‹ Histoire de Saint LégerChapitre 104 sur 179 · SAINT LÉGER RECTEUR DU PALAIS ET MINISTRE DB CHILDÉRIC · texte numérisé non relu

SAINT LÉGER RECTEUR DU PALAIS ET MINISTRE DB CHILDÉRIC

Sitaation particulière et importante de la Bourgogne. — Origines et mœurs des Burgondes. -— Leur conversion. — Leur retour de l'arianisme. — Cause de leur infériorité, — Leur inflnegee dans les débats des Francs. — Décadence à la mort de Brunehaut. — Abolition de la mairie de Bourgogne. — Flaochat et le patrice Willibald. -—— Ébroin et Léodégar. = Exnpiétermeate successifs d'Ébroin sur les priviléges «t les lois des Burgondes, — Politique de saint Léger. — Mort de Clotaire III, — Inauguration précipitée de Théodoric , rejetée par les Burgondes et les Ausirasiens. — Childéric I proclamé roi. — Ebroin et Théoderic renversés et relégués l'un à Baint-Deois, l'autre à Laseuil. — Prescriptians du nonvean gouvernement. — Rétablissement de Dagobert 1I en Austrasie et de Pertharite en Lombardie.

Une révolution se prépare; le signal en doit partir de la Bourgogne : il importe de faire connaitre lasituation particulière où se trouvait cette province.

Là s'était établie, dés les premiers jours de la conquéte , une race d'origine germanique, qui semblait avoir eu en partage un róle considérable. Son début promettait. Trane portés, avec les Alains et les Vandales, des bords de la Vistule au sein des populations les plus romaines de la Gaule, les Burgondes mettaient un orgueil national à se dire de race romaine ‘. Ils semaient partout des monuments de

s De temporibus priscie sobelem se esse Romanam Burguandii sciunt, Atm mien Marcell., lib. xxvui. "m

leurs passages ; les bourgs et les bourgades de la Germanie et de la Gaule en conservent encore les traces '. Les empereurs briguaient leur alliance et les rangeaient en sentinelles le long des Alpes et autour d'Arles, le second siége de l'empire *, comme les Francs furent échelonnés sur les rives du Rhin, pour protéger Tréves , autre Rome des Gaules. Remuants et batailleurs , ils ont promené leurs bandes flottantes entre les deux mers et sur tous nos fleuves. Ils possédaient un vaste royaume, lorsque les Francs avaient à peine un camp ; ils imposaient des maîtres à l'empire. Stilicon comptait sur eux pour envahir le monde ; ils tinrent en échec Aétius, le vainqueur d'Attila *. Jovin reçut de leur premier chef connu l'investiture de l'empire *; Olybrius, Julius Nepos se regardaient leur créature *; le prétoire reconnut à leurs rois les titres et les honneurs de patrices et de maîtres de la milice romaine en Italie, comme en Gaule ?. Les historiens contemporains vantent leur sagesse et leur humeur douce et indulgente, autant que leur haute taille et leurs longs cheveux blonds *. Les lois gonibettes, le premier et le plus ancien des codes barbares,

: La remarque est d'Orose, auteur contemporain. « Aiunt in magnam coaluisse gentem , atque ita etiam nomen ex opere przsumpsisse , quia crebra per limitem babitacula constituta, burgos vulgo vocant. » Oros., Histor., lib. vit, c. 32. —Selon Paul Diacre, Luitprand et S. Isidore, les Burgondes ont pris leur nom de Burgus. Le P. Chifflet pense que de là aussi dérive le nom de l'illustre famille de Habsbourg. Paradin a singulièrement exagéré cette donnée dans son système étrange ; l'observation d'Orose n'en est pas moins digne de quelque attention.

* Prosper Aquitan., Chronic., ann. 414. Ausone appelle la ville d'Arles, Gallula Roma,

P0Olympiodor. apud Photium. — Cf. Greg. Turon., lib. u , c. 9. — Sozomen., lih. ix, c. 13-15.

