DES SAINTS DE LA FAMILLE DE SAINT LÉGER
Voyage de saint Léger en Austrasie, — Son apparition dans sa famille, — Traces de son passage à Cháteau-Chálons, dans le Jura. — 11 consacre l’église bâtie par le patrice Norbert et sa femme Eusébie. — Le duc Adalric. — Berswinde. — Sainte Odile. — Sa naissance; sa retraite au monastère de Baume. — Hunous et Hanna ou la sainte Lavandière. — S. Léger bénit un oratoire à Hohembourg. — Martyre de S. Germain de Grand.Val. — — Atbalric se réconcilie avec sainte Odile. — Sa pénitence.— Ses fondations monastiques, — Sa mort précieuse devant Dieu.
Ainsi , pendant que les fléaux de Dieu s'approchaient lentement de la cité du Christ, la miséricorde prenait les devants : d'une main Dieu appelait du fond de l'Orient les Sarrasins réservés pour le jour de sa vengeance ; de l'autre, il conduisait à Autun , des solitudes les plus lointaines de l'Occident, son ange de paix, Léodégar. Tout se lie dans le plan providentiel; et souvent, comme pour confondre l'orgueil de nos présomptions , Dieu se plait à subordonner les mouvements des conquérants et des empires aux incidents les plus inaperçus d'une vie sainte, à quelques humbles priéres d'une áme obscure.
I] ne dépendit pas du saint évéque que sa ville, régénérée par son zèle, édifiée par ses enseignements, sanctifiée par ses pieux exemples, ne détournát la colére du ciel. Mais le moment de la puissance de ténébres était venu ; les jours
mauvais vont commencer pour l'Église des Francs. Les hommes d'iniquité prévaudront pour un temps. Siles jours . d'épreuve sont abrégés, c'est que les justes auront combattu contre la puissance mauvaise, c'est que le sang des martyrs l'emportera sur les souillures du siécle.
Léodégar, l'un de ces justes et de ces martyrs, contribua merveilleusement à les multiplier autour de lui. Nous pouvons en juger par le tableau d'innocence et d'héroisme que présente sa famille. Il sera bien de reposer un instant nos regards sur ces fleurs des temps barbares qui sont la couronne de l'Église, et aussi , nous pourrions le dire, de Léodégar. Le sang des martyrs et les larmes des justes sont la semencedes saints. Léodégar arrosa abondamment ce champ fécond de l'Eglise du septième siècle, qui, selon les paroles d'un légendaire contemporain, « exhale les parfums des bénédictions du Seigneur et s'émaille de fleurs nombreuses. Aussi , ajoute-t-il, le tressaillement de l'Église notre mére est grand , voyant les uns briller par leurs cuvres comme une riche verdure, les autres s'épanouir comme des roses au milieu des épines ; ceux-ci éclater de la blancheur des lis dans les vallées , ceux-là embaumer comme un vin mélé de nectar et d'aromates ; adonc le Seigneur tout-puissant se réjouit à l'odeur de ce champ fécond, et se repait avec délices au milieu de ces vertus ; il s'enorgueillit de ces œuvres; et lui qui , au faite du ciel, jouit de l'harmonie des anges, daigue supporter l'humaine indigence , et fait avec ces dons de la terre le commerce des célestes trésors‘.
Or, cette opulente verdure, la couleur du pontificat, c'est Léodégar. Ces roses au milieu des épines, c'est Sigrade sa mère, c'est Warein son frère, tous deux martyrs, l'une par son amour maternel, l'autre par son fraternel dévouement. Ce lis pur, au fond des vallées , c'est Odile en sa solitude, c'est Eugénie, Attala, Gondelinde, ses innocentes compagnes.
2 Acta $. M4udoeni, prolog., auctore suppar. Boll., xxv aug.
298 MIATOIRE
Ce vin odorant qui bouillonne , ce sont ces rudes Barbares jetés sous le pressoir de la pénitence, Adalric, Adalbert, Éberbard , qu'il est temps de faire mieux connaître, d'autant qu'à cette époque nous trouvons les traces de quelques voyages de Léodégar en Austrasie, de quelques apparitions au sein de sa famille.
