XXXVI INTRODUCTION
par les députés des peuples qui se croisent sur toutes les routes avec les légats , les défenseurs, les notaires, les cartophvlaces, les apocrisiaires, chargés de porter à toutes les églises et à tous les palais les faveurs et les menaces, les judicatum, les conclusum, les anathémes de Rome.
Cependant cette unité, si importante au milieu du bouleversement de la société , faillit un instant se briser. Byzance eut son Hérode entouré de Caiphes, et Rome, son Christ couronné d'épines ; méme il se trouva que la douloureuse passion du saint pontife concourut avec l'anniversaire des grandes douleurs de l'Homme-Dieu.
L'une des hérésies les plus vivaces, celle d'Eutychès, pousse au septième siècle son rejeton le plus dangereux. Une seule volonté dans l'Homme-Dieu, la confusion de l'homme et du Dieu, le renversement de l'incarnation, tel est le nouveau blasphéme que répandent opiniatrément trois patriarches de Byzance, Sergius , Paulus et Pyrrhus. Ce triumvirat et les deux empereurs qui s'en font les champions sont frappés d'anathéme par trois intrépides pontifes , dont le dernier porte tout le poids de la vengeance des sectaires , saint Martin , nom fortuné en ces temps de douloureuse renaissance, glorifié dans les trois grandes églises de l'Occident, par un thaumaturge en Gaule , par un apótre en Espagne , par un martyr à Rome.
Enlevé furtivement aux portes de sa basilique, au milieu dela nuit, mené d'ile en île pendant quinze mois, jeté sur le port de Constantinople, abandonné aux outrages des derniers gentils de Byzance , mis au secret pendant quatre-vingt-treize jours, dans toutes les défaillances
INTRODUCTION. AXXVII
de la vieillesse , du froid, de la faim, le saint pontife prie pour que ses ennemis se repentent.
Un vendredi, le vicaire du Christ subit devant le sacellaire du Secret l'interrogatoire du sanhédrin, et en face de juges irrités, de témoins parjures , il se tait, sourit méme , et ne parle que pour en appeler au jugement de Dieu. Puis il est exposé, au milieu de l'atrium du prétoire, sur une terrasse, où des soldats le soulévent, en présence de tout le sénat et d'un peuple immense , jusqu'à ce que l'empereur regarde par les cancels de la salle à manger et ordonne de son sort. Son manteau, son étole sacerdotale , sa tunique , sont lacérés ; on lui met un carcan au cou ; on le traîne par la ville si violemment que ses pieds en sont déchirés et que le sang ruisselle : et les peuples gémissaient et pleuraient. Enfin, aprés une nouvelle passion de quatre-vingt-cinq jours, le jeudi de la semaine avant Páques, saint Martin quittait Constantinople, pour s'en aller mourir de faim dans un exil, oà les grands coupables étaient relégués, à Chersone en Tauride. Son sépulcre , glorifié par des miracles, fut bientót visité par de nombreuses foules descendues de toutes les régions du nord.
Toute l'Église , et surtout l'Occident et la Gaule chrétienne, « émus à cet assaut de l'ennemi du genre hu- « main, contemplaient sa fureur, battant en brèche le « mur et la très-forte tour de l'Église, Martin, qui, « comme un roc immobile au milieu des vagues bri- « sées, bravait les attaques des hérétiques déchaînés !.» Saint Ouen, qui parle ainsi, fut sur le point d'aller mou-
! Vita S. Kligü , lib. 1, 34.