4 Idacii Chronicon , apud Joseph. Scaliger., in Thesauro tempor., p. 19. — Prosper. Tiron., Chronic., ad ann. ccccxxxvi.

5 Oros., Hist., lib. vii, c. 38.

6 Sidon. Apollinar., Epist., v, 7, 8.

? ld., Epist. — Aimoin, lib, 1, c. 14. Eos omnes plus consiliis quam armis rempublicam tutatos.

8 Cf. Socrat., Hist. eccles. lib. vu, c. 37.

supposent des idées sociales assez avancées et très-précoces. À demi vandale par son origine, cette ráce en quelques années se fond avec les plus Romains des Gaulois , sans secousse ni transition violente *, L'union est si profonde que le génie celtique et romain semble absorber le sang barbare, et ce sang est si vigoureux que la physionomie primitive, après de longs siècles , est encore vive et tranchée dans les derniers descendants.

Ardents et tenaces, avides d'impressions et de parole ondoyante, tranchants et tolérants, amis de la paix et de la guerre, ils alliérent de bonne heure à ces qualités disparates une heureuse aptitude aux idées religieuses. A: peine au seuil d'une terre chrétienne, ils embrassent avidement ét des premiers l'Évangile *. Cette prompte conversion * parut un prodige; on y vit un coup signalé de Providence; on admira l'nnocente ferveur des nouveaux néophytes. C'était moinsune surprise d'enthousiasme qu’une conquête savamment emportée au premier assaut : on disputait le terrain parmi les Burgondes , on raisonnait , on balançait entre eux le vieux culte germanique, les subtilités ariennes et le dogme catholique. L'arianisme un instant prévalut dans les chefs; il fallut reprendre la conquéte à nouveaux frais ; il y eut des conférences où les plus habiles évêques des Gaules faillirent échouer contre les premiers lettrés des Burgondes ; il y eut des correspondances avec l'Italie, des relations suivies avec la brillante cour de Théo- .doric, tout un commerce de lettres avec Boéce *, le plus

» Burgundionibus leges mitiores instituit (Gundebaldus), ne Romanos opprimerent. Greg. Turon., Hist. Franc. lib. n, c. 33.

2 S. Sévère de Trèves parait avoir été leur premier apótre , lorsqu'ils habitaient encore la première Germanie,

3 Entrés en Gaule vers 407, cinq ans après la nation en masse était convertie, Un témoin oculaire signalait cet événement, au moment où il s'accorfiplissait : Orose, en 417, disait des Bourguignons : «Providentia Dei, omnes christiani modo facti. »

. 4 « Boëce envoya à Gondebaud des cadrans pour tous les aspects du soleil, avec des hydrauliques qui , quoique sans roucs , sans poids et sans ressorts,

savant homme de son temps, qui préchait comme nos missionnaires au fond de l'Orient, en expliquant des cadrans, des hydrauliques , des instruments de mathématiques. Le | conquête deux fois faite, la foi des Burgondes fut ferme et féconde ; on lui doit celle dés Francs. Leur premier apôtre part des rives de la Saône et traverse la cité d'Augustodunum, pour courir aux Sicambres ; c'est Clotilde de Bourgogne. Le premier roi barbare placé sur les autels est saint Sigistnond , martyr. Le premier descendant de Clovis, sincèrement chrétien , et méme honoré d'un culte, est le bon roi de Bourgogne , Gontran. Un évêque des Burgondes, Félix, chapelain de la pieuse Bertha , prépara les voies à l'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, qui trouva des auxiliaires dévoués dans les clercs et les disciples de saint Syagre. Que serait-ce si, jetant un regard à travers les âges ‘sur la Bourgogne catholique , nous rappelions ces premiets comtes qui, en repoussant les Normands, élevèrent la troisième dynastie de nos rois? cet Henri de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal conquis sur les Maures; ie premier et le dernier des croisés , Gauthier Sans-Avoir et Jean Sant-Peur, les Tavannes et les Jeannia , créateurs et

