CHAPITRE I
Séjour principal de cette famille. — Son importance. — Sigrade, mère de
« Le glorieux et illustre Léodépar, évêque de la cité d'Augustoduaum , devenu en temps chrétien martyr nouveau, naquit en une grande famille de la terre '. » Cette famille habita les bords du Rhin. On l'y retrouve, pendant plusieurs générations, possédant, sur ses deux rives, des forèts, des îles, des châteaux, des monastères : de là, ses vastes patrimoines s'étendent au fond des Vosges, dans leq vallées des Burgondes, jusqu'aux plaines de la Saône et de la Loire. Mais le séjour principal est assez près de la Germanie , première patrie des ancêtres de Léodégar.
Plusieurs de cette famille ont encore leur tombeau au
' « Gloriosus igitur ac praeclarus Leodegsrins , arbis Augustidenengis epi» scopus , qui Christisherus temporibus effectus est martyr. novas, ut tesréna eenerositate nobiliter est exortgs , ita, divina gratia comitante, etc. — Ánonym, Æduens., ». 1, Rev. Gall. Script. , t, ll, p. OÙ.
confluent du Rhin et de l'Illa, sur des hauteurs d’où l'œil einbrasse un vaste horizon qui mesurait la toparchie royale des ducs d'Alsace. De nos jours, le voyageur qu'attire au sommet du vieil Hohembourg la plus riche perspective des bords du Rhin , fixe ses souvenirs par le nom d'une humble vierge, sainte Odile, la patronne de l'Alsace , qui, aprés quatorze siècles, règne encore aux lieux mêmes où commandait son père, le duc Athalric, oncle de notre saint martyr '. « Léodégar eut donc pour parents les plus illustres des Francs, des princes d'une puissance dont il n'y a point à longuement parler, dit un chroniqueur presque contemporain, d'autant que plusieurs sont encore princes au trésglorieux royaume des Francs?. » Il est difficile, malgré d'incontestables affinités, de remonter de Léodégar aux Mérovingiens ; mais il n’est pas douteux que sa famille ne fût unie de prés à la seconde et à la troisiéme dynastie de nos rois. Or, cette branche royale se divise comme en deux ra» meaux : l'un s'en va d'un seul jet se perdre au ciel par saint Léger, saint Warein, son frère , sainte Sigrade, sa mère: l'autre se déploie sous le soleil avec une fécondité sans exemple : il n'existe pas de généalogie aussi riche que celle du duc Athalric; sous cet arbre immense passent des générations qui ne sont pas encore épuisées aprés douze siècles ; de grands capitaines, des rois, des empereurs tels que Robert-le-Fort, Hugues-Capet, Rodolphe de Hapsbourg, et Maximilien d'Autriche * ; des dynasties entiéres,'nos deux premières races et les deux dernières maisons impériales de l'Allemagne; de plus, de saintes femmes, des vierges, des anachorètes, des évêques , des papes consacrés par le
! Une courte notice sur la vie de saint Léger, publiée en 1814, par M. Babiset, donne à notre saint une origine poitevine , une famille romaine et sénatoriale. Rien ne nous semble justifier cette assertion, et il est à craindre que le patriotisme de l'honorable magistrat ne l'ait égaré.
? Anoym. Murbac., n. 1. Voir à la fin de cet ouvrage les Analecta, n. 1.
3 « L'empereur Maximilien voire tenoit à grand honneur d’être descendu de la lignée de saiucte Odile. » Jean de Ruyr. Antiquités de la Vosge, p. 187.
culte de l'Eglise ‘. L'année entière ne peut suffire à la série de leurs fétes. Nous ne pourrons clore ce livre sans résumer ces filiations intarissables : d'autant qu'on peut y voir comme la postérité spirituelle de notre Léodégar. Rien n'est vivace et fécond comine le sang d'un martyr. Quand Dieu donne au monde un saint, c'est comme le centre de tout une création nouvelle : le néant tressaille, les éléments s'ordonnent, des harmonies inattendues s'éveillent, et autour de ce nouveau soleil montent et gravitent une foule de satellites, illuminés de ses reflets; c'est un nouveau inonde..
Telle fut, au milieu du chaos des temps barbares, la mission de saint Léger. Dieu, qui l'envoya dans une pensée de gloire et d'aanour pour la France naissante, choisit avant tout une mère à qui fut confiée la jeune âme prédestinée, et ce choix tomba sur sainte Sigrade. Dieu lui donna ce qu'il met au cœur de toutes les mères chrétiennes, l'aniour compatissant plus fort que la mort, et la foi plus forte que l'amour des inéres. Aussi n'apparait-elle que deux fois en’ cette histoire, comine la divine Mère de Jésus dans l'Évangile, au commencement et à la fin, à la naissance de Léodégar et à sa derniére passion , quand le saint martyr, avant sa consommation, lui adresse son testament de piété filiale *,
Lothaire, petit-fils de Charlemagne, se glorifie d'être allié à la famille de sainte Odile, « Offerens obtutibus nostris autoritates et munimina cartarum illustris parenielæ nostra progenitoris ducis Adalberti. Diploma Lothar. émperat. in Script. Rer. Franc., t. VIN, p. 82. Schoepflin, Ælsatia illustr. , t. 1, p. 81. Lothaire et Robert-le-Fort evtrèrent tous deux dans cette famille, en épousant presque en méme temps les deux sœurs, Hermengarde et Adélaide, filles de Hugues lll , arrière-petit-fils d'Adalbert.