Jl n’y a pas longtemps encore qu'à la porte de l'Austrasie, à l'entrée du Jura, au lieu nommé aujourd'hui Chôteau- Chálons, chaque année , après l'office du matin des quatre fétes principales de la Vierge, le célébrent ansonçait au peuple assemblé dans le cimetière, que l’église de Château- Chálons avait eu l'insigne honneur d’être consacrée par saint Léger, évèque d'Autun '. Cet usage immémorial montre quelle trace profonde Léodéger laissait sur son passage:
Cette église, selon la tradition , avait été fondée par le patrice Norbert et sa femme Eusébie *. Le nécrologe de l'ab-
: Dunod , Histoire de l'église de Besançon, 1. 1, p. 105. On lisait au nécrologe de cette abbaye, au 10 novembre : « Secundo idus (sic) novembris dedicatio ecclesiæ B. Mariæ Castri-Carnonis per manis domini Leodegarii. »
* Dunod parle d'un ancien portail de cette église qui semblerait rementer jusqu'à sa fondation. Ou y voyait ay tympan les deux fondateurs, Norbert et Eusébie , prosternés devant notre Seigneur: à chaque côté de là porte, quatre statues ; les deux premières, à droite en entrant, représentaient les apôtres saint Pierre et saint Paul ; les deux autres étaient deux rois ; l'en tenant entre ses mains des tablettes, et l'autre, à figure jeune et imberbe, un rouleau plié. Le premier serait, selon Dunod, Clotaire HI, qui aurait octroyé la charte de fondation, et l'autre son jeune frère , Childéric II , roi d'Austrasle, qui l'aurait confirmée. À gaucbe, figuraient les patrons de l'église , saint Jean et saint Étienne, une femme en habits royaux, tenant à la main une pomme ou une grenade, et que l'on présume étre sainte Bathilde, en dernier lieu un bomme tenant un portail ; on ne sait s'il représente le fondateur, l'architeete on l’évêque consécrateur. — Cette abbaye est nommée dans une charte de l'église de Begageon de l'an 869, Carnonis Castrum in pago Scodingorum. 1l en est fait mention dans le partage des États du roi Lothaire en 870, sous le nom de Castellum Carnones, Elle fut mise sous la protection de l'empereur Frédéric 11, selon uae charte du 129 siècle qui rappelle sa fondation et sa riche dotation : Petronillg venerabilis abbatissa, majestatem nostram adiit, supplicans ut ecclesiam que Castrum Caroli nuncupatur, a beatz memoriæ Norberto et Eusebia consorte sua pro redemptione animarum suarum, in honore B. M, Virginis et Petri apostoli
principis apostolorum etudiesm devetione fundatam et amplis possessionibus
baye en faisait mémoire au temps de Noël ‘, Léodégar était-il allié à cette trés-noble famille? Les traces en sont effacées. Seulement, à une très-lointaine distance, un Norbert , l'illustre fondateur des Prémontrés , issu des anciens comtes de Bourgogne , est signalé au martyrologe de Hohembourg comme un parent de sainte Odile, petite nièce de Léodégar *. ‘
Odile et Léodégar, il est temps d’éssocier ces deux noms, les plus beaux que nous ayons à redire en cette histoire, Il n'est pas douteux que le grand évêque d'Autun n'ait une part dans la vie de la merveilleuse et bien-aimée patronne de l'Alsace, et c'est hien à l'époque où nous sommes , de 660 à 670, que ces deux belles vies se touchent et se mêlent, pour ne plus se séparer dans l'immortelle et glorieuse communion des saints. |
Il nous souvient que la famille de Léodégar se divisait en deux branches, dont la plus féconde, disions -nous, se rattachait au duc d'Alsace , Athic ou Adalric.
Adalric , à la mort d'un duc Boniface, avait obtenu, vers 661, le duché d'Alsace. Le roi Childéric II l'éleva à cette éminente dignité ; selon toute apparence , le crédit et l'influence de Léodégar et de Warein * y contribuërent autant que les services du duc Adalrie et la noblesse de ses ancétres.
dotatam sub nostra defensione susciperemus. La vie commune cessa de bonne heure dans cette riche abbaye. Des dames chanoinesses, qui faisaient preuve de seize quartiers de noblesse, l'occupérent jusqu'à la révolution. Dans ces derniers temps, elles promettaient encore dans leur profession obéissance , stabilité et conversion de mœurs selon la règle de saint Benoit. Un bref d'Alexandre VII du 8 juin 1665 approuva les statuts et coutumes de cette communauté.
: Vigilia nativitatis Domini, depositio Norberti patricii, nobilissimi principis. Necrolog. abbatie Castri- Curnon., apud Dunod. —Nonis januarii obiit Eusebis uxor Norberti patricii. Ibid.
* Dionys. Albrecht. Ansuhrungen der W'ahlfarter. B. v., p. 3.
3 Schepflin , Alsatia illustrata, t. 1, p. 154. Il place la mort du duc BBniface vers 666. Cf. Grandidier, Hist. de l'Eglise de Strasbourg, t. 1, p. 341.