marquaient toutefois le cours du soleil , de la lane et des astres, par le moyen d'une certaine quantité d’eau reufermés dans une boule d'étaia qui teurueit ans cesse , gnportée par sa propre pesanteur. ll avait lui-même travaillé à la construction de ces machines, Les Bourguignons ne comprenant pas comment elles pouvaient se mouvoir et marquer ainsi les heures, firent la garde nuit et jour pour s'assurer que personne n'y touchait. Cenvaiocus de la vérité du fait, et ne pouvant en deviner la raison, ils s'imaginérent que quelque diable résidait dans ces machines et leur imprimait le mouvement. Il se forma à cette occasion une correspondance entre Boëce et les Bourgulgnons , et le fruit de cette correspondance fut de disposer ceux-ci à recevoir les maximes de f'Évangile. » Godescard, Vie des Saints, 17 mars, notice sur Boëce. — 11 y a dans cette note, reproduite dans un cours célèbre de la Sorbonne, quelque Confusion ‘entre la première et Ja seconde conversion des Butgondes, Au reste, l'arianisme thes ées peuples, comme dans l'empite romain, était un christianisme de cour et d'école qui put plaire aux chefs, mais qui n'atteignit pas les masses. Le bon sens populaire y vlt de bonne heure na paganisme restauré, et, si l'on peut le dire, christianteé,

DE SAINT LÉCER. 36:

modérateurs de la ligue ; puis un saint Bernard, et tous les grandi noms de Cluny et de Citeaux , et toute cette efflorescence inépuisable d'illustrations, de monuments et d'institutions catholiques qui couvrent le vieux sol des Eduens et des Burgondes ?.

Il ne manque donc à cette valeureuse race ni la force qui conquiert, ni la sagesse qui fonde , ni la fécondité qui perpétue , ni la guerre qui épure , ni la paix qui rajeunit , ni la saidteté qui élève les peuples, ni l'apostolat qui les sauve, mi même la poésie et les épopées qui immortalisent les grandes origines '. Pourtant une seule génération passe, et tous ces éléments de nationalité s'évanouissent ; l’établissement des Burgondes croule, pour ne plus se relever; ce peuple ne sera plus, ne sera jamais un peuple.

Qui donc a flétri dans sa fleur sà force vitale? qui a ainsi frappé au cœur sa nationalité naissante? C'est la même cause qui atteignit d'une irrémédiable déchéance les Vandales, les Suèves, les Alains, les Lombards : c’est l'ariahisme *. Voilà la fosse où descendent, avec les incirconcis,

: La Bourgogne eut, comme toutes les plus illustres races, son épopée nationale, et ses rapsodes qui tóutrent ton berceau de chants et de Kgentles iérveilleuses, Les héros et les héroïnes principales des Nibelungea sont emprantés aux traditions les plus anciennes des Burgondes. Frédégaire ne pourrait-il pas encore étre revendiqué comme son Hérodote ou son Grégoire de Tours? Selon toute apparence, fl écrivit $a chronique en Bourgopne: wes coatinateurs semblent y demenrer également; le dernier dédie son travail à &n personnage dont le nom figure en tête des comtes d’Autun ; il semble avoir écrit les mémoires de l'illustre famille des Nibelangen. « Usque nunc inluster vir Childebrandus éomes, avuncalus predicti regis Pippini, Nanc histariam vel gesta Francorum diligentissime scribi procuravit. Abhiec ab ialustro viro Nibelungo, filio ipsius Childebrandi, itemque comite, succedat auctoritas. Ce manuscrit unique , où se troave cette inscription, avait été offert comme t rate trésór sur lé tombeau de S. Ogen, an thonastére de Sain-Claude, vers le 1x* siècle : « Voto bonæ memoriæ Marmoni liber ad sepalchrum 8, áagendi oblatus. » Cet ex-voto passa à Saint-Benoit-sur-Loire, où se réunirent tous les trésors de la Bourgogne littéraire et les plus précieux Mss, d'Autun, d. | B. Bouquet, Scripta rerum Fran. t. ll, p» 456, no «, 460, mo c. | . * Voyez noire Introduction, p. Xivexix.

