LIVRE TROISIEME a
public. » Robespierre prit alors la main de son hôte et, pour toute réponse, la lui serra affectueusement. Toute cette famille partageait les opinions et les sympathies de son chef, et ceux de ses membres qui ont survécu à l'époque révolutionnaire n'ont jamais compris les anathêmes des masses ingrates ou ignorantes contre les vertueux amis de leur jeunesse.
Dans cette maison, où les intrigants n'étaient pas admis, se réunissaient les plus purs et les meilleurs républicains. On s'y délassait des rudes travaux de la vie politique par la musique ou des lectures littéraires. Là, venait l'illustre et honnête Buonarroti, qui, après avoir échappé, comme par miracle, à une condamnation capitale, disait en mourant , pauvre et respecté, quaranteneuf ans après la chute de Robespierre et de Saint-Just : « Je vais rejoindre les hommes vertueux qui nous ont donné de si bons exemples. » Là venaient Lannes qui, moins heureux, expia son amitié sur l'échafaud, et Couthon qui, marié lui-même, retrouvait au sein de cette honnête famille les vertus cultivées dans la sienne. Saint- Just y avait rencontré son collègue Philippe le Bas, et s'était lié avec lui d'une inséparable amitié. Tous deux jeunes, intègres, dévoués aux intérêts populaires, ils devaient se comprendre et marcher étroitement unis jusqu'à la mort, n'ayant en vue que la fortune de la France, non la leur.
Il faut dire quel fut ce compagnon de Saint-Just, cet héroïque le Bas, qui s'est immortalisé par un de ces traits sublimes pour lesquels il n'y a pas assez de couronnes. Il était né à Frévent, dans le département du Pas-de-Calais, où son père exerçait la profession de notaire. Envoyé de bonne heure à Paris, il fit ses études au collège Montaigu. Reçu avocat au parlement, en 1789,
après avoir passé quatre ans chez un procureur, il débuta au barreau par des succès qui étaient une promesse d'avenir. Mais, rappelé par son vieux père dont le bonheur était sa principale ambition, comme il le dit dans une de ses lettres si touchantes, il alla s'établir à Saint- Pol, où un procès célèbre le mit bientôt en lumière. Député, comme Saint-Just, à la Fédération du \i juillet 1790, membre de l'administration centrale de son département en 1791, il fut élu l'année suivante, par le collège électoral du Pas-de-Calais, député à la Convention nationale. S'il parla peu à la tribune de l'Assemblée, et s'il ne chercha pas à monter au premier rang, où ses talents lui eussent permis d'atteindre, il se fit remarquer par des travaux qui, pour être obscurs, n'en étaient pas moins utiles à la République, dont le triomphe était son seul but. Dans des lettres presque journellement adressées à son père, et où éclate le plus tendre amour filial, il notait avec une scrupuleuse fidélité les discussions et les événements dont l'Assemblée et la capitale étaient le théâtre. Ces pages, heureusement pour l'histoire, ont été conservées et sont un précieux document. Les collègues de le Bas appréciaient ses hautes qualités ; aussi, dans les premiers jours du mois d'août 1793, l'envoyèrent-ils en mission à l'armée du Nord , où il rendit d'éclatants services. Ce fut pour lui un grand chagrin d'être obligé de quitter Paris à cette époque, car il était au moment de conclure un mariage souhaité depuis longtemps. Introduit par Robespierre dans la famille Duplay, il avait aimé la plus jeune des filles de cet honnête patriote, Elisabeth Duplay, et avait eu le bonheur de voir sa tendresse partagée. Il venait d'obtenir la main de cette douce et charmante jeune fille, lorsqu'il fut désigné par la Convention pour aller surveiller les opérations des armées du Nord
et de la Moselle. Si pénible que dût être pour lui cette absence, il n'hésita point, et fit à sa patrie le sacrifice de ses affections. Ses lettres à sa chère Elisabeth témoignent à la fois de la douleur de cette séparation et de son ardent patriotisme.
« Nous avons beaucoup travaillé, lui écrit-il, et il me paraît que nous aurons encore beaucoup à faire pour remplir l'objet de notre mission. J'ai néanmoins l'espoir d'être libre vers le 10 de ce mois. Oh ! qu'il sera doux pour moi, le moment où je te reverrai! Que l'absence est cruelle quand on aime comme moi ! Mon père n'ira sûrement pas à Paris avant mon retour, et je compte l'emmener avec moi lorsque cette époque sera arrivée. Je dois aller demain a Dunkerque. Adresse-moi tes lettres ici. Mille amitiés à ta famille, que je regarde aussi comme la mienne... Des affaires imprévues, l'envie de savoir l'état de nos armées du côté de Cambrai, m'ont amené aujourd'hui avec Duquesnoy à Arras. On m'y a remis deux paquets ; ils renfermaient des lettres de mon père, une de ta sœur, ma bonne amie Victoire, et deux lettres de mon Elisabeth. Juge de ma joie, de mon ravissement! Je les ai lues, je les ai relues; je viens de les lire encore, ces deux lettres. Oh ! quel bien elles ont fait à mon cœur ! Que je bénis mon aimable amie, le jour, l'heureux jour où j'eus la douceur d'apprendre que ton âme si sensible, si tendre, partageait les sentiments que tu m'as inspirés ! Pourquoi faut-il qu'à l'instant où j'allais unir ma destinée à la tienne, nous nous soyons vus si cruellement séparés?... Une lettre de toi... c'est sans doute une grande consolation , mais ce n'est pas toi ; rien ne peut te suppléer, et je sens à chaque instant que tu me manques. Tu m'as parlé du jardin, tu m'as de-
mandé si je m'en souvenais. Pourrais-je l'oublier, ma chère Elisabeth? Oh non! Tous les lieux où j'ai pu librement causer avec toi, l'exprimer ma tendresse et m'entendre dire par toi-même que tu m'aimais, mon imagination ne cesse de les revoir, de s'y reposer. Lorsque notre voiture nous conduit, et que mon collègue, fatigué, ou cesse de parler ou s'endort, moi je songe à toi; si je m'endors aussi, je pense encore à toi. Toute autre idée, lorsque les affaires publiques ne m'occupent plus, m'est importune... J'ai reçu plusieurs lettres de toi. Le sentiment qu'elles m'ont fait éprouver a été mêlé de douleur et de plaisir. Elles ont redoublé mon impatience de revoler vers toi... Fais tout préparer pour notre mariage. Peut-être , après un court séjour, faudra-t-il que je reparte. Mais au moins nous nous arrangerons de manière à n'être plus éloignés l'un de l'autre. Je n'ai que le temps de t'écrire ce peu de mots. Mille embrassades à toute la chère famille et à nos amis communs. »
On peut juger, par ces quelques citations prises au hasard, de la candeur d'âme, de la simplicité de cœur et des hautes qualités de ce grand citoyen.
Le Bas revint à Paris après une absence de près de trois semaines, et, quelques jours après son retour, il épousa cette Elisabeth, à qui il avait voué une si ardente et si profonde affection. Toute sa famille était venue assister à ce mariage, conclu sous les plus riants auspices, et que les tempêtes politiques devaient si fatalement et si rapidement briser.
Danslecourant de septembre le Bas fut nommé membre du Comité de Sûreté générale. En raison de ces nouvelles fonctions, qui l'occupaient jour et nuit, et aussi en prévision des missions dont il pourrait encore être chargé,