‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 45 sur 351 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

heureux roi ? Comment, en effet, croire qu'il ne fût pas un peu complice de ces folies tentées en son nom, et de cette guerre dont il était le prétexte? Par sa famille, d'ailleurs, il tenait plus à l'étranger qu'à la France; et ce qui, aux yeux de la nation, était un crime irrémissible, lui semblait peut-être une chose toute naturelle. Au reste, la Convention, après ces débats qui durèrent près de trois mois, fut convaincue de sa culpabilité, puisqu'elle le déclara coupable à l'unanimité (moins vingt-six voix qui se récusèrent).

Aujourd'hui que ces temps fiévreux sont loin de nous, nous sommes douloureusement affectés au souvenir de cette grande infortune; nous nous étonnons que nos pères n'aient pas pris en considération tant de circonstances atténuantes qui militaient en faveur du roi déchu : l'habitude d'un long règne, les vices de la première éducation, un entourage funeste; nous nous disons que d'un homme dont la vie n'était nullement menaçante, ils ont fait un martyr, grandi et rendu puissant par la mort; mais, si, comme eux, nous avions vécu au milieu de ces tempêtes qui frappent de vertige les plus fortes natures ; si nous avions vu la trahison s'organiser autour de nous, au nom d'un passé odieux, et chercher à frapper de stérilité tant de nobles efforts tentés pour cette régénération sociale, si nécessaire et si légitime alors; si enfin nous avions entendu quelques despotes nous traiter en écoliers insoumis et nous adresser d'impudentes menaces, pouvons-nous affirmer que, comme ces grands conventionnels, nous n'aurions pas dévoué notre mémoire au salut de la République, et que, en réponse aux fanfaronnades des rois, nous n'aurions pas, comme eux, jeté cette tête sanglante en défi à l'Europe?

Ces considérations ne furent pas les seules qui déci-

dèrent Saint-Just à prendre une part très-active dans le procès de Louis XVI : profondément convaincu, exalté jusqu'au fanatisme, il regardait les rois comme des obstacles éternels au bonheur public ; il en était arrivé à les considérer comme des espèces de monstres en dehors du droit commun. « On ne peut régner innocemment, » disait-il ; dans Louis XVI, c'est la royauté qu'il condamnera à l'échafaud.

Sur le rapport de Mailhe, il avait été décidé que le roi serait jugé par la Convention nationale qui fixerait le jour auquel il comparaîtrait devant elle ; que, soit par lui-même, soit par ses conseils, il présenterait sa défense verbalement ou par écrit ; que trois commissaires, pris dans l'Assemblée, seraient chargés de recueillir toutes les pièces, renseignements et preuves relatifs aux délits imputés au roi ; que le rapport énonciatif de ces délits serait imprimé et communiqué à Louis XVI et à ses défenseurs ; qu'enfin la Convention porterait son jugement par appel nominal (1).

Manuel ayant pris la parole pour demander que tous ceux qui défendraient le roi fussent mis sous la sauvegarde de la loi, l'Assemblée passa à l'ordre du jour sur l'observation que cela était de droit et que ce serait faire injure au peuple français que d'en douter un moment. La discussion, ajournée au lundi 12 novembre, ne commença cependant que le 13, jour qui parut de mauvais augure à bien des gens.

Le 13 novembre, les débats s'ouvrirent sous la présidence de Hérault-Séchelles. La Convention commença par adopter une proposition de Pétion qui avait demandé qu'on délibérât d'abord sur cette question : « Le roi peut-il être jugé? » Morisson, de la Vendée, prit ensuite

(1) Voyez le Moniteur du 9 novembre 1792, n° 314.

Page 1