' Berswinde*, égale au duc par sa naissance , sœur de Sigrade , la mére de Léodégar, est , comme elle, un type accompli de la femme chrétienne en ces temps barbares. Pieuse , charitable , craignant Dieu , humble et pauvre de cœur en son opulence, patiente et puissante par sa douce et persévérante résignation , elle aimait par-dessus tout , aprés Dieu , ses enfants et les pauvres du Seigneur.
. Elle demanda longtemps un héritier de la fortune et du grand nom d'Athalric. Dieu n’exauça ses vœux qu'après que le duc eût bâti un oratoire sur les hauteurs d'Hohembourg, au milieu des temples et des camps en ruines qui couvrent encore le faite d'Othilberg. Saint Léger, appelé à consacrer estte église, la dédia aux saints patrons de l'Alsace, et mit la principale chapelle sous le vocable de saint Pierre et de saint Paul *.
Berswinde dut à cette pieuse fondation et peut-étre aux bénédictions du saint évéque les prémices de sa fécondité. - Mais Dieu l'éprouva encore durement en frappant de cécité son premier enfant. Athalric en fut désespéré, au point qu'il fallut soustraire cette enfant à sa colère et l'élever à l'écart. Une nourrice l'emmena chez elle ; puis, pour échapper aux rumeurs publiques, la déposa au monastère de Baume, aux extrémités du mont Jura. La pauvre enfant y grandit dans la foi, et son âme y reçut d'abondantes lumières au milieu des ombres mortelles qui l'enveloppaient encore. Elle y
! On lit dans une vie récente de sainte Odile : « Adalric épousa Berswinde, nièce par sa mère de saint Léger, Leodogarius (sic), évêque d'Autun, auquel Ebroin fit subir le martyre en 685. » Il est fácheux de rencontrer plusieurs inexactitudes de ce genre dans ce petit travail qui a des intentions consciencieuses. Berswinde est la tante de S. Léger, et la sœur de Ste Sigrade ; S. Léger ou Leodegarius mourut en 678. Ce sont des points décidément établis par la critique,
* Gebwiller scholast., Cathedr. Argent. apud Schuttenheimer, p. 82. — Siggbert. Gemblac., Chronic. ad ann. 618. — Cette église, élevée sur le plan et les ruines d'une belle rotonde antique, fut détruite en 1734 par le prieur Re» ginald Vautrop et remplacée par une auberge.
trouva une seconde inére dans la supérieure, qui , selon quelques récits, aurait été sa tante et la propre sœur de la mère de Berswinde *.
. Le duc Athalric continuait à se livrer aux accés de sa . fougue indomptable, Vers l'an 666 nous le trouvons aux prises avec un pieux et noble romain , de famille sénatoriale, l'abbé Germain, dont le frére Optomarus, par son élégante et docte urbanité , avait fait les délices du palais de Dagobert et de Sigebert. Pour lui, retiré avec son plus jeune frére Numerianus parmi les clercs de l'église de Tréves, puis parmi les moines de Luxeuil, il en avait amené une colonie dans une vallée des Vosges , nommée Grand- Val, voisine des domaines du duc Athalric. La paix avec ce terrible voisin fut courte : aprés diverses vexations , il entre en campagne contre les moines et l'abbé Germain *. Il ramasse quelques Allemands et divise sa troupe en deux bandes : l'une, conduite par le comte Bonifacius ou Cathelmundus, prend le nord; lui-même, avec une autre bande, pénétre par le midi, et tous ensemble se présentent, au lever du soleil , à l'entrée de Grand-Val. L'abbé Germain, à cette nouvelle, prend les reliques des saints et les Évangiles , et marche seul à la rencontre de l'ennemi avec son prieur Randoald. Il trouve le duc dans une église de Saint- Maurice, où il tenait conseil; et le vieux moine , comme rempli de l'esprit des héros de la légion thébéenne, de lui dire : « Ennemi de Dieu et de la vérité , pourquoi viens-tu ainsi contre des chrétiens? Pourquoi oses-tu renverser le monastère que j'ai bâti ? » Terrassé de cet accent d'autorité,
^ Hugues Peltre, Vie de Ste Odile, apud Dionys. Albrecht, p. 156.
* Vita S. Germani abbatis Grandivallensis , sæc. n Bened. ll n'est pas certain que le duc Athalric soit le persécuteur de S. Germain. La vie du saint lui donne le nom de Cathicus, le surnom de Bonifacius. Les Bollandistes placent ce maryr en 644, Lecointe en 662, D. Mabillon en 666. Nous avons suivi en tout ce récit Grandidier dans son Histoire trés-estimée de l'Église de Strasbourg, t. 1, p. 306 et 246.
le duc demanda grâce et offrit des gages de son repentir '. Mais les bandes étaient lancées dans la vallée, la paisible pepulation dispersée, les habitations en feu : au milieu de ces gcènes de violence, le saint abbé fut tué d'un ceup de lance.