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tous ces peuples nouveaux, tous ces géants des temps barbares. Là dorment , la téte appuyée sur leurs épées, Gondicaire et Gondebaud, comme Genséric et son peuple, comme Théodoric et son peuple, comme Radagaise et son peuple, comme Ataulphe et son peuple. Les Burgondes n'échappent pas à cette loi de mort qui pése sur toute race séparée du centre de la vie catholique. Les saints et les grands hommes, Clotilde, Sigismond , Gondebaud n'y feront rien ; le temps méme y épuisera sa force qui transforme tout : des âmes élevées, de vigoureux génies , des héros, des conquérants, des dynasties et des institutions fécondes jusqu'au prodige, sortiront du sang burgonde, et il n'en sortira pas un peuple, il n'en restera qu'un nom ; Dieu qui a fait guérissables toutes les nations catholiques , n'a fait viable aucune race atteinte dans son berceau du souffle de l'hérésie.

La Bourgogne se trouva donc de bonne heure absorbée par la nationalité des Francs, et vassale du palais mérovingien. Elle s'efface lentement et avec grandeur ; les Francs semblent à regret la pousser à sa décadence ; elle conserve longtemps le titre de royaume et la splendeur d'un palais; elle a ses lois, sa justice, son administration distincte; ses coutumes traversent toutes les dynasties et toutes les révolutions des Francs ; son aristocratie subsiste et grandit méme sous les Mérovingiens, au point que plus tard elle supplantera les rois francs et donnera la dynastie qui subsiste encore; ses chefs portent tour à tour les noms de rois, de patrices , de comtes, de maires du palais.

La Bourgogne occupe donc une grande place sur la scéne des événements, surtout depuis que se fut déclaré l'antagonisme des Francs du nord et du midi , résultat malheureux des luttes de Frédégonde et de Brunehaut. Neutre dans ce conflit, et placée par le roi Gontran dans une sorte de médiation arbitrale, à chaque pas que la Bourgogne faisait vers l'un ou l'autre des deux partis, elle changeait

la face des choses. Aussi Brunehaut , puissante et respectée . tant qu'elle eut pour elle la Bourgogne, succomba dès qu'elle en fut abandonnée.

Cette trahison envers une grande reine qui avait beaucoup aimé la Bourgogne , mère, aieule et bisaieule de ses , derniers rois, fut un crime social, une faute politique; la Bourgogne se portait à elle-méme un dernier coup. Elle en perdit toute ombre d'existence propre et indépendante, Deux ans après la mort de Brunehaut, les leudes immolérent eux-mémes, au prolit du fils de Frédégonde, la mairie, leur dernier grand pouvoir ; dix ducs ou patrices se partagèrent les lambeaux de ce royaume dissous. Clotaire rassembla, pour la forme, un plaid où ils figurent avec quelque pompe, comme à leurs funérailles; et encore ces assemblées se font au loin , à Troyes, à Clichy , à Paris : de plus en plus s'effacent toutes les influences locales; Dagobert en parcourant ce pays avec l'ostentation d'un grand justicier , lui impose la loi franke et semble rapporter les lois gombettes, dernier symbole de l'ntique indépendance. Ce fut une pensée trop constamment suivie au palais de Neustrie, d'annuler de plus en plus la puissance des Burgondes, pour que ceux-ci ne s'en soient point aperçus et n'aient pas à leur tour constamment réagi contre ce systéme : mais l'unité manqua à leurs efforts, l'aristocratie des ducs ou farons ne permit pas de profiter des occasions de se relever.

Ii s'en présenta une des plus favorables sous le faible gouvernement de Clovis II, qui, aprés quinze années de suppression , releva imprudemment la mairie de Bourgogne ‘. | Nanthilde, alors régente, avait bien quelque intérét à scinder le pouvoir des maires en le partageant entre la Neustrie et là Bourgogne, et en faisant élire par les Burgondes Flaochat qui lui était dévoué ; mais, perfide et avare, il était encore plus dévoué à ses propres intéréts : à peine revétu par

! Fredegar., Chronic., n^ 89, 90.

