SAINT LÉGER DÉFENSEUR ET ADMINISTRATEUR DE LA CITÉ D'AUTUN
Origine et attributions du defensor dans les cités romaines. — Ce titre passe ' aux évêques. — Son importance à Autun. — Travaux publics de Léodégar. — Aspect de la cité sous son administration. — Le Castrum, le Palatium, la Cité. — Monuments religieux les plus anciens. — Récentes fondations de Branehaut et de saint Syagre : — Saint-Andoche, — Sainte-Marie, — Saint- Martin , — Saint-Symphorieu, — le cimetière dc Saint-Plerre-l'Etrier. — Autun destinée à être sacesgée par les Maures en punition de ses iniquités.
Les Eduens avaient été les premiers peuples de la Gaule admis aux honneurs du sénat et aux droits de cité romaine !. Les premiers aussi ils ressentirent le fardeau de ce protectorat plus onéreux qu'honorifique. Au nom du fisc et de la curie, des nuées d'exacteurs s'abattirent sur ce sol opulent et le réduisirent rapidement à une irrémédiable indigence, Déjà Euménes peignait en termes lamentables la détresse de ce beau pays*, que les vainqueurs des Gaules avaient
: Ædui fratres nostri. Cicer., Epist,, llb. 1, 18, ad Ættic. —Primi Ædui senatorum in urbe jus adepti sunt, datum in fœderi antiquo, et quía soli Gallorum fraternitatis nomen cum popalo Romano usurpant. "Tacit, 4immal., ib. x1, c. 25.
? Panegyric. veter., p. 285. — Eumen,, Grat. actio, n° vis,
salué à leur premiére venue du nom de seconde Rome.
Dans les derniers temps de l'empire, l'oppression des cités romaines en vint à un point que, méme dans l'intérét du fisc, il fallut modérer ses rigueurs ; l'État simposa des entraves, et on vit s'élever une nouvelle magistrature qui eut pour but officiel de défendre les intéréts de la cité, et qui fut investi de pouvoir spécial contre la violence et l'ar- bitraire des fonctionnaires publics‘. Tel fut le defensor, dernier essai de la puissance impériale pour ressaisir l'autorité qui lui échappait.
Ce nouveau tribun du peuple eut, aux termes de la loi qui le créa, pour principal office, de protéger ceux qui ne pouvaient pas eux-mêmes défendre leur droit, les veuves, les orphelins, les pauvres, la bonne et paisible population des campagnes*. Pour donner à cette magistrature tutélaire plus . de popularité, toute la cité d'abord fut appelée à concourir à son élection. Le clergé y eut sa parts et dès le sixième siècle, cette part était prépondérante *. Justinien , par les modifications profondes qu'il introduisit dans les élections, enleva aux municipes le suffrage universel et le restreignit aux principaux de la cité *; et comme le clergé en formait la partie la plus noble, la plus intelligente, la plus populaire , l'élection du défenseur fut à peu prés à sa discrétion. Il n'en abusa point, mais il en usa pour élever l'évéque à cette dictature civile. Ce fut du reste un bonheur pour les. municipes que de trouver pour defensor un homme qui, par sa haute position, ses fonctions religieuses, son pouvoir, püt inspirer également aux grands et aux peuples respect et
! Cod. Theod., lib, à, tit. 55. De defensoribus. —Nov. Justin. 15.—Savigny, t. I, p. 61.
? Defensor civitatis, plebis, loci. Ibid.
3 Cod. Theod. , lib. 1, t. 55, leg. in, Innocens et quieta rusticitas, — Le défenseur nommait les tuteurs. Institut., tit, de Atiljano tutore , $ 5.
4 De defensor., leg. vus |
5 Noy. XY.
confiance. Cet homme fut et ne pouvait être que l'évéque.
Outre cette disposition spéciale , beaucoup d'autres priyiléges accordés libéralement par les empereurs, depuis Constantin , augmentaient l'action civile de l’évêque sur la cité. D'aprés les constitutions impériales , les évéques pouvaient prendre part à l'administration !, surveiller les magistrats publics et les dénoncer à l'empereur, ou les admonester quand bon leur semblerait, connaitre de plusieurs délits réservés , concourir à toutes les fonctions de la curie ?, veiller à la garde de ses registres, contrôler ses actes, présider spécialement les commissions nommées pour la construction des édifices publics, et les conseils qui donnaient des tuteurs aux pupilles. Ces priviléges seuls auraient suffi pour donner aux évéques une autorité égale , sinon supérieure à celle du defensor. Ainsi se trouvaient-ils à la téte du municipe comme de la communauté chrétienne , les premiers de la curie comme du sanctuaire *. .
