LIVRE PREMIER
Donnez-en à MM. de Lameth et Barnave; j'y parle d'eux. Vous m'y trouverez grand quelquefois. Il est malheureux que je ne puisse rester a Paris : je me sens de quoi surnager dans le siècle. Compagnon de gloire et de liberté, prêchez-la dans vos sections; que le péril vous enflamme. Allez voir Desmoulins, embrassez-le pour moi, et diteslui qu'il ne me reverra jamais; que j'estime son patriotisme, mais que je le méprise, lui, parce que j'ai pénétré son âme et qu'il craint que je ne le trahisse. Dites-lui qu'il n'abandonne pas la bonnecause, et recommandez-lelui, car il n'a point encore l'audace d'une vertu magnanime. Adieu; je suis au-dessus du malheur. Je supporterai tout, mais je dirai la vérité. Vous êtes tous des lâches qui ne m'avez pas apprécié. Ma palme s'élèvera pourtant et vous obscurcira peut-être. Infâmes que vous êtes, je suis un fourbe, un scélérat, parce que je n'ai pas d'argent à vous donner. Arrachez-moi le cœur et mangez-le, vous deviendrez ce que vous n'êtes point : grands.
» J'ai donné à Clé un mot par lequel je vous prie de ne lui point remettre d'exemplaire de ma lettre. Je vous le défends très-expressément, et si vous le faisiez, je le regarderais comme le trait d'un ennemi. Je suis craint de l'administration, je suis envié, et tant que je n'aurai point un sort qui me mette à l'abri de mon pays, j'ai tout ici à ménager. Il suffit; j'espère que Clé reviendra les mains vides, ou je ne vous ne le pardonnerais pas.
» 0 Dieu! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Rome! Mon parti est pris cependant : si Brutus ne tue Das les autres, il se tuera lui-même. Adieu; venez.
» Saint-Just. »
Noyon, 20 juillet 1792(1).
(1) On sait que le conventionnel Courtois fit trafic des papiers trouvés chez Robespierre, Saint-Just et autres. L'original de la lettre à Daubiguy 1. <o
L'ouvrage auquel Sainl-Just fait allusion dans cette lettre est, sans nul doute, son livre sur l'esprit de la Révolution et de la Constitution, dans lequel il est, en effet, question de Lameth et de Barnave en termes très-dignes et favorables. L'opinion marchait vite en ce temps, et l'on peut voir combien les idées de Saint-Just se sont progressivement modifiées depuis l'année précédente. La Constitution de 1791, mal exécutée, ne lui suffit plus. Un gouvernement monarchique lui paraît désormais incompatible avec la liberté et l'égalité; le voici décidément républicain. Dans sa méfiance farouche, il craint que les premiers apôtres de la Révolution n'abandonnent la bonne cause; peut-être lui semblent-ils trop aimer cette vie facile et luxueuse, si peu en harmonie avec le puritanisme qu'il rêvait. Son jugement très-défavorable sur Camille Desmoulins prouve la médiocre estime qu'il en avait dès l'année 1792. Sans partager entièrement son opinion sur l'auteur du Vieux Cordelier, dont la physionomie a des côtés si sympathiques et si séduisants, nous tenons à constater que, bien longtemps avant d'avoir été l'objet d'une épigramme de Camille Desmoulins, il se sentait pour lui une sorte de mépris.
A cette même époque, l'Assemblée législative, où dominait la Gironde républicaine, irritée du mauvais vouloir de la cour, faisait au gouvernement royal une opposition menaçante. D'un côté les tendances contrerévolutionnaires des serviteurs de Louis XVI, les menées des émigrés, la coalition étrangère, de l'autre, les soupçons des patriotes, l'impatience des fédérés accumulés dans Paris, tout annonçait une catastrophe imminente; on était à trois semaines à peine du jour où le tocsin
faisait partie de la collection de M. Failly^t appartient aujourd'hui à la fille de ce dernier, madame des Bordes.
allait sonner le glas funèbre de l'antique monarchie des Capétiens.
Tout à coup, la nouvelle de l'insurrection victorieuse du 10 août se répandit dans les départements, et y causa un enthousiasme presque universel. On n'était pas encore blasé de la Révolution, et l'espérance de voir sortir de toutes ces grandes commotions un gouvernement rationnel, pur et fort, était alors dans tous les cœurs. En même temps, on apprit le décret du lendemain, par lequel l'Assemblée législative convoquait les collèges électoraux pour nommer une Convention nationale.
Saint-Just se présenta de nouveau aux suffrages des électeurs de son département. De là ce reproche d'ambition que des biographes de mauvaise foi n'ont pas manqué de lui jeter à la tête. Que ces messieurs daignent nous expliquer pourquoi les candidats qui ont le malheur de ne pas épouser leurs opinions sont, à leurs yeux, de purs ambitieux, tandis que les candidats de leur parti sont tous des gens tout à fait désintéressés? Quiconque sollicite le mandat de législateur a l'ambition d'être nommé, cela est évident, mais cette ambition est plus ou moins honnête. Ceux qui, sous le couvert d'un libéralisme chanté sur toutes les gammes, demandent les voix de leurs concitoyens au nom d'un drapeau qu'ils jurent de tenir d'une main ferme, et qui, une fois élus, répudient sans pudeur ce qu'ils appelaient leurs convictions, et se font de leur mandat un marchepied pour les honneurs et la fortune, apostats d'une religion qui était sur leurs lèvres, mais qui n'a jamais été dans leurs cœurs, ceux-là sont des ambitieux dignes de l'universel mépris; quant à ces utopistes qui, pour le triomphe de leurs principes, pour l'amélioration des lois de leur pays, pour le soulagement des classes souffrantes, cherchent à en-
trerdans une Assemblée législative, et meurent quelquefois à leur poste sans avoir dévié de leur chemin, ils sont animés d'une ambition peut-être, mais d'une ambition loyale et que le blâme ne peut atteindre.
Telle était l'ambition de Saint-Just quand il se proposa comme candidat à la Convention nationale, pourl'élection de laquelle les scrutins s'ouvrirent le 2 septembre 1792. 11 venait d'atteindre sa vingt-cinquième année. Les idées dont il était la personnification triomphaient cette fois, et ses ennemis, qui avaient si bien cabale contre lui quand la réaction paraissait l'emporter , n'osèrent pas élever la voix. C'eût été cependant un acte de courage de leur part : ils jugèrent plus prudent de garder le silence. L'opinion, d'ailleurs, était pour Saint-Just, qui fut élu aux applaudissements unanimes; et les électeurs qui avaient voté contre lui furent peut-être les premiers à le féliciter et à lui serrer la main. Le triomphe nous fait tant d'amis! Et son triomphe fut grand dans la salle où son élection venait d'être proclamée; on lit les lignes suivantes au procès-verbal de la réunion électorale : « M. le président lui a dit deux mots sur ses vertus qui ont devancé son âge. M. Saint-Just a répondu en marquant a l'Assemblée toute sa sensibilité et la plus grande modestie ; il a en outre prêté le serment de maintenir la liberté et l'égalité, et le son des cloches a annoncé sa nomination. »
Ces simples paroles ne sont-elles pas une nouvelle preuve bien concluante de la grande réputation d'honnêteté dont il jouissait, à juste titre, parmi ses concitoyens, réputation que des biographes, peu dignes de ce nom, cherchent à ternir aujourd'hui, au moment où l'impartiale postérité doit juger, de sang-froid et sans prévention, les hommes de celte grandiose époque, et dimi-