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le roi de cette charge, il chercha à s'en assurer l'irrévoeable possession et la jouissance la plus indépendante. Il se lia par une conjuration , selon l'usage , avec Archambaut et peut-être aussi avec Grimoald , alors tout-puissant en Austrasie ; il voulut faire entrer dans cette ghilde tous les dues des Burgondes ; dans l'assemblée où leurs suffrages l'élevèrent à la mairie et où parurent également les évêques , il leur promit à tous, avec serment et par une lettre ou acte public , de conserver à chacun son rang d'honneur, sa di. gnité et une perpétuelle amitié. Puis , il parcourut la province pour la diviser et la soulever contrele patrice Willibald, Il réussit. à exciter une guerre civile : un premier engage» ment faillit se livrer à Chálons-sur-Saóne; une bataille en forme eut lieu au centre de la, province, dans la plaine d'Autun , sous les yeux de Clovis , d'Archambaut et d'une armée de Neustriens, spectateurs neutres d'un massacre oà coula le plus pur sang des Burgondes : l'honnéte et magni-fique patrice Willibald y périt '. Le lendemain , au passage triomphal de Flaochat par Châlons , un incendie éclatait et consuinait la capitale de l'ancien royaume. À dix jours de là, l’ambitieux Flaochat mourait emporté par une fièvre ardente, et laissait la Bourgogne retomber dans sa déeadence , plus affaissée encore et plus impuissante qu’auparavant. |

Toutefois les ambitions y étaient vivement excitées; leg ducs se souvenaient des promesses de Flaochat, et tenaient à la perpétuité de leur gouvernement , dont la possession prescrivait par un fait ininterrompu. Trente années d'une paix profonde consolidérent cet ordre de choses. Les fonctons publiques étaient presque partout remplies par des Burgendes; ils souscrivaient les chartes et les actes publics ; ils participaieut au pouvoir législatif ; ils concouraient à l'élec-

! Les Bollandistos attribuent au patrice de Bourgogne un culte immémorial

rendu dans une paroisse du Bugey aux confins de la Bourgogne à un saint Willibald, vulgairement appelé Bourbaz ou F'ulbauld. Cf. Chatel., Dict. bagiel,

tion du maire du palais et à l'inauguration des rois, Quelques-unes des lois gombettes, échappées à leur abolition, avaient repris vigueur; les juges les respectaient : une ombre de nationalité renaissait ‘, et s’il ne pouvait y avoir là d'inquiétade pour un gouvernement sage et fort, conme le fut celui de Bathilde, il y avait au moins une puissance à ménager dans un moment de crise , et, au besoin, un contre-poids puissant à jeter dans la balance, soit pour faire équilibre à l'omnipotence d'un maire , soit pour arréter les oscillations douloureuses des deux fractions de Francs Austrasiens et Neustriens.

Léodégar, en homme d'état expérimenté, comprit cette position et en fit toute la base de sa politique. Du moment surtout que Bathilde se fut retirée devant Ebroin et Ulfoald , il ne vit plus de salut pour la patrie contre les menées des deux ambitieux que dans une habile direction du parti burgonde , seul capable de maintenir l'harmonieuse pondération des forces nationales.

Ebroin ne put se dissimuler l'importance de Léodégar au centre de la Bourgogne, derrière les remparts d'Augustodunum ; il savait quelle puissance pouvait prendre sa parole: « il frémissait de ne le voir jamais ni courber devant lui , comme tant d'autres, un front adulateur, ni craindre aucune menace de disgráce. Cette tranquille intrépidité irritait jusqu'aux courtisans du maire dont ils attisaient la haine ; en accusant le saint d'étre le seul à persévérer dans la rébellion *, »

Leur maître n'avait pas besoin d’être stimulé par ces sollicitations d'hommes pervers. Léodégar, comme Sigoberrand, comme tous les nobles Francs, par sa seule présence humiliait son orgueil de parvenu. Son système arrêté fut de persécuter surtout ceux des Francs que relevait l'honneur

1 Vita S. Leodegarii, Anonym. Æduens., n. 8, 4. — Cf. Conrad. Sam, Schursfleisch. Histor, vet, regni populiq. Burgundion., c. v, 9 2, not. 1, 2 Anonym, Æd., no 2.

de leur naissance ; « par le meurtre, par l'exil , il les faisait disparaître, et substituait à leur place de dociles instruments de sa tyrannie, qui n'avaient pour recommandation que des mœurs impures, un sens borné et une origine abjecte'. »

Juge vénal et sanguinaire, à son tribunal Ja justice se mesurait au poids de l'or; les innocents, par peur, les coupables , par besoin d'impunité , c'était à qui le gorgerait de trésors ; chaque exaction laissait un ressentiment amer, chaque plainte provoquait de nouvelles rigueurs : à la rapacité s'ajouta le meurtre , et pour de légéres offenses le sang des plus nobles et des plus innocents coulait abondamment *.