Ces dispositions impérialesavaient été acceptées et maintenues par les rois francs; les pays romains conservaient toute leur législation. En Bourgogne surtout, la loi Gombette était trés-favorable aux traditions romaines*. Clotaire II et Dagobert , en remaniant les lois d'origine germanique, et par des prescriptions spéciales , avaient plutót accru qu'affaibli l'immense et légitime autorité de l'épiscopat *, Or, à Autun,
1 Cod. Theod., leg, xxm, de Episcopis.
? Cod. Just., leg. de Episcopis.
3 ]l arriva méme assez généralement que l’évêque absorba le defensor, La faveur des empereurs, la considération des peuples et l'immense ascendant que leur donnait leur caractére religieux tendaient à augmenter sans cesse leur autorité; elle éclipsa bientót par le cours naturel des événements celle du defensor en titre, et enfin on en vint au point que cette dernière institution rendue tout à fait inutile fut supprimée dans toutes les cités oü il y avait un évêque. — Ces idées sont en partie recueillies d'un cours de M. Poncelet, à l'école de droit, analysé par M. Louis de Maslatrie.
4 Lex Burgundionum, prologus. D, Bouquet, Herum Gallic. Script., t, IV. p. 255.
5 L'édit de 614 consacrele pouvoir judiciaire de l'évéque sur les clercs pour
pays de droit romain , un prélat tel que Léodégar, venant du palais , issu de noble race et grand justicier, dut porter au plus haut point l'ascendant de sa position. Il réunissait tout à la fois avec le caractóre sacré de l'évéque la haute dictature du defensor, l'antique majesté du vergobret éduen, et la toute-puissance du comte ou du conseiller des rois francs. Trois cités se trouvaient ainsi fondues dans sa ville épiscopale , et il en portait le triple sceptre. Aussi le voyonsnous agir dans la plénitude de son pouvoir sur la cité comme sur l'Eglise éduenne, entreprendre de vastes travaux d’utilité générale, réparer les édifices publics, concourir à l'embellissement des maisons particulières, relever. l’enceinte ruinée! et restaurer ces vieux murs qu'Ámmiea Marcellin voyait déjà s'écrouler de vétusté *, Peut-être ce beffroi sombre et massif, qui domine encore aujourd'hui l'évéché et toute la cité d'Autun et qui porte le nom de Tour de saint Léger, est-il , au moins par ses fondations et sa crypte, un vestige de ces grandes constructions de Léodégar. Du haut des tours qui entouraient sa basilique élevée à la place du prétoire , il pouvait, comme autrefois Le préteur impérial , contempler la ville entiére et embrasser son vaste plan,
Montons avec le nouveau défenseur à l'une de ces tours; parcourons ces palais qu'il a relevés, ces édifices publics qu’il a restaurés , ces murs et toutes ces ruines qui lui doivent leur dernière réparation. Il ne sera pas d'ailleurs sans utilité, pour éclaircir ce que nous avons dit et ce qui nous reste à raconter, de dessiner la scène où vont se presser les plus graves événements de la vie de Léodégar. Ce ne sera
Mts les causes civiles, et reconnaît des tribunaux mistes pour les causes eayitales ot pour celles où les parties sont des laïques et des clercs: Edict, inolyti prine, Cluuhar,, n* 4, 5. D. Bouquet, Script. Rer. Franc, t. IV, p. 158.
€ d inym, Æduons,, no 2,
* Aminlien Marcellin, lib. 15. Mœnium Augustoduni magnitudo vetusta, Gf,
Kauobus, l'unogyr., loo, cit, supra.
pas une vaine curiosité que de refaire par la pensée la ville druidique romaine et chrétienne; d'exhumer de sa tombe . de douze siècles cette cité fondée par les colonies tyriennes, transformée par les légions d'Auguste, détruite par les bandes d'Abdérame, et renouvelée sous Charlemagne par les évêques qui lui donnèrent son nom le plus glorieux, Civitas Christi. Le moment est précieux pour observer. Les derniers vestiges du monde impérial et celtique s'en vont; l'ère chevaleresque et féodale s'ouvre ; c’est, entre Bibracte qui n'est plus, et la Cité du Christ qui commence, une belle ville romaine , encore enivrée de délices et d'opulence, riche comme au temps de Tacite de trésors et de voluptés , encore endormie entre deux épées vengeresses, le Vandale et le Maure.
