‹ Histoire de Saint LégerChapitre 103 sur 179 · ANS DE J.-C · texte numérisé non relu

ANS DE J.-C

Léodégar conserva une grande influence au palais ; il continua d'aider Bathilde de ses conseils; il prit part aux actes les plus importants; il souscrivit des chartes de fondations et des prescriptions du palais avec les plus puissants des Francs et du clergé ; il demeura le maitre et l'ami des jeunes princes; il dut méme reparaitre plus d'une fois au palais.

On a blámé durement ces sollicitudes; on lui a fait un crime des services qu'il rendit à son pays, et il n'a pastenu à d'aveugles détracteurs qu'une belle page de sa vie ne füt flétrie. On a été injuste, parce qu'on a méconnu la position

rticuliére et nouvelle où se trouvait alors le clergé. Il suffit de l'exposer avec sincérité, pour justifier la part que prend l'épiscopat à ce mouvement politique et social à la tête du-

quel Léodégar se trouve porté par tout le cours de sa vie.

Ces évêques et ces clercs qu'on rencontre au palais, n'ont rien de commun avec les familiers ordinaires des rois. Deux graves objets les y appelaient et les préoccupaient selon leur importance : d'une part, affermir l'Église des Gaules ébrapnlée par les révolutions politiques , et, de l'autre , amener les Francs à une vie chrétiennemént sociale.

Entre autres moyens qu'ils prirent, il y en eut deux qui semblent contradictoires, l'isolement dans une circonspection sévère, et une active participation aux affaires. Ces deux lignes de conduite si divergentes et tendant au même but, prédominent successivement à deux époques distinctes, au sixième et au septième siècle.

D'abord les évêques se tinrent plutôt à l'écart qu'au premier plan des événements. Témoins attristés et parfois décœoursgés, ils contemplaient les faits et en prenaient note avec un calme indifferent qu'on a sottement taxé de complicité. Ils encourageaient volontiers, ils accueillaient avidement les lueurs de bien qui éclataient dans les races meuvelles. Laissant à la justice de Dieu de venger les attentats contre l'ordre social, ils se bornaient à détourner le torrent du seuil de leur basilique. Menagait-il d'envahir le lieu saint, ils se levaient dans toute leur énergie et opposaient une digue insurmontable. Plus conservateur que conquérent, l'épiscopat du sixième siècle s 'appliqua surtout à retenir aur ses bases l'Église qu 'emportait dans l'abime le flot de l'invasion.

Mais quand, avec cette maturité patiente qui caractérise le zèle catholique, les évéques eurent laissé croître pendant un siècle l’œuvre de saint Remi , dirigeant l'essor du génie franc, lai passant, faute de mieux, quelques écarts, pour le ramener plus fortement, épiant les bonnes occasions de discipliner sa fougue , usant tantôt de force, tantôt de douceur, parfois d'indifférence, ils subirent encore une dernière crise, la lutte de Frédégonde et de Brunehaut, non sans

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protester déjà plus hautement. Saint Germain de Parisécrivit une lettre terrible à Brunehaut ; Frédégonde recula frémissante devant Prétextat de Rouen , et Grégoire de Tours modérait à peine en ses derniéres pages son indignation croissante. Cette crise passée , cent trente ans de patience épuisés, l'épiscopat modifie son plan de conduite. Nous avons dit qu'en 614, rassemblés en un grand concile à Paris, au centre de la monarchie nouvelle, environnés de l'élite de la nation, les évéques avaient enfin recueilli les fruits de leur longue sagesse, et posé en quinze articles les bases d'un ordre nouveau , et comme les clauses d'un contrat entre l'antique Église des Gaules et la jeune monarchie des Francs,

La vie politique des évéques commence; ils prennent place à cóté des rois; ils acceptent les dignités du palais ; ils sont convives, chapelains, aumóniers, référendaires , mométaires, trésoriers , précepteurs des princes, maires du palais. Ils ne se contentent pas d'apparaitre momentanément par quelques rares représentants, il s'établit au palais comme un concile permanent ou conseil de conscience, qui veille au maintien des canons dans les affaires ecclésiastiques , défend les droits et les libertés de l'Église , préside aux nominations d'évéques et dégage la liberté des élections de l'intervention royale. |