Étroit et absolu dans son plan de gouvernement , il voulut brusquement tout renouveler : il déplaga des gouverneurs et les transporta d'une province à l'autre; il se plut à isoler ceux qui lui faisaient ombrage, à les arracher à leurs terres, à leurs clients, à leurs hommes ; il rompit ces habitudes de stabilité que les ducs et les comtes avaient prises depuis longtemps : il abolit les coutumes observées par les anciens juges ; il substitua à ces vieilles lois saliques , ripuaires , gombettes , romaines, des préceptions inconnues , d'arbitraires ordonnances. Quant à chercher en cela quelques idées étendues, quelques larges notions d'unité, de centralisation administrative , c'est lui faire trop d'honneur et s'abuser. Son centre unique était son ambition ; par bonds irréguliers et selon les impérieux caprices d'une position

: Huic studium erat, ut quoscumque ex Francorum genere alta ortos progenie nobilitatis vidisset in sæculi utilitate proficere, ipsis, vel interfectis , aut 'effugatis , sive sublatis de medio, tales in eorum honore sublevaret , qui , aut mollitia obligati , vel sensu debilitati, aut vilitate aliqua parentelz degeneres, non auderent ejus preceptis resultare. Anon, /Ed., ibid.

2 Erat enim memoratus Hebroinus ita cupiditatis face succensus, et in ambi- "ione pecnnize deditus, ut illi coram eo justam causam tantum haberent, qui plus pecuniæ detulissent. Cumque alii causa timoris, alii pro redimenda jus- Xitia, eum auri argentique replessent pecunia , quorumdam animi ob hujus «ausam exspolii dolore tacti, contra eum fuerant jam commoti. Et quia non solum rapacitatis exercebat commercium , pro levi offensa sanguinem nobilium sauliornm fandebat innoxium. Id., ibid.

extreme , il s'emportait aux mesures qui lui semblaient leg plus propres à froisser , à humilier et disperser ses ennemis. On aurait également grand tort de voir , dansla conduite opposée de Léodégar, un plan de raviver les distinctions de races, et de relever la nationalité des Burgondes, Aux attaques désordonnées d'un ennemi violent , il opposait avec calme et, si l'on veut, avec calcul des mesures contradictoires, mais toutes du moment : trouvant sous sa main dans les Burgondes un bouclier pour y soutenir et y défendre Ja France, ses rois et son avenir, il le prenait. Encore moins faudrait-il voir, avec des publicistes abusés par les idées modernes, dans Ebroin l'homme du peuple, dans Léodégar le champion des leudes : pour Ebroin, le peuple c'était lui ; d'ailleurs , ce peuple , tel que nous l'entendons , n'existait pas : l'aristocratie pour Léodégar , c'était la paix , la justice, la gloire légitime et la liberté des Francs et de V'Eglise. Cette noblesse est de tous les temps, et il sera toujours beau de vivre et de mourir pour sauver ces priviléges.

Ébroin régnait, et pourtant il redoutait la Bourgogne ; Léodégar y était avec la puissance qu'il connaissait , et qu'avaient accrue l'autorité de l'épiscopat, la vénération des . Burgondes mécontents, le discrédit d'Ébroin.

Il redoutait l'Austrasie ; Ulfoald et les Pepins l'observaient : Childéric y régnait ; élevé par Léodégar, il n'aimait pas Ébroin. Clotaire mourant sans enfants, il pouvait lui . succéder et, ce cas échéant, expulser le maire de Neustrie, pour lui substituer peut-être Léodégar.