Sa mort arréta le désordre; les moines recueillireat son corps sanglant et le déposérent dans un tombeau qui fut célebre en miracles. Le duc Athalric parut touché visiblement : sa vie change depuis cette époque ; il protége l'Église quil avait jusque-là persécutée; il favorise Mts moines et prend part aux fondations qui se muluplient dans l'Alsace. Il donne entre autres des biens immenses au monastère d'Ebersmünster. Saint Déodat, évéque de Nevers, le fonda vers l'an 667. L'amour du désert l'avait fait degcendre de la chaire épiscopale ; longtemps errant dans les foréts et les gorges des Vosges, il ne trouva d'asile permanent que dans l'ile d'Ebersheim, où il fut accueilli par quelques pieux solitaires, protégé par le jeune roi d'Austrasie Childéric IE, et comblé surtout de biens par le duc Athalric et par Berswinde , qui furent regardés comme les fondateurs d'Ebersmünster *.
s Cæpit autem B. Germanus alloqui eum et dicere : « Inimice Dei et veritets, €9r ingressus es super homines christianos? Car poa pertimescis ad napfragium perducere monasterium mcum, quod ipse zdificavi? » At ille venigm postulat de commisso scelere. Ihid., n» 192.
* La chronique de cette abbaye ‘détaille les biens que le duc ainsi que son épouse Berswinde accordérent à Eberemünster. Ils étaient considérables, et la plupart furent distraits , dans Ja suite, du domaine de l'abbaye. ls ,comprepaient, outre la propriété de l'ile où elle fut fondée, la cour Seiban et l'église d'Ober-Bulis et toutes ses dimes, avec tout le ban depuis le hant de la montagne du Balon et la fontaine de Breitenbrunn jusqu'à la forét de Munebroch ; la cour seigneuriale d'Egisheim et ses dimes; la cour seigneuriale de Sigolsheim , l'église et ses dimes, ainsi que.la moitié du bau depuis Meseral jusqu'à &oswibr, et depuis le ruisseau de Pecht jusqu'à celui de Mühlhach; la cour . d'Orschweiler et ses dimes, avec la moitié du ban jusqu'au torrent d'Eckeg- , bach, qui sépare la haute Alsace de la basse, et le diocèsé de Strasbourg de celui de Bâle ; la cour de Scherweiler, scs dimes et son ban ;la cour et la moitié du ben de Kogenbeim ; la cour, l'église, les dimes et leduíu de Sermershein ; la cour, l'église, les dimes et le tiers du ban de Hüttenheim ; la cour, l'église,
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Les Vosges, redoutés jusqu'alors comme un désert inhospitalier, peuplé de brigands etd'animaux féroces, devenaient la Thébaide des Gaules : de saintsanachorétes s'y réfugiaient de toutes parts; chaque vallée avait sa cellule, chaque rocher son oratoire;le chant des priéres s'étendait de proche en proche, le désert était embaumé du parfum des saints et se transformait en une vaste basilique. Il semble que saint Déodat et quelques autres évéques se soiént donné rendezvous dans ce vaste oratoire, et qu'ils aient pris conseil entre eux pour tracer dans le désert, aux yeux des peuples, sous des proportions gigantesques , l'image et le plan d'une immense église, En cinq endroits symétriques, s'élevérent presque simultanément cinq monastères qui formaient une croix ; de longues et sinueuses vallées, parsemées d'oratoires et enrichies des reliques des martyrs et des sépultures des saints , menaient de l'un à l'autre, comme les galeries d'une basilique. Au chevet de cette mystique église, là où se place ordinairement l'oratoire dela Vierge, saint Bodon, évéque de Tulle, frére de sainte Salaberge, rassembla sous la conduite de sa fille Thietberge des vierges consacrées à Dieu, et transforma son patrimoine en un monastére qui conserva son nom Bon-Moütier (Bodonis monasterium) *. Ce fut lui encore qui fonda Estival à la branche orientale de ce nouveau labarum, pendant qu'à l'autre branche, saint Gombert élevait T'illustre abbaye de Senones, nom cher à son fondateur , car il
les dimes et le ban d'Uttenheim ; la cour et le quart du ban de Wolff; la eonr, les dimes et la moitié du ban de Northausen ou Nortz; la cour et les dimes de Hindisheim; la cour, l'église et les dimes de Mietersholz; la chapelle et la moitié des dimes de Boldenheim; tout le ban depuis Ehnweyer jusqu'à Boldenheim , et celui depuis Artelsheim jusqu'à Rathsumhausen ; la cour seigneuriale, l'église, les dimes et les trois quarts du ban de Grusenheim; la cour, l'église et tout le ban de Weisweiller sur le Rhin en Brisgaw; la cour et le ban d'Artzenheim; la cour, l'église, les dimes et le ban de Burgheim; la cour, l'église , les dimes et le ban de Lagelnheim. Tels furent les biens qui.formérept la primitive fondation de l'abbaye d'Ebersmünster. Cf. Gerbwiller, in Panegyr, Carolina, p. 22.