Les révolutions n'avaient point effacé l'aspect primitif et régulier d'Augustodunum; le sol a tremblé au passage des barbares, mais les grandes lignes tracées par.le génie romain n'ont point disparu ni fléchi. Trois larges divisions en arcs concentriques, partant du prétoire ou de la basilique comme d’un centre, dessinent la ville en se circonscrivant sur un espace de plus de cinq milles de circuit. La premiére enceinte forme l'acropole ou le castrum ; c'est le quarter réservé des premiers maîtres de Bibracte , et comame la tente de l'imperator' romain; ce premier plan, sévére et presque carré, se reproduit deux fois au loin par des lignes plus onduleuses, c'est comme un arc de triomphe qui couvre la ville celtique d'une ombre et d'une pénombre flottante jwsqu'au torrent d'Arroux.
Au-dessous du castrum , le palatium ou la seconde ville renferme les plus splendides édifices, et par delà jusqu'au fleuve s'étend la cité proprement dite. Une vaste ceinture de murailles et plus de deux cents tours largement enlacées, arrétent les flots de la population qu'au jour de sa grandeur Augustodunum pouvait à peine contenir.
Bien avant les Romains et les druides, la nature avait
planté ses jalons pour encadrer cette belle cité; quatre cours d'eau, épanchés des montagnes, promenaient leurs méandres aux pieds des murs et rafraichissaient les jardins et les terrasses dont le riche tapis dissimulait l'aspect martial des remparts.
Au delà et au loin s'avancent dans la campagne les faubourgs , les villas, les thermes, les polyandres qui triplent encore l'étendue de la ville. C'est au septentrion et sur les flancs du mont de Jupiter, le polyandre des urnes et sa pyramide inexpliquée qui s'offre au passage des voyageurs, comme l'énigme de la vie et de la mort; là se rencontrent deux voies qui plus loin se bifurquent et s'en vont par quatre branches chercher les riches productions et le commerce florissant de l’Arar et du Rhône. Au pied du mont de Jupiter et au falte de la ville, s'éléve le faubourg d'Anastasie. Au midi, deux cimes désertes et autrefois habitées, comme le Pinde et l'Hélicon , par Apollon et les muses , attendaient pour prendre un nouveau nom un moine des Séquanes et un soldat romain, saint Claude et saint Sébastien, deux merveilleux enchanteurs, dont les ossements ont souvent mis en fuite les pestes et les fléaux , et qui ont plus converti de peuples que l'antique Parnasse n'apprivoisa de tigres et de lions. Enfin, comme si toutes les forces des anciennes religions se fussent cantonnées sur ces hauteurs, le Salvas ou la forét sacrée les couronne sur une grande longueur, et cache les honteux souvenirs de Philousie ; le menhir d’Alciacum marque les limites de l'horizon aux confins d'une vallée tortueuse, et à l'autre extrémité on s'éléve sur les flancs du mont des druides ; longtemps sur les eaux du torrent pendent les débris des enceintes sacrées et les ruines des colléges tenus par les Eubages.
Le spectacle est tout autre à la partie opposée de la ville. Là se déploient les riches et populeuses dépendances de Saint-Jean-le-Grand et deSaint-Symphorien, les trente mille manses de Saint-Martin , et, aux confins de cette perspec-
DE SAINT LÉGER. 215 tive qui s'affaisse et s'aplanit comme un champ d'épis mûrs, Je polyandre de Saint-Pierre-de-l'Étrier, vaste nécropolequi fut le berceau de la foi éduenne. Rien ne dut plus vivement frapper les yeux de Léodégar que ce ehamp du sommeil, où dormaient ses aînés dans l'épiscopat ; ses frères, les martyrs ; ses pères, les apôtres de la Gaule celtique. De cette poussière des morts, la croix s'en est allée à la conquête de l'opulente et voluptueuse cité paienne qui , en face, dressait en pompeux étages ses théâtres, ses amphithéátres , ses palais , ses temples , son capitole , son prétoire, couronné par les foréts druidiques et le mont sacré de Jupiter. Il fallut que l'humble croix pénétrát de porte en porte , montát de rue en rue, s'élancát sur les tours et les basiliques, pour atteindre enfin le sommet de l'acropole , et s'asseoir triomphante au faite du prétoire , là où fut bâti dés les premiers temps un oratoire de Sainte-Croix. Le bourg de la Résurrection ou d'Anastasie marque la derniére halte de ces conquérants sortis des sépulcres, dont la derniére conquéte fut un enfant d'Anastasie, l'illustre Germain , fils d'Eleuthére et d'Eusébie , moitié grec et moitié romain, que Dieu arracha de vive force du sein de sa mére qui voulait l'étouffer : ainsi l'Église sortit miraculeusement des entrailles empoisonnées et homicides du paganisme. N'oublions pas un trophée encore debout , le plus haut placé dans cette voie triomphale , et comme au terme de tous les assauts de la foi, l'oratoire élevé aux flancs de ces montagnes en l'honneur de saint Léger'. Car ce long et mémorable siége se prolongea jusqu'à Léodégar, pendant plus de trois siècles : et c'est à peine si , après bientôt deux mille ans, la victoire est complète; le mom de Jupiter plane encore sur la haute montagne consacrée, comme un immense autel, au plus grand des dieux.