! Voir aux Pièces justificatives la généalogie de cette famille. On a fait tout un martyrologe in-f° pour tous les jours de l'année des Saints, des Bienheareux et des Vénérables de cette famille. Cf. Schonleben , 4nnus sanctus Habsburgo-Austriacus sive D. Sancti, Beati et Venerabiles augustissims domus Habsburgo- Austr. Salisburgi , 1996.
* La lettre de saint Léger à sainte Sigrade sa mère est un monument aussi remarquable qu'il est peu connu, Nous y revenons au chapitre xxi de cette Histoire , et nous d .nnons cette pièce dans nos #nalectu.
Léodégar naquit vers l'an de gráce 015, la trente et wni&me année du règne de Clotaire II. C'était à la fin de ces luttes de géant soutenues pendant plus de trente ans par Frédégonde ei Brunehaut, et à l'aurore de cette lengue période de paix qui pendant un demi-siècle laissa respirer en Gaule les peuples et l'Eglise.
Cependant , quand Léodégar vint au monde, les présages de la famille parurent le vouer à une vie de grand eombat en lui donnant le nom de Léodépar, l'allié ou l'illustre chamlon de la querre *. Il eut un frère appelé Warein , le défenseur *, nom plus pacifique. Pourtant celui-ci fut un hoinme d'armes, un vaillant comte au palais mérovingien , et celuilà entra dansla milice inoffensive des clercs, Tous deux, par une voie diverse, à quelques années de distance, se reneontrérent dans un même champ clos , sous les palmes d'un commun martyre.
Assez souvent, selon les usages des anciens Germains, ces moms n'étaient imposés aux enfants qu'au moment où iis prenaient possession de la vie sociale et comptaient dans la famille et la tribu. On attendait le jour où leurs mains étaient assez fortes pour recevoir la framée *, L'aieul aimait à transmettre son nom à l'aîné de ses petits-fils ; deux noms patronymiques reparaissaient ainsi de deux en deux générations *. D'autres fois, les premiers événements de la vie,
* Leud, leut, leude, leutz, allié; hlod, clod, lud, franc, libre, célèbre. Vocavitque euim Lucdovicum quasi landabilem virum. (Véla S. CwoWidis , n, 1, sæc, à Bened. — Rex Ludovicus qui ot Frodoveus, ibid., n. 7.) Leut-gar, leutguer, allié pour le combat. Lod-gquer, lcod-gar, illustre en guerre.
* Warein, Garin, Girin, Guérin, Gairoen, de Warn, qern, pretecteur. — La synonymic de ces noms est si variée dans les manuscrits que l'on ne peut attacher qu'une médiocre importance à ces étymologies.
3 Tum in ipso concilio vel principum aliquis, vel pater, vel propinquus soute fremeaque juvenem orsant : heec spud illos toga, hic primus juventæ honos : ante hoc, domus pars videntur, moz reipublice. Tacit., Germ. sui, 4d .-Len., p. 28-29. | t9 Vo $. Gatlqoi, n. 8, sec. mn Ben., p. 1.—Vtta S. Oorbiniani, n. Y, ibid. — Généalogie de la famille de saint Leger, à la fin de l'ouvrage.
DE SAINT LÉGER. b
une tradition de la famille, l'aeclamation des ceavives ap banquet de l'investitare de la frámée, l'instinct prophétiqée d'une imière, puis l'usape, déjà commun parmi les chrétiege, de prendre un nom nouveau en signe de régénératiom baÿtismale, détermimaient les diverses appellations des jeunes Franes ‘.
Les deux noms qui figurent le plos fréquemment dans la généalogie du notre biénheureux, et qui sb reproduisent asaes constatent à deux générations de distance, sont ectx de Leut-har ou Leut-gar, et Leut-frid. De là on a cherché à reinetter aut aucétres, et On a cru trouver une ligue ascendante dans les Leuthar et les Leudfrid, chefs -des Francs, qui se miesurèrent au delà des monts avec Bélisaire et Nassès , et soutmrent ces batailles de trois jours, où tombérent les derniers Goths d'Italie *. D'autres, avec moins de vraisemblanee toutefois, remontent à Leudese , Archambaüd , Een , les plus éminents et les plus irréprochables des maires du palnis mérovingien *,
Quoi qu'il eu soit, cette famille était riche et puissante ; ele marque son passage en sumant ses trésors et ses dometnés dans de grandes fondations monastiques , transfonmées aujourd'hui en opulentes cités. L'Alsace et la Bavièse n'ignorent pas qui posait, il y a douze siècles , les premières $ ' Vita S. Remigii, Script. Rer. Franc., t. BIT, p. 37. — Vita S. Eligii, u. 3. Spicileg., 1. 1M, p. 110, ed. de La Barre. — Vita S. Juniani, t, 1, in $we. i
* Lecoint, 4nnal. Bccl. Franc., t. Ill, p. 692, n. 4, 5. — Obrecht. Prodrom. Rer. Alsatic., cap. x, p. 215.— D. Mabillon, Annal. Ord. S. B.,t.1, lib. xv, c. 61, p. 289, et sec. a Bened., part. 2, p. 440. — Hlerm, Schminck, apud Georg. Eccard . Origin. Hobsburg.
3 Auctor. anonym. sæc. Xin. Chronici. Novientens., apud Martene, Thesaurus anecdotor., t. Hl, p. 128. «; Anonym. Urstisius in Sortptor. Rer, Germanic , t. H, p. 175. — Anonym. Kœnigsovins in Æbsat. illus, t, À, p. 158. — Sebast. Manster, Cosmogr. , lib. in, c. 190. Gaspar Braschius, Chron. Monest. Gern. , p. 313.-— D. Joh. Bucelin, Annales Gallo-Flandr. , lib. ii, p, 06. — Nic. Vignier, Chron. Burgund, , p. 60.— Schoefflio propose us autre aystème qui relierak cette famille à la puisstnte et célèbre race des Guelfes d'ALlemagne, /fisat. vilustw, , v, 1, 6 43, p. 700, 761. jer
6 MISTOIRE
pierres de Murbach, d'Ettenheim , d'Ebermunster , de Mazmunster ou Masvaux. Léodégar lui-même léguera à son église ces terres et ces villas de Tilliniacum , Mariniacum et Cannabis ‘, qui suscitèrent de grands débats, et irritèrent longtemps les convoitises des comtes de Bourgogne.
Diddo, oncle de notre saint, fait en Austrasie un personnage considérable, et possède en Neustrie l'évéché de Poitiers , une capitale de l’Aquitaine. Ansoald, son successeur et son parent, parait avoir remplide lointainesambassades*; Léodégar sera évéque , conseiller des rois, ministre, sinon maire du palais; Warein, son frére, comte de Poitiers et comte du palais, signera avec les Illustres les prescriptions royales; Athalric porte dans ses effgies une couronne de roi, et, dans les chartes, les titres de duc d'Alsace, des Suéves et des Allemannes ?.
De bonne heure, nous voyons Léodégar recommandé à des mains étrangères, mis sous la tutelle d'un roi, puis d'un évêque ; il semblerait donc qu'il se trouva bien jeune orphelin avec son frère. Leur père n'est nommé nulle part, à moins que ce ne soit ce Bodilo mentionné au testament de notre bienheureux, qui déclare tenir de lui et de Sigrade la villa de Tilliniacum *.
Ainsi, pour l'aider en ses sollicitudes, la pieuse mére n'avait que sa sceur Berswinde et son frére Diddo, l'évéque de Poitiers.
Et encore Berswinde , si l'on presse un peu les dates, devait étre fort jeune à l'époque de l'enfance de Léodégar.
* Tilenay, Marenay, Chenôve.
^ Aimoin., de Gestis Franc,, lib. 1v, 34.
3 Preceptum Childerici II pro monast. in valle Gregoriana. — Diploma Theodor. III pro Ebersheimensi monast. in Script. Her. Franc., t. 1V, p. 662, 662. — Chron, Noviens., Chron. Alsat, — Schoefflin croit que ces expressions vagues ne désignaient que le gouvernement de l'Alsace, Alsat. dlustr., p. 755, $39, 33.
* Quam de Bodilone et Sigrade, Deo devota, conquisivi. Testam. S, Leo. deg. inter Diplomata et Chart, Begum, Collect. Pecquiny, t. I.
Plus tard méme , qu'eüt-elle pu faire avec le duc Athalric, la terreur de la famille, qui tuait, dit-on, l'un de ses enfants, chassait l'autre, persécutait les saints, immolait les martyrs? La pieuse Berswinde fut assez occupée de le faire homme, chrétien et pénitent ; elle eut d'ailleurs une nom- . breuse famille, que nous ne pouvons que nommer ici : sainte Odile, le duc Adalbert, les comtes Battichon, Hugues , Etichon et sainte Roswinde. Sa tâche lui suffisait, et, Dieu aidant, elle-méine y suffit merveilleusement.