Déjà précédemment apparaissent des vestiges précurseurs de cette nouvelle voie. Saint Remi, entre autres conseils à son illustre néophyte, lui avait dit : « Tu devras rendre honneur à tes évêques et souvent recourir à leurs conseils‘. » Ses fils rassemblent des conseils privés d'évéques pour trancher des conflits ecclésiastiques ; Gontran est partout en- 'touré d'évéques; il soumet à leurs arrêts méme les hommes de guerre * , méme les discordes des rois ses frères *. Mais ce

^ Labb., Concil., t. IV. S. Remigii Epístola ad Clodovaum, col, 1401. * Greg. Turon., Histor. Franc., lib. «11, 30. * Id., lib. sv, 48.

ne sont encore là que les préludes d'une institution qui devient, ce semble, réguliére et permanente au septième siècle. Saint Grégoire y fait allusion en accordant des priviléges que Brunehaut réclame de la part de ses conseillersclercs. L'inauguration officielle de ce conseil date du concor- dat de 615; il se composait d'évéques assistés de clercs, de moines , d'archidiacres , des abbés, pasteurs ou chapelains du palais. Le chef de l'école palatine finit méme par devenir . assez constamment un évêque et comme le président de ce conseil ecclésiastique ; aux champs de mars, aux assemblées royales, aux malls et aux plaids, ce conseil siége avec les grands; il est mentionné dans les prescriptions royales; il devient le centre des affaires importantes; il provoque et méne à leur fin les nombreuses fondations monastiques des rois et des grands; ses principaux membres apposent leur . nom au bas des chartes et des priviléges; il fait convoquer les conciles , il promulgue les canons de l'Église et les appuie de l'autorité royale; il fait respecter les asiles et les lieux saints; il ménage les négociations et les alliances ; il prélude à la paix et àla tréve de Dieu ; il étend largement son action sur les affaires civiles : savant , édifiant, puissant , il domine par une haute et sereine sagesse les hommes de violence et d'astuce qui l'entourent ; il fait respecter aux Francs leurs propres coutumes, et ramène à des formules écrites les vieux usages germaniques, jusque-là flottant dans des traditions orales. Ainsi furent écrites , révisées et fixées, au moment du plus grand pouvoir des évéques au palais, sous Clotaire IT, Dagobert, Clovis et Bathilde, les lois saliques, ripuaires, bavaroises, allemanes ‘, les formules de Marculfe *, les premiers capitulaires?; les premiers et les principaux articles de ces divers codes portent l'empreinte manifeste

! Canciani Barbarorum leges antique, vol. 11, p. 119, 396, 821, 356. * Marcul£,, Formul., præfatio, 1bid., p. 177. 3 Baluz., Capitularia reg, Francor., t. 1, p. 49,

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dé cette origine par les matières ecclésiastiques qui en font l'objet.

Ainsi la religion dirige, modifie, consacre les pratiques et les relations de la vie privée ét sociale : par ses décrets , pat ses enseignements , par ses menaces, par ses peinés tertibles et toutes spirituelles , le clergé lutte jusqu’à là victoire contre l'insociable génie des Francs ; sans lui, l’imprévoyance des chefs, l'insouciance des subalternes , la férocité dés usages , l'imperfection des arts, le mépris de l'agricaltute, les justices et les vengeances privées détruisaient la population ; Romains et Francs périssaient sans les clerts; sans eii, l'ancienne population eût été ou broyée sous les pieds dés tonquéránts ou refoulée jusqu'à l'Océan , et obligée, comme les Brétons thassés par lés Saxons, de se jeter à la mer et d'aller cherchér une autre patrie; les Frants eux-niémes “sé fussent détruits dans leurs luttes sans cesse renaissattes, comme ont péri d'ailleurs cent peuples barbares venus avec eux sur la scèné du monde ; les Mérovingiens disparaissaieñt dans ces tempêtes cent àn$ plus tôt, et avant que les Pepins ne fussent prêts pour surmonter l’anarchie au dedans et le inahométisme au dehors. Musulmane ou barbare, la Gaule. sans les clercs n'eüit jamais été la France.