Tel est le vieil Augustodunum. Il n'y a peut-étre que Rome en Occident qui ait un horizon plus illustre et plus
: L'église de Couarre (Cucubarris) est sous le vocable de Saint-Léger.
éloquent ; le sol éduen, comme celui du Latium, porte l'empreinte des dieux : ici et là, les monuments, les grandes woies, les collines, les tombeaux sont les caractères épars d'un hymne au Christ vainqueur ; le labarum plane sur les deux cités; autour d'elles règnent le désert et un sileneeimposant, comme si la voix de Dieu venaitd'y retentir. Ainsi que sa sœur aux sept collines, Autun est assis dans une neble solitude ; sa campagne est muette ; les ruines ont chassé la culture ; il n'y a de sillon qu'entre les tertres inégaux où tous les grands peuples ont laissé leurs morts. Seulement, à Rome l'espace est sans bornes, l'immensité de Dieu et le néant de l'homme ont tout nivelé d'une mer à l’autre : iei, , '&' est une nécropole abritée qui élève aux nues ses remparts de granit, clos de toutes parts, excepté au septentrion, où les vents de l'hiver ont effacé les aspérités de l'horizon. Plus d'un pélerin, revenant d'au delà des monts, s'arréte.avec cpmplaisance devant les ruines de la sœur et de l'émule de Rome, et mêle les souvenirs de leurs grandes origines, De Ribracte partirent les vainqueurs de l'Allia ; Rome deux fois s'en vengea par ses césars et par ses apôtres, Pierre , Paul et Jean báürent ensemble l'église mère et maitresse ; un autre .Ayipanvirat, trois disciples de saint Jean apportèrent à Auntys la bonne nouvelle'. La foi naît dans les deux églises parmi les tombeaux ; le méme empereur en décrète le triomphe; les mémes apôtres y sont vénérés sur les premiers autels. De toute la catholicité , on va aux limina Apostolorum ; de tous les points de la Gaule, on viendra pendant longtemps ag cunetière éduen de la Via-Strata.
Il y a d’autres analogies encore entre Rome et $a sœur des Gaules ; nous les rencontrerons sur nos pas en parcourant plus en détail l'enceinte d'Augustodunum , sans sortir du
! Saiat Bénigne, évéque , S. Andoche, prêtre, 8. Thyrse , diacre , disciples de S, Polycarpe et venus d'Éphèse avec S. Pothin et S. lrénée , furent les pre: miers apôtres des Éduens. Saint Polycarpe eut saint Jean pour maître.
point de vue ni du inoment oü nous sommes placés.
En descendant de l'oratoire de Cucubarris et du champ des Urnes , en partant du monument funèbre que lon a comparé au tombeau de Caius Cestius, qui s'éléve aux portes de Rome, nous suivons la voie encaissée des mapes qui , per une pente rapide, court à un ruisseau. La grande voie rpmaine nous recoit sur ses indestructibles assises, et nous conduit sur ses dalles de granit à la porte de Reme. Aux marbres rares qui la décorent et qui lui donneront son nom, on dirait le portail éblouissant d'un :palais impérial. En détournant à gauche le long des remparts, la terrasse des murs nous ramène droit à l'Episcopium, Allons-y rejoindre Léodégar et descendons avec lui à travers la cité; suivons-le dans un pieux pèlerinage à tous les lieux saints, et surtout aux plus vénérables de tous , aux tombeaux des apôtres éduens, au cimetière de la Via Strata. Donnons-lui pour cortège l'élite de ses clercs, Betharius, le prévót de la basilique, les vénérables abbés des monastères, Modoald , Hermenaire de Saint. Sy mphorien , Winobert ds Saint-Martin , dévoués amis qui le quittent peu et qui le suivront jusque dans les cachots d'Ebroin.
Le castrum est bientôt traversé. Il y a à peine un siècle que le prétoire est consacré au culte nouveau ; aussi les monuments chrétiens y sont rares encore : la basilique de Saint. Nazaire, le nouveau baptistère élevé par Léodégar, un vieil oratoire de Sainte-Croix ; mais la présence de l’évêque, le . concours des clercs changeront bientôt la physionomie guerrière de cette citadelle; son nom même annoncera qu'une nouvelle milice y a dressé son camp, et, comme le castrum aux temps romains, le cloître des clercs sera la tête de la cité, le modèle qui, à son tour aussi, se reflétera sur la ville entière, et la transformera en une vaste communauté monastique et cléricale.