! Chronicon Novientense , $ 9.
lui rappelait sa première épouse, la primatiale de Sens ‘. Déodat plaça humblement son dernier monastère au pied de ce trophée de la pénitence, dans un vallon qu’il nomma le Val-de-Galilée *.
Au cœur de cette croix , à Moyen-Moütier, reposait au milieu de trois cents moines saint Hidulphe, troisiéme transfuge de l'épiscopat , descendu du trône archiépiscopal et sénatorial de Trèves, la Rome des Gaules. Inséparable ami de Déodat, il ne quittait Moyen-Moütier que pour visiter le nouveau Galiléen et converser avec lui, Et comme pour abréger le chemin, ou ne point se prévenir par une déférence que repoussait leur humilité, ils prirent un rendez-vous à mi-chemin, et y bâtirent une chapelle. Après la auort de Déodat, Hidulphe revenait encore chaque année à sa rencontre , et pour remplacer son ami absent, les enfants de Déodat apportaient en procession la tunique de leur père : vingt années durant, Hidulphe recommença sa visite, et à chaque fois se mélaient ensemble les deux monastères, dont il était l'unique abbé; Déodat, en une vision, lui avait légué le Val-de-(ralilée ; ses pieux solitaires pendant vingt ans obéirent à leur père mort et à son frère absent, comme si l'un et l’autre eussent vécu au milieu d'eux. Et quand Hidulphe, à son tour, eut rejoint son frére, les deux famillesd'orphelins vinrent encore assidüment au rendez-vous commun, l'une apportant le corps de son pere , et l'autre la tunique de son ami; on échangeait pour une journée les deux précieux gages , on passait de longues
* Richer, Chronic. Senonensi , c. x.
Qui vallem quam nos modo incolimus, sine nomine reperiens , eam dulcedine natalis patriz , qux cunctos ducit ct immemores non sinit esse sui, immo civitatis in qua archiepiscopatus functus erat officio , quæ Senonas vocatur, quasi nomine copulativo Senonias vocavit. Id., ibid.
? Ce monastère porta le nom de Saint-Déodat et donna naissance à la ville de Saint-Dié. I] s'appela d'abord Juncture, à cause dela jonction de la Meurthe et du ruisseau nommé Rotback,
? Acta S, Hidulphi , Boll., xi jul.
heures à psalmodier ensemble et à bénir Dieu. Ainsi se perpétua jusqu'aux derniers temps le souvenir de cette amitié des vieux âges !.
D'autres saints personnages se mélaient volontiersQà ces fétes de famille : ainsi Déodat reçut souvent au Val-de-Galilée deux apótresirlandais, successivement évéques de Strasbourg , Arbogaste et Florent; ainsi Erard, évéque régionnaire , revenait se reposer de ses lointaines missions auprès de son frére Hidulphe. L'épiscopat fuyait volontiers au désert. Il semblait fléchir sous le poids du monde, qui ne reposait plus que sur lui seul. |
Parmi les hommes du siècle qui s'associèrent à ces nombreuses fondations, Déodat eut surtout à se louer d'une noble famille qui se rattache encore à celle de Léodégar. Le bienheureux Hunnus et sainte Hunna, alliés au duc Athalric *, méritent une place dans ces récits et parmi ces noms trop oubliés qui, au septième siècle, enrichissent le martyrologe et que revendiquent les annales de la charité. Hunnus partagea ses riches domaines entre les deux fondations de saint Déodat, à Ebersheim et au Val-de- Galilée *. Il offrit à Dieu son fils unique , à qui il laissa pour héritage une cellule à Ebersheim , et une place parmi les anges ; car il mourut jeune et en odeur de sainteté *, Pour la bienheureuse Hunna *, les peuples ont oublié sa noble descendance , ses riches donations de Sigolsheim , de Mittelveyer , d'Ungersheim, son vaste et beau manoir d'Hunnaweyer. Mais ils se sont souvenus de l'avoir vue se complaire à laver les vétements des pauvres ; ils ont montré la fontaine
' Acta S. Deodati, n. 12, 13. Boll., xix jun.