La régence de sainte Bathilde fut l'époque où l'interven- ‘tion des évêques dans les affaires publiques fut plas haate ét plus universelle qu'elle n'avait encore été; saint Ouen, Chrodobert , Sigoberrand , Léodégar dominatent au palais, "ét derrière eux tout l'épiscopat marchant avec éensembhie, menait de front l'honneur de leur pays et le bien de l'Eglise. Plus d'une fois ils durent heurter sur leur passage là fierté "de ces leudes et maires du palais, accoutumés si longtemps à disposer de tout sans contrôle et sans concurrence, Plus d'un orgueil froissó couva des ressentiments préts à faire explosion aux preinières commotions sociales.

Au moment où Léodégar quittait le palais, en 660, déjà l'horizon s'assombrissait ; l'astre de sainte Bathilde qu'Éloi ,

avant de mourir, avait vu resplendir, allait bientót pálir et s'effacer. La mort méme du saint évéque de Noyon fut un coup ) douloureux' pour la pieuse régente : ces funérailles d'un évêque furent un événement. A la douleur extraordinaire .des peuples, et surtout des pauvres, qui par la mort d'un seul se croyaient tous orphelins, au deuil des évêques, des clercs et des moines, aux larines de Bathilde et de ses enfants, on eût dit que l'on menait en convoi funèbre la fortune de la France et la paix de l'Église. Les beaux jours de l'épiscopat étaient passés, et sa splendeur s'évanouissait dans ce phare lumineux qui , sous forme de croix, s’enfonça dans les hauteurs du ciel au moment où l’âme d'Éloi quittait la terre. Bathilde eut un pressentiment prophétique de la grandeur de cette perte pour elle etses enfants. Au premier bruit de la maladie du saint évéque, elle accourut à Noyon avec ses fils, la cour et un nombreux cortége. Le trouvant mort, elle ne put contenir des cris perçants; elle se jeta sur sa face glacée et la baigna de larmes; le défunt parut se ranimer pour répandre du sang eñ abondance. Elle voulait l'emmener en son monastère de Chelles, le ciel s'y opposa ; elle suivit les funérailles avec tout le peuple, à pied, par des chemins fangeux, dans une journée d'hiver, disant avec toute la foule : « O bon pasteur, à qui nous abandonnez-vous '? » Peu après son retour au palais, l'orage commença d'éclater. Les deux maires du palais, Ébroin et Ulfoald attisaient les mécontentements de concert, l'un en Austrasie et l’autre en Neustrie. Les leudes austrasiens écla tèrent les premiers : plus indociles, plus Germains que le reste des Francs, ils se levérent en tumulte. Pour empêcher un déchirement douloureux , il fallut modifier le vaste plan d'unité que les évêques avaient inspiré à Bathilde, Ils furent sans doute les premiers à lai conseiller d'aller au-devant d'une nécessité inévitable , en accordant,

à ia S. Eligii, lib. , c. 35-37. Spicileg., t. LU, p. 113.

avant d'y être contraint , un roi aux Austrasiens. Childéric, le second de ses fils , à peine ágé de dix ans, fut inauguré et reçut les serments des leudes d'Austrasie,

Le souvenir de Grimoald était encore trop récent pour que les Austrasiens pussent s'accommoder d'un nouveau maire du palais. Ce titre odieux était aboli; il ne reparaîtra plus en Austrasie. Cependant Ulfoald, l'instigateur de tout ce mouvement, prit la conduite de l'État, sous le simple titre de duc des Austrasiens , et ses successeurs l'imitérent , jusqu'à ce que, plus heureux que Grimoald , ils se fissent déclarer et sacrer empereurs et rois. Ulfoald se contenta de ce titre modeste et de cette ombre de roi qui masquait son ambition. Il parut méme se détacher d'Ebroin, ou du moins il ne lui accorda qu'un dévouement mesuré sévérement sur les chances de son crédit et sur les phases de sa fortune.

L'Austrasie se calma sous cette nouvelle administration et s'attacha d'autant mieux au jeune rói, qu'il lui fut pour ainsi dire présenté entre les bras de la veuve de ses derniers rois. Himnéhilde reparait au palais et figure dans les actes publics; son aspect rappelait le saint roi Sigebert , dont les peuples vénéraient le tombeau et bénissaient la mémoire. Quant à son fils, toujours exilé en Irlande, rien n'annonce «qu'on ait alors pensé à lui et que le mystere de son émigra- ‘tion eüt transpiré.

