LIVRE DEUXIÈME
la parole. Après avoir longuement parlé « des crimes, des perfidies et des atrocités dont Louis XVI s'était rendu coupable ; » après avoir déclaré que « de toutes ses affections, la première et la plus naturelle était de voir ce monstre sanguinaire expier ses forfaits dans les plus cruels tourments, » il conclut à l'inviolabilité, « malgré l'énormité de ses forfaits, » ajouta-t-il en terminant.
Saint-Just monta alors à la tribune qu'il abordait pour la première fois. Son discours, nousallonsle reproduire entièrement, parce qu'il est le plus meurtrier de ceux qu'il prononça à la Convention, et que nous ne voulons pas avoir l'air de jeter un voile sur quelques-uns de ses actes. Nous en avons dit assez du discours de Morisson, pour montrer au lecteur quelle était, sur l'innocence du roi, l'opinion des membres les plus modérés de la Convention. Il est bien plus violent el, en quelque sorte, plus à la charge de Louis XVI que celui de Saint-Just, qui semble en vouloir surtout à la royauté. Qu'on remonte le cours du temps; que, parla pensée, on se transporte, pour quelques minutes, au sein de cette illustre assemblée dont la haine contre les rois avait grandi encore au bruit du canon de Jemmapes ; qu'on se rappelle le manifeste de Brunswick, les premières agitations de la Vendée, les menées des royalistes, le fanatisme républicain qui était alors à l'ordre du jour, et l'on s'étonnera moins du discours qu'on va lire.
« J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi peut être jugé; que l'opinion de Morisson, qui conserve l'inviolabilité, et celle du Comité, qui veut qu'on le juge en citoyen, sont également fausses, et qu'il doit être jugé dans des principes qui ne tiennent ni de l'une ni de l'autre.
» L'unique but du Comité fut de vous persuader que le roi devait être jugé en simple citoyen, et moi je dis que le roi doit être jugé en ennemi; que nous avons moins à le juger qu'à le combattre, et que n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi du droit des gens.
» Faute de distinction, on est tombé dans des formes sans principes, qui conduiraient le roi à l'impunité, fixeraient trop longtemps les yeux sur lui, ou qui laisseraient sur son jugement une tache de sévérité excessive.
» Je me suis souvent aperçu que de fausses mesures de prudence, les lenteurs, le recueillement étaientsouvent ici de véritables imprudences; et après celle qui recule le moment de nous donner des lois, la plus funeste serait celle qui nous ferait temporiser avec le roi. Un jour peutêtre, les hommes, aussi éloignés de nos préjugés que nous le sommes de ceux des Vandales, s'étonneront de la barbarie d'un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran, où le peuple qui eut un tyran à juger, l'éleva au rang de citoyen avant d'examiner ses crimes.
» On s'étonnera qu'au xvme siècle, on ait été moins avancé que du temps de César; le tyran fut immolé en plein sénat, sans autre formalité que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que la liberté de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procès d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime! Ceux qui attacheront quelque importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une république. Parmi nous, la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté.