LIVRE DEUXIÈME
dins. Une lettre de d'Estaing, trouvée chez Gardien, membre de la commission des Douze, lettre citée par Saint-Just, était singulièrement compromettante.
« La République, poursuit le rapporteur, ne compose pas avec la royauté... Vous l'avez vu depuis, ceux qui voulaient sauver le roi ont tout fait pour perdre la République. On se plaignait de vos tribunes et de leurs mouvements ; mais les partisans nombreux de la tyrannie, répandus sur toute la République et déclamant sans cesse contre votre autorité, étaient-ils plus respectueux ? Les cris que vous n'entendiez pas, et qui proclamaient la guerre civile, étaient-ils plus innocents? Il est consommé le criminel projet d'aveugler la France, d'armer les Français contre les Français, et de nous ramener à la monarchie par la tourmente de la liberté ! »
Puis, Saint-Just rappelle les menaces faites aux députés montagnards en mission dans les départements, les provocations insensées d'Isnard,la proposition de réunir les suppléants de l'Assemblée à Bourges, les arrestations arbitraires ordonnées par la commission des Douze, et les menées girondines dans toutes les grandes villes, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille et en Corse, où Paoli, qui s'était mis à la tète de la réaction, rencontra un adversaire dans le jeune Bonaparte...
« Les 1 et 2 juin, continue l'orateur, le peuple se réunit de nouveau par le sentiment du péril commun. Il s'était présenté deux fois : ses pétitionnaires parurent tristes devant vous; ils étaient précédés du bonnet de la liberté couvert d'un crêpe : ils furent repoussés et outragés; on leur répondit par des fureurs, on ne voulut point les
entendre. Ainsi s'ébranlent les empires, par les injustices envers les peuples!
» ... Manuel vous disait un jour : Si dans les troubles excités par les malveillants, tous les bons citoyens prenaient les armes, les méchants seraient comprimés. Paris entier a pris les armes dans ce jour, et tout était tranquille, excepté le crime. Alors vous pûtes librement, sous la sauvegarde du peuple, arrêter les auteurs de tant de désordres; vous pûtes, espérer enfin de donner des lois à la France; vous imposâtes silence aux royalistes qui avaient médité votre perte. Depuis ce temps, vous avez donné à la République une forme de gouvernement; vous avez éclairé le peuple, rassuré les propriétaires effrayés : le peuple a vu le dernier jour de l'anarchie. Que l'insurrection de Paris soit jugée par le peuple français ; elle n'a pas de juges légitimes parmi les révoltés de l'Eure; elle a sauvé la représentation nationale.
» Tel est l'esprit de la conjuration que votre prudence a renversée. Puissent les yeux de la nation s'ouvrir enfin ! Paris n'était que le prétexte de l'attentat qu'on méditait contre elle. Tous les complots ont échoué : grâces en soient rendues au génie protecteur du peuple français ! Les conjurés ont laissé peu de traces ; encore quelques jours, ils les auraient teintes de sang ! Par quel art ont-ils pu vous séduire jusqu'à vous ranger quelquefois de leur parti contre vous-mêmes? Toute la France serait paisible, s'ils l'avaient été; ils s'armaient contre vous au nom du respect même qui vous était dû ; on vous immolait à votre sûreté ; on vous traitait comme ce roi de Chypre chargé de chaînes d'or. Les ennemis de la République sont dans ses entrailles ; ce n'est point l'audace que vous avez a vaincre, c'est l'hypocrisie...
» Ruzot soulève les autorités de l'Eure et du Calva-