L'agitation continua en Neustrie. Ebroin , bien qu'aban- «donné à ses propres intrigues, travaillait au renversement violent de la régence. S'il ne pouvait plus nouer ses trames avec les Austrasiens, il n'avait plus devant lui les seuls hommes qui lui en imposassent , les évêques et surtout Léodégar.

Nous avons vu comment, dès son début au palais, l’abbé de Saint-Maixent avait tout captivé par la séduction de ses vertus et de ses paroles. Ebroin fut d'autant plus humilié de cet ascendant que son orgueil ne pouvait l'estimer illégi- | time. Il se sentait amoindri de tout ce que gagnait son rival :

homme de ruse et de mensonge, il fléchissait devant cette âme droite et grande, à force de vérité; sous ce regard calme et fort qui pénétrait les plus ténébreuses profondeurs des choses et des hommes, il se roulait dans les replis de son orgueil froissé ; surtout il parait avoir souffert des triomphes ‘de cette parole éloquente et facile, qui contrastait avec le parler mal sonnant du leude à demi barbare".

Bathilde , en élevant Léodégar à l'épiscopat, rehaussa sa puissance et augmenta de toute la hauteur du pontificat sa supériorité sur son rival. Il semble méme qu’elle n'ait consenti à se séparer du pasteur de son palais que pour isoler davantage Ebroin. L'élévation de Childéric au tróne d'Austrasie avait rompu de ce cóté-là ses trames ; la promotion de Léodégar à l'évéché d'Augustodunum détachait encore de l'ambitieux maire toute la nation des Burgondes. Quoique bien déchue de sa prééminence sur toutes les Gaules, la cité de Léodégar tenait encore un rang considérable dans la . province ; et cette Bourgogne qui d'abord sous les rois avait disputé la Gaule aux Francs, et qui devint, depuis, plusieurs fois le centre de leur monarchie , demeurait l'une des plus belles portions du domaine des Mérovingiens. Léodégar, par le droit de son siége, de sa noblesse et de ses illustres emplois, surtout par cet ascendant dominateur et conciliant dont peu d'hommes connurent mieux le secret , rallia autour de lui toute la noblesse burgonde et l'associa puissamment à ses vues et à son dévouement pour Bathilde , ses enfants et son peuple.

L'éloignement de Léodégar suspendit quelque temps au moins les accés de la jalousie d'Ebroin. Il médita plus mürement son plan ; il marcha si bien sur les traces de Grimoald que deux fois il tomba au méme abime. Il n'oublia pas d'en imposer comme lui par de fastueuses fondations. Pour res-

* Sanctum itaque Leodegarium ideo habuit suspectum , quia eum superare non valebat in verbo, 4nónym, Æd., in,

252 HISTOIRE tituer à Dieu ce qu'il avait pris aux hommes , il éleva dans l'une des plus royales résidences des Mérovingiens , à Soissons, de concert avec Leutrude , sa femme et son $ls Bovon, le célébre monastère de Notre-Dame-de-Soissons (661). Il le fit d'abord bâtir hors de la ville, sur les bords de l'Aisne, dans un terrain étroit et couvert d'eau à chaque inondation. Il fallut le transférer dans la ville. Ebroin y déploya une magnificence royale; on dirait méme qu'il affeeta à cette fondation un palais des princes. Il y bátit trois besiliques: l'une pour les religieuses du convent, dédiée à la patrone des vierges; l'autre à saint Pierre pour les clercs ; la troisième à sainte Geneviève pour l'hópitaldes pèlerins. Sainte Kthérie, venue de Jonarre, en fut la première abbesse; elle ent sous sa conduite de trés-nobles personnes, et entre autres la mére de Léodégar, sainte Sigrade, et la propre femme d'Ebroin. En 666, Léodégar, avec vingt-trois autres évéques, souscrivait le privilége accordé par saint Drausion à la fondation d'Ebroin, Quand tous deux déposaient leurs noms au bas du même acte, leur vint-il en pensée qu'ils préparaient, de concert et à leur insu , un asile aux jours mauvais, l'un pour sa mère, l'autre pour sa femme , deux innocentes victimes des trames d'Ebroin ? | Il avait besoin de cette ceuvre splendide pour couvrir le scandale de ses violences. À la méme époque, vers 664, s'ouvre le drame sanglant de ses fureurs. Sa première victime fut le dernier conseiller de Bathilde qui lui soit demeuré fidèle, l’évêque de Paris, Sigoberrand, que son siége méme retenait prés du palais. Ebroin avait été humilié par les hautes manières du prélat qui parut n'avoir que du dédain pour l'orgueilleux parvenu ; il rendit odieuse cette humeurun peu altière et en prit prétexte de lefaire assassiner publiquement au milieu de son peuple ‘. Des complices, des approbateurs ne lui manquérent pas ; le palais , à mesure que les