A tout prix Ebroin préviendra cette éventualité. Il porte toute son hypocrite affection sur Théodoric, le plus jeune des trois princes, seul sans couronne ; il en fait sa créature; il lui prépare le tróne de Neustrie dés que Clotaire mourra, au préjudice de Childéric , son ainé: il surveille tout ce qui l'entoure ; il éloigne tout ce qui vient des Burgondes ; il ne fait pas méme grâce de ses soupçons aux étrangers les plus inoffensifs, On le vit, à cette époque, arrêter comme ennemis

publics deux illustres voyageurs que le pape Vitalien envoyait en Bretagne pour continuer l'œuvre de Grégoire-le- Grand, l'abbé Adrien et l'archevêque de Cantorbéry, Théodore, surnommé le Philosophe ; l'un venu de Carthage , et l’autre de Tarse en Cilicie, la patrie de saint Paul : tous deux s'étaient rencontrés à Rome, et avaient été chargés de la commune mission d'affermir et d'étendre la foi parmi les Bretons. Ils furent arrétés par Ébroin, comme des émissaires de l'empereur de Constantinople, et obligés de passer tout un hiver dans une sorte de captivité : peut-être leur plus grand crime était-il d'avoir traversé la Bourgogne et séjourné à Augustodunum (669).

Enfin, Ébroin leva le masque et manifesta ses défiances hostiles par une préception sans exemple, où il intimait à tout Burgonde la défense de venir au palais sans son ordre. C'était les blesser au vif, et les traiter en étradgers et en ennemis : désormais donc il n'y aurait plus pour eux de plaids , de malls , de champs de mars , plus d'élection ni de proclamation au pavois , plus de maires ni de rois de leur choix ? Que machinait donc Ébroin pour éloigner si durement tout le monde, pour se réserver à lui seul et sans contrôle la garde du palais et la tutelle des Mérovingiens ? Qu'allait-il faire, si ce n'est de mettre le comble à sa tyrannie? Quelle exaction nouvelle avait-il à créer? quelle fa mille à ruiner? quelle téte à frapper? Qu'adviendra-t-il du jeune roi, s'il venait à mourir ?... On se souvenait de Gri- . moald.

Et soudain voici qu'en sa fleur et sans héritiers, Clotaire est, dit-on, frappé par une fiévre dévorante; il meurt, et incontinent T héodoric est fait roi (670). Par qui? comment? au nori de qui? pourquoiChildéric est-il exelu ? qui l'a jugé indigne et bátard? Ébroin seul a tout fait, sans convoquer ni leudes atistrasiéns , ni farons burgondes, ni dues, ni comtes,

A Bed., Miet. lib. vv, cáp. 1, 2, spud D, Bouq., in , 919.

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sáns plaid, sans pavois , sans serment! Il a tout fait, il peut donc tout oser.

À ces bruits , tout s'émeut en Bourgogne ; une troupe de nobles, bravant la défense d'Ébroin, part et prétend au moins à saluer le nouveau roi. Une défense de passer outre de par Ébroin les attéint en route. On délibère : obéira-t-on? Ebroin n'a-t-il pas comblé toute mesure? Faut-il le recon» naître, lui et son roi? Lui et son roi sont répudiés d'une voix unanime. Les regards se tournent sur Childérie, qui a fait ses preuves : son peuple est calme et bénit son gouvers nément, Les Burgondes vont droit en Austrasie et s'y rene contrent au palais de Childéric avec ses fidéles ; l'élection sérieuse cominence : l'assemblée générale se forme en un vaste cercle; le nom de Childéric passe avec acclamation de rang en rang; on lui met en main la lance, sceptre des Mérovingiens ; quatre des premiers leudes le soulèvent sur um pavois et le proménent triomphalement autour du cercle; chacun dépose entre ses mains son serment de fidélité, et tous proclainent la peine de mort, la eonfiseation ou l'exil contre quiconque irait à l'encontre, De gré ou de force , tous acquiescèrent !.

Ébroin , Qui eroyait avoir tout mis sous ses pieds , reposait dans un profond vertige, et il n'en sortit qu'aux clameurs de tout une armée qui investissait le palais*, Tout-puiss6nt il y a un instant , en un instant il se trouve seul avec son roi délaissé ; terrible et redouté, le voilà tremblarit à soh tour, Il fuit timidement; il mendie un asile au pied des autels qu'il a baignés du sang des pontifes *; il abandénneé ses trésors à ceux qu'il a dépouillés; il se résigne à tout , sauf à la mort ; il demande gráce au monis de

Hadrieb, Valés., lib. xx.

