LIVRE TROISIÈME
l'intrigue. L'exercice de la terreur a blasé le crime, comme les liqueurs fortes blasent le palais. » Nous allons le voir tout à l'heure, à Strasbourg, entrer en lutte contre l'anarchie et l'écraser ; et cela , par la seule puissance morale , sans faire tomber une seule tête. C'était peutêtre l'homme le plus capable, s'il eût été dictateur, de régulariser la République, de rétablir les idées d'ordre et de justice, et d'arrêter l'effusion du sang. A rencontre des vampires pour qui le désordre présent n'était qu'un moyen de fortune, Robespierre et lui n'avaient en vue que le bien public. Écoutez le conventionnel Levasseur, qui n'était pas leur ami : « C'est à des mesures réparatrices , à un retour vers l'ordre, qu'ils voulaient appliquer leur puissance (1). » Et ailleurs : « La différence qui existait entre Robespierre, Saint-Just et un Carrier, un Collot, un Lebon, était celle qui sépare un magistrat juste, mais inflexible, d'un bourreau teint du sang qu'on l'a payé pour répandre (2). »
Robespierre fit bien voir sa politique de modération dans la séance du 3 octobre, en sauvant de la proscription les soixante-treize députés auteurs d'une protestation en faveur des Girondins.
Une lettre du Comité de Salut public, écrite pendant le siège de Lyon, et portant la signature de Saint-Just et de Robespierre, invitait Dubois-Crancé à user de clémence envers ceux qui se soumettraient; « parcere subjectis, et debellare superbos. » Lorsque Couthon eut remplacé Dubois-Crancé, il suivit la politique de ses amis.
a Braves soldats, porte sa proclamation aux troupes
(1) Mémoires de Levasseur, t. III, p. 77.
(2) JU,l. Il, p. 24.
républicaines victorieuses, braves soldats, vous avez juré de faire respecter la vie et les biens des citoyens. Ce serment solennel ne sera pas vain, puisqu'il a été dicté par le sentiment de votre propre gloire. Il pourrait y avoir hors de l'armée des hommes qui se porteraient à des excès ou à des vengeances, afin d'en attribuer l'infamie aux braves républicains; dénoncez-les, arrêtez-les, nous en ferons prompte justice. Gardez-vous de perdre tout le mérite de la guerre que vous venez de faire avec tant de magnanimité. Restez ce que vous avez été. Laissez aux lois le droit de punir les coupables!... Des ennemis du peuple prennent le masque du patriotisme pour égarer quelques-uns d'entre vous ; ils cherchent à vous faire outrager par des actes injustes, oppressifs, arbitraires, l'honneur de l'armée et de la République. »
On sait comment il exécuta le terrible décret rendu par la Convention, sur le rapport de Barère, décret par lequel la malheureuse ville, pour s'être insurgée contre la République, était condamnée à une destruction complète. Incapable de marcher, à cause de ses infirmités, il se fit transporter dans un fauteuil sur la place de Bellecour, et, frappant d'un petit marteau d'argent une des maisons de la place, il dit : « La loi te frappe (1) . »
Mais cette destruction imaginaire ne pouvait convenir à quelques membres féroces de la Convention, qui allèrent jusqu'à soupçonner Coulhon de connivence avec les Lyonnais vaincus par lui. Couthon demanda son rappel; et l'Assemblée envoya, pour exécuter sérieusement son décret, deux bourreaux, Fouché et Collotd'Herbois, deux héros de thermidor!
(1) Voyez Y Histoire de la Révolution, par Louis Blanc, t. IX, p. 278.