5 Vita S, Balthildis, n° 10.

évêques s'en éloignaient, se remplissait d'hommes avides, violents et láches, qui n'avaient de régle et de devoir que le caprice du maire. Jl s’en trouvait dans le nombre du rang des Hanerables. On était las d'obéir à une femme, à des prêtres, à Bathilde, à Sigoberrand, à Léodégar ; ces Honergbles, irrités contre tout cet ordre spirituel qui prenait, possession du monde, revenaient avec emportement à leurs passions charnelles ; en bravant l'autorité religieuse, ils n’en, étaient que plus esclaves devant la tyrannie temporelle ; et. ep se courbant devant Ebroin, ils se redressaient avec d’aux tant plus de fureur contre Léodégar, en qui se résumait. la majesté de l’évêque, la puissance spirituelle : ils ne purent le voir marchant avec une inflexible fermeté au faite. de la justice, sans partager l’envie qui rongeait Ebroin, sans jurer de s'opposer à son pacifique ascendant ', Malgré plus de cinquante années de réaction toujours croissante, toujours victorieuse contre ces vieux débris des temps de l'invasion, il se trouvait encore là des foules indoeiles ; et peur les détacher brusquement et les rallier, il fallait un crime qui fit une sanglante et décisive rupture avec le conseil épiscopal de Bathilde, et un homme qui en prit audacieusement la responsabilité; c’est pourquoi Sigoberrand fut frappé par ordre d'Ebroin.

Ce coup d'éclat jeta Bathilde en d'inextricables angoisses: i. elle savait qu'Ebroin tantôt feignait d'avoir les mains liées et. de ne pouvoir agir sans la reine et son conseil , tantôt agissait, pillait, égorgeait, et rejetait sur la pieuse reine l'odieux de ses violences. Les peuples s'y étaient trompés une premiüre fois au meurtre de Delphip et d'Anpemond ; le sang d'un pontife eoulait de nouveau : se taire et dissimuler, « était le faire retomber aur sa tête, aux yeux de Dieu et deg

! Aliqui Honorati , spiritalia nescientes, sed potius potentiam secularem timentes, videntes hunc virum inflexibilem per justitiæ culmen ezistere, invido eeporsat livore tarqueri, at statuent , ei sit aditus, ejat obviare pyafattibus. Anonym. Æd., ne 2.

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hommes; parler et punir, c'était frapper un maire du palais, atteindre du glaive les plus hautes tétes, lever sur plusieurs un bras que tous pouvaient braver. Impuissante à punir, incapable de mollir, la sagesse humaine l'abandonnait. Sa foi lui vint en aide; elle reconnut dans ces impossibilités la main de Dieu qui lui fermait les voies et la menait hors du palais ; elle en sortit sans regret, comme elle y était entrée sans désir. Sa régence d'ailleurs touchait à son terme, l'ainé de ses fils atteignait sa majorité : sa mission lui parut accomplie. Elle n'abaissait point, en se retirant , l'autorité royale; elle donnait un grand exemple de respect aux lois du royaume et en méme temps de détachement du monde, de désintéressement chrétien. Cette leçon parlait plus haut que n'eüt fait un châtiment exemplaire des meurtriers de Sigoberrand. Du reste , avant de descendre du trône , elle protesta au nom de la justice etde la reconnaissance : elle se plaignit en reine et en mére de ceux qu'elle avait élevés au palais avec ses fils et comme ses enfants ' ; elle s'étonna qu'on eüt osé faire monter jusqu'à elle d'injustes soupçons ; elle accabla les ingratsqui rendaient le mal pour le bien d'un dernier reproche et leur pardonna. Elle était méme assez grande, à ce dernier adieu , pour demander qu'on oubliát ce qu'elle nommait ses torts, autrement qu'on l'excusát du bien qu'elle avait fait à nos rois, à leurs peuples , à toute la France. Les évéques, ses conseillers, l'élevérent et la soutinrent jusqu'au bout à cette magnanime hauteur. Le peuple les reconnut et leur fit une large part dans ce glorieux événement qui vengeait le sang d'un pontife par un grand acte de clémence, et qui fermait par une expiation sublime la tombe de Sigoberrand , en ouvrant la cellule de Bathilde. Le christianisme seul connaît ces sortes de réparation.