Le pieux cortége descend par de populeuses voies, bordées d'étroites et riches tavernes, où les armuriers renom-
més d'Augustodunum étalent les cuirasses fourbies, les casques d'airain surmontés de cornes d'élan, de cerf ou d'animaux fantastiques, les gèses gauloises, les brassards incrustés d'argent des Crupellaires, les équipements militaires des chevaux et les armures des chariots, entremélés avec la framée, la francisque, le hangon et les cottes-demailles des Burgondes et des Francs.
Le bruit de ces rues retentissantes est couvert des clameurs de la foule qui afflue sur ce point le plus fréquenté de la ville ; c'est le Palatium , la cité des magistrats , le quartier des grands édifices et des hommes publics. C'est le Forum et l'Emporium , le rendez-vous de toute la population oisive et affairée de la ville et de la campagne; des plaideurs qui assiézent les jurisconsultes ; des curiales et des scribes qui $e rendent à la curie; des édiles qui visitent les marchés et inspectent les étalages; des écoliers qui s'acheminent aux palestres des grammairiens, C'est tout à la fois le mouvement varié, mêlé, criart d'une colonie grecque, et la superbe représentation d'un municipe romain. Ici, du cóté de l'onent, la main d'un Hellène, au temps où l'Ionie visitait nos fleuves et parlait à Bibracte, inscrivit au front d'un édifice public le mot Gazophylacion ; là , sur la gauche, les écoles Méniennes ont vu vingt mille étudiants se presser sous leurs portiques ; et le rhéteur Euméne , athénien d'origine, pérorait dans ces vastes salles rebáties à ses frais, où le monde romain , buriné sur des tables de marbre, semblait convoqué pour entendre les panégyriques des Flaviens. A droite, en retournant à l'orient, la voie des Orfèvres et des Verriers étendait ses galeries éclatantes d'or,,et menait au gynétée, aux jeux gympastiques , au théâtre et à l'amphithéátre ; là :Surtout s'écoulaient ces flots d'or et de voluptés qui éton- -
* Ces divers objets se rencontrent en masse dans les fouilles du sol et dans des riches cabinets de la ville. Le wusée de M. Jovet, les collections de mé-
dailles et de pierres gravées de M. d'Espiard mériteraient, méme en Jtalie , Vattention des antiquaires.
naient , au temps de Néron , les sybarites de Rome. Cette région orientale du Palatium est la partie la plus grecque, la plus frivole, la plus riche et la moins chrétienne de la cité. Rien ne pouvait y attirer la vue de Léodégar, ni parler à la foi, si ce n'est peut-étre quelques traces du sang des martyrs et les formidables souvenirs de la vengeance de Dieu. Cette terre a été travaillée par sa colère ; le désert y régne encore : ailleurs, quelques ruines restent debout ; ici, tout a péri comme à Troie, méme les ruines.
Mais à l'autre partie plus occidentale , les fortes traces des Romains sont profondément empreintes, et les monuments chrétiens s'y multiplient. Un arc-de-triomphe conduit à la basilique de Saint-J ean-l'Évangéliste ; l'autel du disciple bien-aimé a remplacé un temple d'Hercule ; c'est la loi d'amour qui a chassé la force brutale.
Entrons avec Léodégar et vénérons la mémoire du vieillard d'Éphése , dont les petits enfants sont venus précher aux Éduens le dieu inconnu. Puis, laissant à droite la tour - etle palais des empereurs, l'autel de Jupiter; à gauche, l'Erarium, le Capitole, et traversant le Forum Nundinarum, Léodégar et son cortége descendent dans la cité proprement dite. Là semble avoir été refoulée la masse de la population celtique, toute la Gaule y est représentée par les produits de son commerce; les tissus vantés d'Augustodunum et les cuirs de la puissante corporation des corroyeurs tivalisent avec les toiles des Atrebates , les pelleteries de Gennabum. Les nautes de l'Arar et de la Seine échangent contre l'or des riches Burgondes les olives de Marseille, les vins parfumés de l'Occitanie , létain des Cassitérides ,
l'ambre de la Baltique; il n'y à pas jusqu'aux soies de l'Orint et aux aromates des Indes qui ne soient apportés par les marchands syriens.