* Selon Pagi, Théodoric aurait régné quelques mois, ce qui expliquereit la sécurité d'Ébroin, Cf. F'tedegar., c. 03, — De Géstis Prancor., c. 45, —Dsgi, Critic, Baron,, ann. 668, n° 8,

5 Ürsin., n^ 5.

270 HISTOIRE la vie, encore fallut-il la généreuse intervention des évéques et particulièrement celle de Léodégar '.

Pour lui, sa puissance éclata danscette révolution soudaine; il en profita pour donner à la France un grand exemple, qui eüt porté ses fruits, si Ebroin avait pu lui pardonner de l'avoir sauvé. Plus odieux que Grimoald, il fut soustrait par Léodégar à toutes les vengeances, à tantde sang et de larmes qui s'élevaient contre lui. Il fut confiné au monastére de Luxeuil, comme pour y faire pénitence aux confins et à Ja face des trois royaumes. Son épouse Leutrude se réfugia à Notre-Dame de Soissons, et y rencontra probablement Sigrade , la sainte mére de Léodégar , lequel à son tour ira rejoindre Ebroin à Luxeuil. Au milieu de tant de mobilité, une chose est immuable, la charité chrétienne, qui supporte tout et jamais ne défaille.

Nous avons fidèlement raconté la part de Léodégar en cette révolution , d’après son historien le plus précis, le mieux informé et le mieux placé pour l'étre, le biographe autunois. Son rôle commence aussitôt qu'il y a une victime à sauver, un ennemi à protéger ; il fait jusque-là ce que font les esprits sages et sereins, quand les emportements des hommes semblent mener le monde. Il ne pouvait s'envelopper stoiquement dans son pallium épiscopal , et laisser tout tomber autour de lui dans l'abime. Placé sur les rives du torrent qui gronde à ses pieds , il tend la main pour recueillir les roseaux brisés par le flot. Aux signaux de détresse, il accourt précipitamment, méme à la voix d'Ébroin ; il enchaine les passions impétueuses qui se ruaient sur lui , et il dit à la vengeance de tout un peuple : « Tu viendras jusqu'ici!»

Théodoric partagea le sort d'Ébroin, mais le jeune roi renversé soutint plus noblement sa chute. Childéric ayant voulu avoir avec lui une entrevue, des grands, qui crurent

' Anonym. Æd., n° 3. Episcopis tunc quibusdam intercedentibus , et precipue interventu antistitis Leodegarii , enm non interficiunt.

plaire au nouveau roi en dégradant son frère , coupèrent sa royale chevelure et le présentérent ainsi flétri. Le roi lui mit son sort entre ses mains et lui demanda ce qu'il voulait qu'on fit de lui : « Ce qu'il plaira , répondit.il. Injüstement « déposé, j'attends le jugement du roi du ciel‘, » Il reçut ordre de se retirer au monastère de Saint-Denys pour y vivre sain et sauf jusqu'à ce que sa chevelure eüt repoussé. Il n'est pas question d'autre rigueur ; il ne fut condamné ni à étre clerc, ni à être moine. « Il résida au monastère, dit le biographe de saint Léger, et il y fut sauvé, jusqu'au moment où la chevelure coupée lui füt revenue, et que le Dieu du ciel , à qui il en avait appelé , lui permít heureusement de régner *. » |

On ne fut pas plus sévère à l'égard d'Ébroin; on ne lui imposa qu'une sainte et magnifique prison , la grande abbaye de Luxeuil : par peur ou par calcul, il fit plus , il accepta volontairement l'habit monastique et la tonsure cléricale *. Il soutint pendant trois ans ce rôle hypocrite, sans faire aucune protestation ni réclamation qui nous soit parvenue. On devait le croire irrévocablement lié par ses engagements sacrés , et quand on le vit trois ans aprés franchir sa clôture, le peuple fut en droit de le repousser en lui infligeant le nom d'apostat.

Il fallait,au débutdu nouveau régne, de promptes mesures pour réparer les abus, et un sage ministre pour en assurer l'exécution ; il fallait reprendre et mener à meilleure fin l'euvre tentée sous Bathilde , lever les nouveaux obstacles qui l'entouraient, saisir le rare et rapide moment où tous les Francs n'obéissaient qu'à un seul chef, unir fortement

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