2 Gebwillier, leben. h. Otilien., p. 102.
3 Richer, Chronic. Senonensi, lib. 1, c. 6. — Chronic, Nowent., $ 10.
4 De Ruyr., Antiq. de la Vosge, p. 2, liv. 2, p. 113 ; 114. — Albrecht, History von Hohenburg, p. 98. '
$ Elle est nommée à tort Huva dans les catalogues de Ferrarias et d'Artur dn Moustier, et placée mal à propos parmi les compagnes de sainte Ursule par les Rollandistes. Acta $S., tom. v april., p, 370.
miraculeuse que fit jaillir saint Déodat , afin que la pieuse dame n'eüt point trop de chemin à faire pour trouver une eau pure ; ils ont environné son tombeau d'hommages séculaires, ils ont fidélement conservé son corps intact pendant huit siécles, jusqu'à ce que Léon X le fit relever et proclama les droits de la bienheureuse Hunna à la canonisation ; et enfin , pour consacrer son souvenir-le plus populaire, on lui donna le nom familier de sainte Lavandiére *.
Cependant il se passait des événements marqués du doigt de Dieu qui achevaient la conversion du duc Athalric. Le saint évêque Erhard, apótre de la Bavière, ainsi que nous l'avons dit, évangélisait ces peuples, quand le Seigneur lui parla dans une vision : « Va, lui dit-il, à un monastére « qui a nom Palma ; là tu trouveras une enfant aveugle de « naissance; prends-la et la baptise au nom de la majesté « une et trine ; donne-lui le nom d'Odile, et aussitôt après « son baptéme, elle recevra la vue. » L'apótre part et ne s'arrête sur son chemin qu'à Moyen-Moütier , dans les bras de son frere Hidulphe : on dit que pendant un long embrassement , leurs áines eurent une communication intime et mystérieuse, qui leur rendit tout langage inutile *. Ils s'étaient compris, comme le feraient deux anges se rencontrant dans un commun message. Tous deux cheminérent ensenible dans les sinueuses vallées de la Séquanie ; arrivés à Baume, ils trouvèrent l'enfant selon qu'il leur avait été annoncé, s'agenouillérent en versant des larmes et dirent
: Le pape Léon X , à la sollicitation d'Ulric, duc de Wittenberg, canonisa la B. Hunna en 1520; son corps fut exposé le 15 avril de la méme année à la vénération publique. Ces précieuses reliques commencèrent à être profanées durant la guerre des Rustaux qui désolérent l'Alsace vers 1540. Elles furent entièrement et sacrilégement dissipées, en 1540, quand les habitants de Hunwaweyer embressérent le luthéranisme. De Ruyr., Antiquités de la Vosge, p. 2, liv. 2, p. 116-117. — Jean Herculanus, de Antiquitate Vallis-Galilao, c. «1i, apud Hag. Monumenta sacra Antiquitat,, tom. E, p. 180.—Graudidéer, Histoire de l'Eglise de Strasbourg, t. 1, p. 313.
* Tradition rapportée per M, de Bussiéte , Vie de sainte Ole, p. A1.
féut d'une voix et d'un méme cœur : « O Jésus, la vraie « lumière qui étlaire tout homine venant en ce monde, « laissez tomber votre pitié, semblable à une rosée bienfais & sante , sur votre jeune sérvanté, et accordez la clarté aux «yeux de son corps aussi bien qu'à ceux de son âme. » Hidulphe tint la jeune fille sur les fonts, Erhard répandit sut €lle l'eau sainte, lui donna le nom d'Odile et fit sur ses yetix l'onction du saint ehréme : aussitôt sa vue se déssilla et ées yeux eontemplèrent le saint évéque, qui fut au comble dé la joie, rendit grâces à Dieu et raconta à la communauté qui l'environnait toute la suite de ce miracle *. Pour con- &ómmer cette œuvre de Dieu, il bénit un voile , en couvrit la tête d'Odile et la consacra au Seigneur. En gage de la bénédiction , il lui remit une petite cassette dorée contenant des reliques précieuses , et lui prédit que le ciel lui réservait de grandes grâces , si elle conservait toujours en son cœur le trésor de son innocence *. Il la remit entre les mains de la pieuse abbesse , conjura toutes les sœurs de garder diligémment cette nouvelle épouse du Christ; puis, prenant éongé d'elle, il lui donna le baiser de paix, lui disant: « Àu royaume du ciel, s'il plait à la clémence d'en haut, « puissions-nous nous revoir encore! » Les deux pèlerins se vetirérent * : l’un retourna à la conversion des Bavarois, et l'autre porta la nouvelle du miracle à Hohembourg. Le duc Athalric y était entouré d'une famille nombreuse. Dieu avait eu pitié de ss servante Berswinde , et pour {a consoler de la perte d'Odile, lui avait accordé tinq enfants, Athalric ou Etichon, l'ainé, héritier du
: Hugues Pelire , Vie de sainte Odile.