Ces trésors exotiques, ce luxe emprunté et vénal disparait en présence d'une large voie romaine, qui traverse en droite ligne toute la cité, et marque le passage des
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Rothaáins. Tout a fléchi et reculé devant cette ligne impés riéttée et triomphale ; d'épaisses dalles de granit en tracent lès trottoirs ; vingt peuples y ont déjà passé, vingt génétatiôns y passeront encoré, et ce pavé de géants subsistera totijours, Ce chemin , digne du peuple-roi, mène à l'un des plus beaux portiques que son génie ait inspiré. Que les arts sé renouvellent, que les hômmes changent, il n'y aura jamais qu'une méme admiration, pour contempler, muette et ravie, ces arcbivoltes si fierément jetées sur d'élégantes impostes, ces pilastres aux acanthes découpées comme les touffes de verdure que les vents y suspendent, et cette double colonnade qui déssine harmonieusement sur l'azut du ciel ses douze cintres à jour et ses cotniches aériennes, Il n'y a aucun signe de date ni d'attribution, car ce monument est de tous les áges.
Léodégar eût pu retrouver là l'image agrandie des belles ruines de Poitiers au milieu desquelles avaitcrü son enfance, et peut-étre aussi ses nobles pensées ; mais laissant derriéré lui toute cette vaine gloire du monde, témoignage superbe de notre néant, il s'en va frapper aux portes du pieux parthénon, élevé par Brunehaut sur les ruines du temple de Bérécinthe, la mère des dieux, qui a cédé la place 4 la Vierge,
‘mère dé Dieu et des hoinmes. C'était la plus florissante fondationi de la malheureuse reine ! par un insigne privilége, un ange avait visité cette maison naissante, Martia Rustictila. On racontait encore, et des témoins oculaires ont pu rédire À Léodégar, la touchante histoire de Marcie et de Clémence sa mère. Martius Valérianus, son père, mourut le jour de la naissance de Marcie; son unique frère mourut aussi peu de jours aprés; la petite enfant resta seule pour consoler la viduité de Clémence. Et voici qu'un jour la pauvre mère, encore en vêtements de deuil, s'endort et voit én son som: meil deux tourterelles s’ébattre dans son sein , l'une blanche cómtié nelge, l'autre nuancée de diverses couleurs: comme elle jouait avec elles, Césaire, le grand évéque d'Arles, lui
apparait, bénit sa máison, lui demande ses deux tourterelles, les emporte dans sa robe épiscopale, lui fait un signe d'a» dieu et disparait. C'était une voix qui appelait Marcie à rev joindre son frère au ciel, en passant par la solitude où s'en» volent les colombes du Seigneur. Clémence ne put se résigner à comprendre ce mystère ; il lui fallut un ordre plus pressant ; il fut prompt et sévère. Marcie n’avait que quatre ans quand ua puissant et fougueux Franc, quiavait nom Cheraon, porta la inain sur l'innocente enfant dans sa fleur la plus gracieuse , la retint violeminent et là cacha pour en faire un jour sa compagne. Dieu révéla ce crime à la bienheureuse Liliola, abbesse du monastère de Sainte-Césarie d'Arles, qui eut recours au saint évéque des Éduens , Syagrius, par le crédit duquel elleobtintaupres du roi Gontran la liberté de Marcie. Abritée sous son pallium, la pauvre colombe , arrachée des serres du vautour, fut déposée, sous les àiles de la Reine des Vierges, au monastère de Brunehaut '. Rusticula, ainsi s'appelait-elle plus communément, embauma le parthenon de la bonne odeur de ses vertus , épanouies presque avant d'éclore; les anges la cultivaient de leurs mains, le jour, la nuit, méme pendant son sommeil. S'il lui arrivait, comme aux enfants , en apprenant un psaume du prophète, de tomber assoupie sur les genoux de l'une deses sœurs, à son réveil elle savait le saint cantique, car son cœur veillaiten dormant Revénue en la cité d'Arles, malgré les prières, les pleurs, les ruses de sa mère, elle persévéra et se consacra à Dieu. A dix-huit ans elle succédait à la vénérable Liliola, sa seconde mère, qui s'en allait où vont les épouses virginales de l'Agneau viergé, au milieu des lis où il se plait, daris les páturages éternels *.
