LIVRE TROISIÈME
suscitèrent un grand nombre d'ennemis. Certes ils ne purent écouter sans frémir la lecture de ce rapport d'une sévérité si honnête et si indignée, les Tallien, les Barras, les Fréron, les Fouché, et tous ces faux républicains pour qui la France était une riche et immense proie à partager; et dès lors ils durent conspirer en secret la perte de cet incommode censeur contre lequel on n'a jamais pu élever, comme reproche fondé, qu'une trop rigide inflexibilité de caractère et qu'un trop farouche amour de la vertu.
Saint-Just voulait évidemment épouvanter les fripons, surtout ceux qui faisaient partie de l'administration ou du gouvernement, et les forcer à l'honnêteté par la crainte du supplice. C'est dans ce sens qu'il écrivait dans ses Institutions républicaines : « Un gouvernement républicain a la vertu pour principe, sinon, la terreur. Que veulent ceux qui ne veulent ni vertu ni terreur? »
Au reste ce mot : terreur, dont on use si complaisamment pour effrayer les imaginations faibles , comme on se sert de Croquemitaine pour faire peur aux enfants, a été singulièrement détourné de son véritable sens. 11 signifiait, aux yeux de la Convention, comme il signifie encore, aux yeux de tous les gens de bonne foi : Soyons terribles envers tous les ennemis de la République. Autant que qui que ce soit, nous déplorons les excès commis en ces temps fiévreux, et nous dirons quels furent surtout les auteurs de ces excès, quoiqu'ils aient essayé d'en rejeter sur d'autres la responsabilité. Mais si les lois révolutionnaires semblent empreintes d'une sévérité excessive, la faute en est à l'époque où elles furent faites plutôt qu'aux hommes. Il ne faut pas oublier qu'au moment où la Révolution saisit la France, nos codes étaient encore entachés d'une épouvantable barbarie; et que
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vingt ans s'étaient à peine écoulés depuis le jour où le jeune Labarre avait été cruellement supplicié pour avoir chanté une chanson de Piron et mutilé une statue du Christ. En 1793, un blasphème contre la République devait paraître mille fois plus coupable qu'un blasphème contre la religion; de là, des rigueurs empruntées aux temps monarchiques.
Les progrès de l'humanité se font à pas lents. La Révolution à elle seule a accompli l'œuvre de plusieurs siècles; ses sévérités, nécessaires peut-être, n'ont été qu'un accident, regrettable sans doute, mais qui ne prouve rien contre la justice et la nécessité de ce grand acte de régénération sociale. Soixante ans plus tard, ces révolutionnaires implacables eussent, comme leurs fils, aboli la peine de mort en matière politique.
Si, d'ailleurs, ce régime de la terreur, en dépit des hommes qui voulaient le diriger par les seules règles de la justice , a été la cause de sanglantes erreurs, il a sauvé la France, ce qui vaut bien quelque chose. C'est une vérité reconnue par des écrivains royalistes peu suspects d'un grand attachement pour la cause de la Révolution. « Le mouvement révolutionnaire une fois établi, dit M. de Maistre dans ses Considérations sur la France, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme... Nos neveux, qui s'embarrasseront très- peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle ; ils se consoleront aisément des excès que nous aurons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume. »
Et ces excès , qui les poursuivit avec plus de rigueur que Saint-Just? Rappelons ces mots de lui , déjà cités : « La Révolution est glacée ; tous les principes sont affaiblis; il ne reste que des bonnets rouges portés par