Quant à Diddo, ce prélat de pays romain, de race franke, de mœurs mélées et diverses, d'une activité féconde en ressources, et rompu dans les intrigues du palais, se livrait trop aux affaires de son temps pour s'occuper beaucoup des deux pupilles et de leur mère. Il leur servit pourtant de second père.
Les deux branches de cette famille représentent fidèlement la double tendance qui se révèle surtout alors dans le mouvement civilisateur des Francs. Ceux du Nord et de l'Est, plus près de la barbare Germanie, demeurent la lance au poing ; hommes de violence et d'astuce, généreux d'ailleurs et facilement héroiques. L'Austrasie du septième siècle est la patrie des saints et des brigands. La Neustrie, qui commence à perdre son nom pour prendre celui de France, cède à l'ascendant des vaincus, se polit , s'amollit, s'efface, et recueille à la fois les fruits bons et mauvais d'une civilisation hátive et incomplète.
Léodégar et les siens tiennent au nord et au midi: Austrasiens d'origine, ils sont puissants en Neustrie; ils doininent dans les grandes cités de la Gaule romaine, à Poitiers, à Lutéce , à Autun , et jusqu'au fond de l’Aquitaine, où ils ont des amis et un abri aux jours de périls.
Deux hommes surtout parmi eux expriment au vif la double physionomie du Franc au septième siècle, l'évéque Diddo et le duc Athalric. |
Élevé fort jeune sur la chaire de saint Hilaire, l'oncle.de
Léodégar sortait du monastère de Saint-Maxence. Il passe ainsi de la bruyante Austrasie au fond de l'une des plus humbles solitudes; il va brusquement du cloltre au palais épiscopal, de l'église à la cour; il se fait un grand renom d'habileté et de prudence : à travers ces voies mondaines, il a le cœur pur, il aime à s'entourer d'ámes virginales ; sa vieillesse est sans tache, il souffre méme pour la justice. Et pourtant , nous le dirons sans rien dissimuler, ce prélat qui n'oublie pas les intrigues du leude; cet habile et violent politique qui porte la iain sur ses rois et les conduit en exil , à l'insu de tout un peuple; cet heureux conspirateur qui conserve son crédit sous les rois mêmes qu'il a trahis, c'est le franc Neustrien qui se souvient de Frédégonde et de Chilpéric , et qui a traversé l'administration loyale et cautoleuse, belliqueuse et sacerdotale de Clotaire II et de Dagobert I".
Mais Athalric, c'est le Sicambre primitif dans toute son âpre nature, que rien n'eüt pu ployer, hormis le bras de Dieu. Il a chassé et tué, si l'on veut , ses enfants, ila tué et persécuté les saints ; n'importe, il pleure en ses vieux jours, il transforme son superbe castrum en une hôtellerie où il reçoit les pauvres, en un vivarium de pèlerins auxquels il lave lui-méme les pieds. Entre ses fils et ses filles, Adalbert fonde le monastére de Honow et Saint-Éüenne de Strasbourg; Odile, Roswinde, anges consolateurs de leur père, lui ouvrent le ciel avant d'y monter elles-mêines, Parmi ses petits-enfants, trois sceurs se sanctifient dans trois monastéres de cette famille : Eugénie à Hohembourg, Attala à Saint-Étienne, Gunlinde à Niedermunster; Eberhard, leur frère, surnommé le sanglier des Vosges, plus terrible que son aieul, plus féroce que le lion et l'ours, disent les chroniques, fonde Murbach , où il finit pieusement sa vie et laisse ses immenses biens.
Ainsi, ces rudes barbares assouplis au joug de la foi, sinctifiés par de pieuses femmes, consolant l'Église par leur
pénitence , Diddo qui meurt en saint évéque , Ansoald qui fonde Saint-Michel-en-l'Erme, et à qui on attribue des miracles, surtout ces trois noms très-saints et trés-vénérables, Léodégar, Warein, Sigrade, voilà le Franc transfiguré par la foi , et c'est toute cette histoire.
Suivre dans ses phases la formation de la France par le christianisme ; étudier les moyens par lesquels l'Église dompte l'Austrasien , réforme le Neustrien , relève le Gallo- Romain ; assister à cette éducation prodigieuse d'oü sortent les fils ainés de l'Église, ce thème usé et vulgaire a plus d'un côté neuf par le temps où nous vivons. On a longtemps mêlé et broyé les éléments romains et germains , sans tenir compte de la vertu de Dieu, de la puissance chrétienne, comme si les races se fondaient dans le creuset des áges, ainsi qu'un alliage de métaux grossiers , comme si le chaos se débrouillait par le choc des atomes. Faisons place à Dieu, et qu'il descende dans les temps et les récits mérovingiens.