* Vita S. Odilie, n° 4, sæcul. nt Bened.
3 M. S. C. Vita B. Odilie metro edita , c. 4, citation de M. de Bussière, Vis dit sainte Odile, p. 46.
' € Psiade osculum pacis Sliolæ sus porrexit, djeens : In regao mtern6, superna concedente clementia, liceat nobis denuo nostros contemplari mutuo valtus. Vita S. Odilie, n° 4, sec. 15 Bened.
rice qui avait eu soin de l'enfance délaissée d'Odile, tomba malade; ses souffrances furent longues, « Dieu voulant qu'elle satisfit dés ce moment à la justice divine , et que la réconnaissance , la générosité et la charité de la bienheureuse Odile parussent dans tout leur éclat '. » Elle ne quitta pas le chevet du lit de la malade ; elle la consola jusque dans $6n agonie , lui ferma les yeux et l'ensevelit de ses propres mains *.
' L'heure où Athalric retrouva sa tendresse de père n'était pas éloignée. « Car un jour il rencontra dans les cours du château sa fille, qui portait sous son manteau un peu de fa» fine dans un petit vase : surmontant sa froideur accoutumiéé, il se sentit pressé de lui adresser la parole : « Très. éhère fille , lui dit-il, d’où viens-tu ? où vas-tu ? que portes tu? » Elle, s'arrétant , lui répondit : « Seigneur, je porte uh peu de farine pour en faire un peu de nourriture peur quelques pauvres. » 1l ajouta : « Ne t'afflige point d'avoir mené jusqu'ici une vie d'étrangére; grâce à Dieu, c'en est fait, tu en as triomphé ?. »
Cependant, si l'on en croit les légendes de l'Alsace et du Brispaw , une très-ancienne chronique de Fribourg et tous les biographes postérieurs de la bienheureuse * , elle aurait encore subi une derniere et délicate épreuve. On dit qu'un jeune duc, de la nation des Allemanes, obtint d'Athalric et de Berswinde la promesse d'une alliance avec Odile; ses
! Acta metrice scripta , no 4. — Lombardica historia apud Koenigsoven., p. 101. — Breviar. vet. Argent. lect. B. Odiliæ.
* Vita B. Odilie, n° 9.
» « Filia mea caríssima, unde venis? et quo ire cupis? vel quid portas?» 1pea autem subsistens respondit : « Parum farin:ze ego, domine, fero, ut ez ea aliqaid cibi faciam ad recreandos egenos. » Ipse autem : « Noli, inquit, contristari quod baetenus in peregrinatione duxisti vitam, quia Domino annuenté in proximo est ut hoc exsuperes. » Vita S. Odilie , no 11,
5 Dionys. Albrecht. ansünung der Wahlfarter auf den M. Odilienberg, p. 39, 60 et 277. — Hugues Peltre , ibid., p. 170, — Chronica Friburg. vehaliss, Véta B. Odiliæ metrica, cap. vi.
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DE SAINT LÉGER. sé:
instances devinrent si vives que la pieuse vierge se crut obligée de fuir, eouverte des haillons d'une pauvre mendiante , n'emportant qu'une petite pièce de monnaie peur le péage du Rhin: elle le passa eur le batelet d'un pêcheur, et s’enfonça dans les solitudes du Brisgaw. À la nouvelle de cette fuite , ses quatre fréres vont à la découverte aux quatre coins de l'horizon. Athalric prend lui-même directement la route de la fugitive. Il l'atteint aux portes de Fribourg , au pied d'un rocher où la sainte se reposait de ses fatigues. À ja vue de la troupe qui la poursuit, elle fait une courte prière , le rocher s'entr'ouvre et la dérobe à tous les regards. La troupe s'en retourne à Hohembourg, où le duc fait publier à son de trompe qu'il laissera Odile en liberté, si elle revient auprés de lui. Odile quitta sa retraite , aprés avoir fait construire un oratoire auprès d'une fontaine qui jaillit du rocher où elle s'était cachée. Cet oratoire , cette fontaine ont été constamment vénérés des peuples, visités par de nombreux pélerins , et glorifiés par de fréquents miraeles.
