LIVRE CINQUIÈME
Si Saint-Just sévissait sans pitié contre ceux à l'impéritie ou à la lâcheté desquels il attribuait l'insuccès de nos armes, il savait aussi récompenser les braves officiers qui s'étaient attiré l'estime et la confiance des troupes. Ainsi, sur la demande même des soldats du deuxième bataillon du Nord, il promut au grade de chef de bataillon le capitaine des grenadiers Bisson, à la place du commandant Brunet, nommé général de brigade. Les capitaines Charpentier et Taout, du même bataillon, furent aussi promus au grade de chef de bataillon, en récompense de leur belle conduite dans l'affaire du 28 (1). Toutes ces nominations, faites hiérarchiquement, et presque toujours sur le champ de bataille même, étaient consignées dans des arrêtés envoyés au Comité de Salut public et sanctionnées par lui.
Cependant, tels sont l'aveuglement et l'injustice des partis, que les fables les plus ridicules ont eu cours sur la manière dont Saint-Just faisait et défaisait les officiers. Un misérable du nom de Lejeune, qui avait longtemps mendié la faveur de Saint-Just, en se recommandant de sa qualité de Soissonnais, et que l'illustre conventionnel avait, par pitié, placé dans les bureaux du Comité de Salut public, raconte, dans des Mémoires qui sont un tissu d'odieux mensonges, que Saint-Just fit un jour d'un courrier un général de brigade, et du général qui le lui avait dépêché, un courrier, « pour remettre chacun à sa place, » le premier étant de beaucoup supérieur au second. Il n'y a pas à réfuter une aussi niaise assertion; mais il était bon de la signaler, afin de montrer quel cas on doit faire des Mémoires de ce coquin qui, pour échapper aux vengeances des thermi-
(I) Archives nalionales.
doriens et se faire pardonner l'intérêt que lui avait témoigné Saint-Just, composa, après thermidor, un infâme libelle contre le généreux protecteur aux genoux duquel il s'était longtemps prosterné. Voilà bien une ingratitude de valet (1)!
Mais, si jamais la faveur et le caprice furent pour peu de chose dans la distribution des emplois publics, ce fut surtout à cette époque où, d'ailleurs, l'élection popu-, laire jouait le principal rôle. Quant aux choix militaires faits par les représentants en mission, on ne songe pas, j'imagine, à les leur reprocher. Ce n'est ni le talent, ni le génie, ni le courage qui ont manqué aux officiers protégés par eux. Bonaparte a été une créature de Robespierre jeune, comme Jourdan et Pichegru, le meilleur général de la République, au dire de Napoléon, ont et é des créatures de Saint-Just. Au reste, ce dernier était si peu jaloux de ses prérogatives de membre du Comité de Salut public, il était si scandalisé des manœuvres et de la bassesse des solliciteurs, qu'il proposa un jour, au club des Jacobins, qu'aucun membre de la Société ne pût remplir un emploi public, sans avoir été directement élu par le peuple.
Toute injustice, toute méchanceté lui étaient odieuses; aussi, quand il en pouvait réparer une, il le faisait avec éclat et avec rigueur. Quelques jours avant la prise de Charleroi, une jeune fille vint se plaindre à lui et à Gillet de la barbarie des officiers municipaux de sa commune, qui l'avaient forcée de suivre à pied les voitures et les chevaux de son père, chargé d'amener les vivres à l'armée du Nord. Saint-Just et Gillet, après
(1) Nous ne connaissons les Mémoires de ce Lejeuneque par les citations qu'en a faites M. Éd. Fleury, qui a largement puisé à cette source impure.