Léodégar à regret dut s'éloigner de la sainte abbaye; il rencontra des souvenirs encore plus saisissants devaut un
1 Thessalia en était l'abbesse, Greg., Registr. x1, 8, 10, 11. * Vita S. Rusticula , snc. n Bened,
222a HISTOIRE
nouveau portique sous lequel, quatre siècles avant lui , passait le jeune Symphorien , le protomartyr des Celtes. Il vit le lieu où, du haut d'une galerie, Augusta, sa mère, lui jetait ces héroïques paroles, dignes de la mère des Machabées: « Mon fils! mon fils Symphorien ! pense au Dieu vi- « vant! Courage, mon fils! nous ne pouvons craindre la e mort qui mène droit à [a vie. Léve ton cœur en haut, « mon fils, vois celui qui règne aux cieux! À cette heure ta « vie n'est point perdue, mais changée en vie meilleure. À e cette heure, mon fils, tu vas par un heureux échange à la a vie éternelle '. » Et à quelques pas de là Symphorien montait au ciel. Son tombeau fut glorieux ; les paiens euxmêmes l'honorérent *. Du fond de l'Égypte, saint Cassien vint y prier avec douze compagnons recueillis en Italie * ; une vision céleste y conduisit saint Emanus , ermite de la Cappadoce *; saint Amateur d'Auxerre et saint Simplice y bénirent un premier oratoire *; saint Euphrone y ajouta une basilique *; saint Germain, pendant sa jeunesse, faisait chaque nuit plusieurs lieues pour venir y répandre ses prières, au milieu des chants des moines "; saint Droctovée y puisa la vie féconde qu'il répandit en son monastère de Paris : saint Léger y vint à la suite de ces grands hommes, et après lui des rois, des grands du monde, des princes du sanctuaire viendront glorifier sur ce tombeau l'enfance élevée à l'héroisme par la foi d'une mére. Saint Martin offrit à son tour d'autres souvenirs au pélerin que nous suivons et
* Nate, nate Symphoriane, in mente habe Deum vivum, Resume constantiam, fili. Timere non possumus mortem, quz sine dubio ducit ad vitam, Sursum cor suspende, fili : aspice illum qui regnat in colis, Hodie tibi vita non tollitur, sed mutatur in melius. Hodie nota ad supernam vitam felici commutatione migrabis. Acta sincera MM., p. 82.
3 Jbid., n° 8.
? Fontanini 4ntiquitates Hortæ. Appendix, Vita S. Cassiani.
4 Acta S. Emani. Boll., xix maii,
* Acta S. Amator. Bol).
* Gregor. Turon., Vite Patrum.
7 Vite S. Germonsi, sme. 1 Bened.
qui touche au terme de sa course. L'abbé Winobert put lui montrer la plus splendide fondation de Brunehaut et le tombeau de marbre noir oà furent recueillis ses restes brisés et calcinés, les magnifiques colonnes de Corinthe qui supportent la voüte de l'oratoire, les plafonds richement peints, les splendides dépouilles d'anciens temples, peut-étre l'autel méme de Saron, fabuleux auteur des écoles saronides , vieux génie druidique adoré en ces lieux avec Apollon, et rajeuni sous ce nom olympique; tous deux furent détrónés par le héros dompteur des dieux , le grand saint Martin , qui en ce lieu renversa des autels , frappa d'immobilité des bras furieux , et fit rebrousser un arbre dans sa chute.
Cependant, l'immense enceinte de la nécropole traversée par la Via Strata s'ouvre devant Léodégar. Ce sont les catacombes à ciel ouvert ; c'est une Rome souterraine, mise au grand jour; c'est, comme à Saint-Sébastien ou à Sainte-Agnès, des colombaires, des tombes bisomes et trisomes, avec tous les symboles des premiers âges : la croix légèrement accusée, à cause des paiens; la colombe pressant un serpent qui se tord et s'envolant au ciel; le mystérieux IX@YC, cher aux apôtres éduens, et d'autres tessères ou ornements que les moines de Saint-Martin et de Saint-Symphorien ont reproduits , mélés , entrelacés avec mille caprices sur le vélin de leurs livres. Mais ce qui montre surtout que là plusieurs se sont endormis dans le Seigneur, c'est la paix qui s'exhale de ces tombes, et que d'innombrables pèlerins viennent respirer dans les oratoires, aussi nombreux que les sépultures: à Saint-Pierre et à Saint-Étienne, deux anciennes basiliques élevées sur les temples de Jupiter et de Mercure; à Saint- Amand , le premier évêque d'Autun ;aux tombeaux de saint . Rhétice, de saint Sulpice, de saint Évance, et surtout à celui de saint Cassien , usé par les lèvres et les vœux des fidèles, et oà saint Germain d'Auxerre vit apparaitre la croix noire sur un fond blanc, conservée encore dans les armes du cha-
pitre d'Autun.
Arrétóns-nous une dernière fois avec Léodégar au milieu de ces tombes vénérables, et jetons avec lui un regard der rière nous sur cette cité que nous venons de parcourir.
Les jours ne sont pas loin où la colère divine, bravée par d'incorrigibles prévarications , montera à son comble, et les ténts brülants du midi renverseront ces palais et ces toxnbéaux.
