malgré ses souffrances et sa faiblesse. Il méditait longtemps chaque constitution, priait beaucoup, écrivait ensuite, et, lorsqu'il en avait achevé une, il la plaçait le matin sur l'autel où il disait la messe, l'offrait à Notre- Seigneur, et le conjurait de lui faire connaître s'il l'agréait ainsi, ou s'il devait changer, ajouter, retrancher quelques points. Jean-Paul Borelli, qui lui servait la messe, en fut témoin fréquemment. Bien que saint Ignace eût reçu, au sujet des constitutions, les lumières les plus certaines, sa profonde humilité le faisait agir comme s'il eût été privé de toute révélation là-dessus. Il dit un jour au Père Laynez:
— Diego, ne pensez-vous pas que Dieu ait révélé à chaque fondateur les constitutions propres à l'ordre qu'il devait établir?
— Oui, certainement, mon Père, j'en suis très-persuadé.
— C'est aussi ma pensée, reprit notre saint.
Pour donner un aperçu des constitutions de la Compagnie de Jésus, nous ferons un nouvel emprunt à l'ouvrage de celui dont la France et l'Europe déplorent la perte ; nous citerons l'analyse de ces constitutions renfermée dans l'écrit auquel nous avons déjà eu recours pour les Exercices spirituels : — De l'Existence et de l'Institut des Jésuites, par le R. P. de Ravignan. (Ed. 1847.)
VU
« Un homme lassé du monde le quitta. Peut-être les passions ardentes de la jeunesse avaient traversé violemment son âme; il cherchait un abri. Il a conçu un profond désir de se venger de lui-même et de Satan par des fatigues utiles au prochain.
« Il crut alors, et il croit encore aujourd'hui que le grand mal de notre temps est l'absence totale de subordination et d'obéissance parmi les hommes. Désabusé des vaines illusions, des chimères de l'indépendance, il avait soif d'obéir ; il en ressentait le besoin immense ; il invoquait l'obéissance comme l'asile sauveur qui devait protéger sa dignité d'homme et lui assurer la possession de la véritable liberté, l'affranchissement de l'âme.
« Le travail des Exercices spirituels achève de lui montrer la lumière et de lui tracer la voie ; il frappe à la porte de la Compagnie de Jésus.
« Ce qui l'émeut dès l'entrée, c'est la paix profonde qui règne dans la religieuse demeure. L'aspect de ces murs silencieux, la démarche recueillie de ceux qui les habitent, le bruit des pas qui retentissent comme au désert, l'ordre, la pauvreté qu'on rencontre partout, l'accueil prévenant et
l'expression obligeante du bon frère qui introduit, la douce gravité du Père qui reçoit, je ne suis quel air suave et pur que l'on respire, une présence de Dieu plus intime, ce semble, et plus familière, tout dans ce séjour, quand pour la première fois on l'aborde, étranger venant de loin et battu par les orages, tout y fait ressentir une impression qu'on ne peut guère définir, mais qu'il faut nommer l'impression de Dieu. Un principe inconnu, un esprit bienfaisant soulage les peines, répare les forces, et donne l'avantgoût d'une nouvelle et heureuse existence. Enfin on n'a plus autour de soi que des coeurs ouverts et pieux, des fronts sereins; la parole, qui rarement interrompt un long silence, est toujours simple et fraternelle, les rapports, libres, joyeux, faciles.
« Placé encore sur le seuil, le candidat de la vie religieuse connaîtra d'avance, à cette heure solennelle, toute l'étendue des devoirs que la Compagnie de Jésus dicte à ses membres; il doit savoir, il saura quel est l'esprit qui l'anime dans toute sa vérité; libre, il se décidera.
« Êtes-vous prêt, lui demande-t-on , à renoncer au « siècle, à toute possession comme à tout espoir de biens «temporels? Êtes-vous prêt à mendier, s'il le faut, « votre pain de porte en porte , pour l'amour de Jésus- « Christ? -Oui'.
« Êtes-vous disposé à vivre en quelque pays du monde « et en quelque emploi que ce puisse être, où les supé^ « rieurs jugeront que vous serez plus utile pour la plus
1 Exam., c. 4, § 1, 11, 26, '27; Coust., part. Vi, c. 2. § 10; Inst. Soc, t, I, p. 345 es seq., et p. 410.
« grande gloire de Dieu et le salut des âmes? — Oui *.
« Êtes-vous résolu d'obéir aux supérieurs, qui tieu- « nent pour vous la place de Dieu, en toutes les choses où « vous ne jugeriez pas la conscience blessée parle péché? « — Oui 2.
« Vous sentez-vous généreusement déterminé à re- « pouser avec horreur et sans exception tout ce que les « hommes esclaves des préjugés mondains aiment et em- « brassent : et voulez-vous accepter, désirer de toutes vos « forces ce que Jésus-Christ Notre-Seigneur aima et em- « brassa ? — Oui ^.
« Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d'ignominie « qu'il a portée, à souffrir comme lui , par amour et par « respect pour lui, les opprobres, les faux témoignages et « les injures, sans toutefois y avoir donné sujet* ?... n
« Il faut répondre; et, grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu, j'ai répondu oui. « Vous passerez « pour lou. — Oui, cela me convient. »
« Jamais question plus étrange ne frappa des oreilles humaines; jamais peut-être l'Évangile de la croix et sa folie sacrée ne furent mieux présentés dans leur rudesse native. Au reste, saint Ignace entendait si bien que les soldats de sa Compagnie fussent de véritables disciples
1. Exam , c. 4, § 35.— Const., part. III, c. 2, lit. G ; Inst. Soc, l. I, p. .350 et 378.
'.. Exam. c. 4, § 29. — Const., part. III, c. 1, § 23 et passira ; Inst. Soc, t, I, p. 373.