LIVRE PREMIER
nuer la part de responsabilité trop lourde qu'on a fait peser sur leur mémoire ?
Saint-Just ne pouvait être étonné de son élection ; il avait la foi la plus profonde en ses destinées, et sa place lui semblait marquée d'avance au sein de cette Convention, où il allait briller d'un si vif éclat, etqui devait être le théâtre de ses succès et de sa chute. Aussi annonça-l-il sa victoire à son beau-frère, le juge de paix deChaulnes, dans les termes les plus simples :
« Frère, je vous annonce que j'ai été nommé, lundi dernier, député à la Convention par l'assemblée électorale du département de l'Aisne. Faites-moi le plaisir de me mander, dans le courant de la semaine, si je puis disposer, pour une quinzaine, de votre logement, en attendant que j'en aie trouvé un. Dans le cas où cela se pourrait, donnez-moi une lettre pour le concierge.
» Donnez-nous des nouvelles de votre épouse; envoyez-la-moi, si vous voulez, "quand je serai installé.
» Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur. » Votre frère et ami, » Saint-Just.
» Soissons, ce 9 septembre 1792.
)) P. S. Je pars lundi prochain. »
Pendant que les élections pour la nouvelle Constituante se faisaient, en pleine révolution, avec un calme qu'on ne retrouve pas toujours sous un gouvernement régulier, Paris était témoin d'une épouvantable orgie sanguinaire. Des hommes qui semblent prendre à tâche de déshonorer les plus belles causes, se livraient a cette horrible boucherie de septembre, qui, dans les temps
modernes, n'a eu de précédent que les tueries de la Saint- Barthélémy, les dragonnades des Cévennes, et n'a été dépassée depuis que par les assassinats commis lors de la réaction de thermidor et les massacres du Midi, après la chute de l'empire... Ah! ces affreuses journées, ne cessons pas de le redire, elles furent spontanées comme la foudre, et terribles comme elle, mais elles ne furent point préméditées; c'est au moins une consolation pour l'humanité.
Comme on l'a vu, Saint-Just s'occupait de son élection tandis que s'accomplissaient ces événements qu'il flétrira si éloquernment plus tard, à la tribune de la Convention. Il est donc à regretter que M. de Lamartine, dans son épopée des Girondins, ait cru devoir lui faire jouer un rôle, si inoffensif qu'il soit, pendant la nuit qui précéda le massacre. Suivant l'auteur des Girondins, Robespierre et Saint-Just seraient sortis ensemble des Jacobins, à onze heures du soir, tandis qu'on préparait le grand égorgement du lendemain (M. de Lamartine suppose la préméditation); Robespierre ayant accompagné, tout en conversant, Saint-Just jusqu'à la maison où demeurait celui-ci, serait monté dans la chambre du jeune homme pour continuer l'entretien ; mais laissons parler l'illustre poëte :
« Saint-Just jeta ses vêtements sur une chaise et se disposa pour le sommeil.— Que fais-tu donc? lui dit Robespierre. — Je me couche, répondit Saint-Just. — Quoi! tu peux dormir dans une nuit pareille! n'entends-tu pas le tocsin? Ne sais-tu pas que cette nuit sera peut-être la dernière pour des milliers de nos semblables, qui sont des hommes au moment où tu t'endors, et qui seront des cadavres au moment où tu te réveilleras?
» — Hélas ! répondit Saint-Just, je sais qu'on égorgera