Quand Jésus de Nazareth, descendant de la montagne dés Oliviers, eut vu la ville, il pleura sur elle et dit : « Oh! si € tu tóhhaisshis, en ce jour au moins, ce qui t'est donné en» €-tore pour ta paix !!..... » Un juste qui apparait en terre, c'est Jésus qui descend et sa miséricorde qui passe. Ce juste est. Léodégar, et c'est le dernier ange qui visite, au nom du Seigneur, la cité cupide et voluptueuse. Il passa, et quelques années aprés lui, du fond de l'Orient et du Midi, des armiées exterminatrices franchissaient les mers, les fleuves, les déserts, descendaient de toutes les montagnes éduennes, comme les quatre torrents de la cité, l'enveloppaient, l’ina vestissaient, la pressaient de toutes parts, la brisaient contre terre, elle et tous ses enfants, et il ne restait pas pierre sur pierre.
Et , afin que le doigt de Dieu demeurát bien empreint sur les cendres de cette ville et dans ce désastre , le plus grand qu'ait jamais éprouvé Augustodunum, la cité des grandes ruines et des noblesinfortunes, il arriva que le dernier jour d'Autun, au huitième siècle, fût le jour méme où son martyr et son patton le plus insigne, saint Symphorien, était monté au ciel, le 11 des kalendes de septembre de l'an 785 *.
Quelques vieux moines, témoins de ces désastres, recueil laient tristement cette date et consignaient ces lugubres
* Quia si cognovisses et tu, et quidem in hac die tia, que ad pacem tibl !... Lue., xix.
* Chronicon vet, Moissíac. Anno DCCXXv Barraceni Augustoduaum civitatem destruxerunt, 1v feria, x1 calendas septembris , thesaurumque civitatis illias capientes , cum preda magua Spania redeunt. D, Bouquet, t. lj, p. 659.
souvenirs dans leur brève chronique sans aucun commentaire! : la plume tombait de leurs mains; ils écrivaient peu, parce qu'ils priaient beaucoup pour apaiser la justice de Dieu. Toutefois un éloquent apótre de l'Allenagne, du milieu de ses conquêtes, ne put s'empécher d'élever la voix à la vue des tourbillons de poussiére et de fumée qui s'élevaient au passage des Maures sur la terre des Burgondes, et montaient jusqu'aux portes de la Gerinanie. Saint Boniface disait, comme l'eüt fait Bossuet ou méme Jérémie : « Quand « un peuple méprise les lois du mariage, tombe dans la luxure « et l'adultére, à l'exemple de la.race de Sodóme , de cette « vie honteuse et de ce commerce de prostituées il ne peut « naître qu'une génération dégradée, ignoble et libidineuse, à jusqu'á ce qu’enfin, descendant au dernier degré de l'ab- « jection , ce peuple tout entier perd la valeur dans les ba- « tailles, là fermeté dans la foi, l'honneur dans le monde « et l'àmitié de Dieu. Ainsi est-il arrivé aux nations de « l'Espagne et de la Provence et aux peuples des Burgondes, « qui ont apostasié par tant d'infidélités et de fornications, « qu'à la fin le juge tout-puissant , pour punir l'abandon de « la loi de Dieu, permit que la vengeance de ces crimes « Vint et sévit avec.les Sarrasins *. »
^ Chronic. Besuense; Tertia vice devastatum est monasterium a Sartecenis, quando Augustoduuum civitatem destruxerunt, — Adon. Viennensis Chronicon. Sarraceni per totam Aquitaniam vastantes , et late: alias provincias igne fettoqué superantes, Bürgundiata dírissima tafestationé deprædantur. — Cf. Beda, Hist. Ecéles, lib. v, c. $4.— Fredegar. Continual., cap. 109. — #nnak, Metens. ad ann. 737. — Annal. Fuldens. ad eumdem ann.
? «Si enim gens..., spretis legalibus connubiis, luxuriando et adulterando ; ad. instar Sodoniitanæ gentis , f&ædmm vitam vixerit, de tall commixtóneé merewicüm estimandutn est degeneres pepulos et ignobiles , et furentes libidine fore procreandos, et ad extremum universam plebem ad deteriora et ignobiliora vergentem , et novissime nec in bello szculari fortem , nec ia fide itabilem et bec honorabilem hornintbus, nec Deo amabilem esse venturam , sieut aliis gentibus Hispanis et Provinciæ et Burgundionum populis contigit, quse sic a Deo recedentes fornicatz sunt, donec Judex omnipotens talium criminum ultrices penas per ignorantiam legis Dei et per Sarracenos venire et
setite, » 8, Bonifücli matt. et atchieplec, Epise, irt ed Ethibldum regbtn.
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