LIVRE CINQUIEME
On comprend qu'à ces accents accusateurs de la vertu indignée, les Tallien, les Fréron, les Barras, les Bourdon, les Fouché, les Dumont et tous ceux qui se sentaient atteints par ces brûlantes paroles, aient frémi et dès lors conspiré la mort de celui qui leur reprochait si énergiquement leurs infamies.
« Peuple, disait Robespierre en terminant, souvienstoi que si, dans la République, la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on flatte et que l'on méprise ; toi, souverain reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de destinées.
» Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons, qui lutte contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes propres affaires, qui le redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens... Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale publique, sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi, seront accusés d'ambition ; que l'influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des passions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tes amis. Tel est l'empire des tyrans armés contre nous, telle est l'influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats
nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés dictateurs. Souscrirons-nous a cette loi? Non; défendons le peuple, au risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu... »
Il concluait enfin, sans nommer personne (ce fut là son plus grand tort), en disant qu'il existait une coalition criminelle au sein même de la Convention; que cette coalition avait des complices dans le Comité de Sûreté générale, dans les bureaux de ce Comité et que des membres du Comité de Salut public y étaient également entrés. Il proposait donc de punir les traîtres, de renouveler les bureaux du Comité de Sûreté générale, d'épurer le Comité lui-même et de le subordonner au Comité de Salut public; d'épurer ce dernier Comité, et de constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, centre et juge de tout, pour élever sur les ruines des factions la puissance de la justice et la liberté (1).
Tel est, en résumé, cet immense et important manifeste. Nous avons dû l'analyser avec quelques détails, parce que le discours prononcé le lendemain par Saint- Just n'en fut que le développement pratique, et que, d'ailleurs, au moment où nous en sommes, l'existence de Saint-Just et celle de Robespierre se trouvent unies par des liens si étroits, qu'il est impossible de séparer leurs actes et leurs paroles.
La sensation fut profonde dans l'Assemblée, et l'agita-
(I) Ni ce discours, ni celui de Sainl-Just ne se trouvent au Moniteur. Ils sont, l'un et l'autre, reproduits dans Y Histoire parlementaire de la Révolution française, par .MM. Bûchez et Roux; le premier, dans le t. XXXIII, p. 406elsuiv.; le second, dans le t. XXXI V, p.6clsuiv.