* Habuit enim tunc non modicam querelam contra eos quos ipsa dulciter nutriverat. Via S. Balthildis, n° 10.

Le vénérable Éloi se leva méme de son sépulcre pour lui venir en aide, et dissiper ses dernières hésitations. Trois fois dans une vision de nuit, il se montra à une personne du palais, dans un vêtement de gloire, et lui ordonna de prévenir sans délai la reine de quitter ses ornements d'or et de pierreries. La troisième fois , il insista avec menaces; il fallut encore une fièvre ardente pour qu'on osát porter ce mystérieux message à la reine. C'était l'avertir de son départ du palais. Elle comprit cette voix du ciel, et non contente de se dépouiller de tous ses bijoux , elle s'ensevelit elleméme dans une humble et pauvre cellule ' (vers 664).

On ne put lui refuser au palais des regrets sincéres ou simulés : sa retraite amnistiait trop de coupables pour que plusieurs n'en fussent pas secrètement satisfaits. Quelques seigneurs dévoués l’accompagnèrent jusqu'au monastère de : Chelles, oà une sainte communauté l'accueillit avec de grands honneurs et toutes les joies d'une féte de famille. Elle se confondit dans les rangs les plus obscurs de ces humbles servantes du Seigneur, les aimant toutes comme ses filles , et obéissant à l'abbesse comme à une mère. Elle qu'on avait vu naguére visiter en reine son bien-aimé monastére, on la retrouvait dans les officesles plus abjects. « Ce qui lui rendait douce et chére cette humiliation , c'était la grande et trés-pleine charité du Christ qui la poussait ; c'était le fruit qu'elle en recueillait dans ses oraisons mélées de larmes et dans les divines lectures. » Ainsi vécut-elle encore seize ans, heureuse de s'abriter au port pendant la longue tempéte qui passera sur tous ses fils et qui emportera tout ce qui lui fut cher dans le monde.

Cependant Dieu, pour bénir son sacrifice, accorda au palais des Mérovingiens et au royaume des Francs plusieurs années de paix. Les évéques semblent reprendre quelque empire sur Ebroin; deux ans aprés la retraite de Bathilde, on .

! Vita S, Eligii, lib, n, c. 40.

en voit vingt-quatre signant ensemble les priviléges de Notre-Dame-de-Soissons dont nous avons parié. Léodéger y figure avec son ami Génésius de Lvon , avec son ennemi Désidérius de Chálons; les noms les plus divers $e rencontrent et supposent une transaction qui pouvait faire espérer une plus longue paix.

Ebroin semblait d'ailleurs au comble de ses vœux : il était seul maître du palais; deux enfants régnaient en Austrasie et en Neustrie; Éloi n'était plus; Bathilde était morte au monde, Sigoberrand tué, Léodégar écarté, Audoen et d'autres évéques rassurés ou trompés; tout ployait de gré ou de force sous sa seule et toute-puissante main.

Quelle fut alors sa pensée ? avait-il surpris le secret providentiel des Pepins? et se croyait-il appelé, comme eux l'étalent, à fonder une nouvelle dynastie de rois? Ulfoald se laissait-il aller en Austrasie au méme réve? On ne sait; tous deux flottent en aveuglessur le courant des événements: l'un suit timidement le flot qui passe, l'autre s'agite en désordre au milieu du torrent qui l'emporte ; Ebroin, trop passionné pour étre habile , était pourtant et trop habile pour agir impétueusement, et trop impétueux pour fonder rien de durable ; toute sa fortune commence par lui, tombe plus d'une fois avant lui , et finit tout à fait avec lui.

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