Quoi qu'il en soit, le duc Athalric, touché du regret de ses fautes, transforma son magnifique château en un. monastère, et le donna 'solennellement à sainte Odile (667). On travailla dix ans à abattre ce qui ne pouvait servir à une communauté monastique et à bátir ce qui y manquait. En quelques années Odile y avait déjà réuni cent trente vierges, à qui elle donna pour directeur l'abbé d'Ebersheim. Parmi elles se trouvèrent trois de ses nièces, Attale, Eugénie et Gondelinde , filles du duc Adalbert , et Roswinde, sa propre sœur.
On ne voit plus depuis le duc descendre qu'une seule fois d'Hohembourg , pour défendre le fils du saint roi Sigebert, revenu de son exil. Athalric fut l'un de ses plus dévoués champions ; il livra pour lui des batailles, il fit de lointaines expéditions, jusqn'en Bourgogue, selon les uns, jusqu'en Provence, selon d'autres, Vaincu toutefois par Ebroin , dépouillé de ses riches domaines de Bourgogne, flétri dans un
acte public comme un traître‘, il revint passer auprès d'Odile le reste de ses jours dans les pleurs de la pénitence ; une chapelle, où il aimait à épancher librement son âme, conserva longtemps ce souvenir qui lui valut le nom d'oratoire des Larmes. Odile calma ses angoisses, et le fortifia jusqu'à son dernier souffle, qu'il exhala entre ses bras. Neuf jours après, Berswinde s'éteignait sans douleur dans . une chapelle de saint Jean ?.
Cependant Odile eut connaissance que son vieux pére souffrait encore au lieu d'expiation : elle s'ensevelit dans le deuil, dans les veilles, dans les supplications , dans les jeünes , jusqu'à ce que le ciel se fendit à son ardente prière ; une grande lumière éclata sur elle , toute sa cellule resplendit, et une voix lui dit : « Odile, la bien-aimée de Dieu, cesse ta douleur, tu as obtenu de Dieu le pardon de ton père ! le voilà délivré des lieux inférieurs et transporté par les anges au chœur des patriarches *, »
Nous avons devancé les temps, pour ne pas rompre les touchantes annales de cette famille, et pour suivre jusqu'à son dernier développement l'un des plus beaux tableaux que présente souvent le septième siècle , le triomphe de la
* Nous donnerons plus loin quelques développements à ces faits. Cf. Preceptum Theodorici III pro monasterio Besuensi. D. Bouquet, Scriptor. rer. Franc., t. IV, p. 657. Brequigny, Diplomata regum, ete., t. I, p. 1. Prolegomena. p. XC, Dipl. xxxvin. Cointins, Annal, Francor., t. III, p. 775. Mabillon, 4nnal., t. 1, p. 527.
* Fragmentum vite S. Odiliæ , auctore coævo, apud Viguier : Véritable origine, etc., p. 67.
3 Vita S. Odilie, szcul, in Bened., no 12. « Odilia Deo dilecta, jam angorem afflictionis a te compesce, quia remissionem peccatorum patri tuo a Doino impetrasti. Ecce ab inferno liberatus in choro patriarcharum collocandus ab angelis ducitur. » Conrad, évêque de Strasbourg, dans ses lettres de 1191, Catherine de Stauffenberg et Suzanne de Hohenstein, abbesses de Hohembourg, dans celles de 1313 et 1485 donnent à Atbalric le nom et la qualité de saint. Hugues Peltre rapporte dans la vie de sainte Odile, p. 102 et 103, qu'il était ordonné aux chanoinesses , dans l'ancien directoire de Hohembourg d'en faire mention tous les ans sous le titre de S. Athic.
grâce sur la nature barbare. La lutte est longue et périlleuse; il y a des retours terribles, des soulèvements furieux de la nature contre la force de Dieu qui la dompte et l’enchaîne. Et ce qu'il a de plus attachant, c'est qu'autant l'homme a de force en apparence, autant l'instrumept de Dieu. paraît débile : c'est un enfant aveugle, une vierge disgraciée , une faible femme, un vieillard, des morts et des ombres , pour ainsi dire : le néant suffit à Dieu , qui a créé de rien le monde ; et pour se jouer des violences superbes de l'homme, il abat le géant par la fronde d'un enfant. Les âges barbares nous offrent à chaque pas le spectacle que vit un prophète : le loup habitera avec l'agneau, et le léopard se couchera prés du chevreau ; le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble , et un petit enfant les gouvernera avec empire ".
* Is., x1, 6. Habitabit lupus cum agno; et pardus cum hædo accubabit, vitulus et leo et ovis simul morabuntur, et puer parvulus minabit eos.