‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 132 sur 351 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

de la République. Les membres du Comité de Salut public n'avaient droit, comme les autres représentants, qu'à l'indemnité de dix-huit livres par jour; cela suffisait à Saint-Just pour vivre dignement et obliger quelques malheureux. On n'imaginait pas alors que la prospérité d'une nation pût reposer sur les gros traitements de ceux qui sont chargés de la gouverner ou de l'administrer. On se rappelait encore avec indignation ce qu'avaient inutilement coûté à la France les prodigalités des derniers règnes, les maîtresses royales et les courtisans si largement pensionnés. Les plus riches familles de France : les Broglie, les Polignac, les Montmorency, les Noailles, entre autres, touchaient, avant la Révolution, des pensions qui variaient entre quarante mille et cent mille livres, sommes exorbitantes à cette époque (1).

Les chefs du gouvernement, pensaient les républicains comme Saint-Just, doivent donner l'exemple de la simplicité et ne pas pousser à cet amour effréné du lucre, qui fait qu'on déserte les professions honorables, dont les profits sont lents et peu considérables, pour courir à la fortune par des voies tortueuses , mais plus rapides. Nous entendrons bientôt Saint-Just tonner à la tribnne nationale contre le jeu et l'agiotage, et flétrir énergiquement ceux qui s'y livraient sans prendre garde au détriment et aux périls qui en résultaient pour le pays. Et certes il avait droit d'agir ainsi, lui, si honnête et si probe que les calomniateurs, si ingénieux d'ordinaire, n'ont pas osé jeter l'ombre d'un doute sur son désintéressement bien connu. Barère, qui s'est vanté de l'avoir dénoncé, lui a rendu cette justice : « Son caractère était austère, ses mœurs politiques sévères ; quel succès pou-

(1) Consulter YAlmanach nominatif des pensions sur le Trésor royal (novembre 1789).

vait-il espérer (1)? » D'un sang-froid impassible, toujours maître de lui-même, il ne prit jamais conseil que de sa conscience et de sa raison. Il disait à Robespierre , un jour que celui-ci s'emportait dans une discussion : a Calme-toi donc; l'empire est au flegmatique. » Quant à ses mœurs privées, elles étaient d'une pureté irréprochable, et les calomnies des libellistes s'useront en vain sur elles, comme les dents du serpent sur la lime.

Ils étaient si purs aussi, ses amis et ses hôtes! Nous avons déjà parlé de la famille Duplay, dans laquelle il avait été présenté par Robespierre , dès son arrivée à Paris. Cette famille, toute patriarcale, était le foyer même des vertus républicaines rêvées par le sage. Le respectable Duplay , brave et loyal patriote , joignait à une grande énergie une modération sans égale ; juré au Tribunal révolutionnaire, où, du reste, il siégea très-rarement, il fit preuve, dans ces redoutables fonctions, de l'impartialité la plus rare; et lorsque les thermidoriens l'envoyèrent devant ce même tribunal, ses juges, malgré l'esprit réactionnaire dont ils étaient animés, ne purent se résoudre à rendre contre lui un verdict de condamnation; ils l'acquittèrent sur le double chef de fait et d'intention. Ceux qui ont écrit que, par lui, Robespierre était entré au Tribunal révolutionnaire, se sont étrangement trompés. Duplay suivait les seules inspirations de sa conscience, et Robespierre le connaissait et le respectait assez pour ne pas chercher à lui imposer les siennes. Un soir, à table, en famille, celui-ci demanda a son hôte ce qu'il avait fait, dans la journée, au tribunal. « Robespierre, lui répondit gravement Duplay, je ne vous demande jamais ce que vous faites au Comité de Salut

(1) Mémoires de Barèrc, t. IV, p 408.

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