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CHAPITRE II

SAINT LÉGER RECOMMANDÉ A CLOTAIRE Il.

Origine de la rec lation. — Ce qu'elle était. — Son importance dans le système féodal. — Chapelle du palais. — La chape de saint Martin. — Premiers chapelains. — Origine de l'école du palais.

Tous les plus anciens récits de la vie de Léodégar s'ouvrent par quelques mots qui nous le montrent, livré encore enfant par ses nobles parents au roi Clotaire II, pour étre nourri à sa table, parmi les jeunes Francs rassemblés au palais mérovingien '.

Il existait pour ces fils de leudes et de rois une institution née des mœurs germaniques, acceptée et agrandie par le christianisme , à peu prés oubliée de l'histoire, malgré son róle considérable dans la fondation de la monarchie et de la nationalité des Francs. L'Église entra sous la tente du Sicambre avec son cortége accoutumé : des évéques, des clercs , des moines, des traditions d'ordre , d'enseignement, de liberté et de subordination hiérarchique. Elle y trouva des hommes parqués en troupeau par le vasselage , des femmes plus avilies que ces esclaves domesüques nommées matrones romaines, des enfants que la recommandation inféodait et livrait au chef de la tribu.

Nous devrons dire plus tard ce que le christianisme fit de

! « lgitur beatus Leodegarius ex progenie celsa Francorum ac nobilissima exortus, a primæiæ aetatis infantia a. parentibus in palutio Klotario regi Francorum traditur, » Ursin, n. 1, swcul. n Ben., p. 698.

ces hommes et de ces femmes barbares ; disons d'abord ce qu'il fit des enfants !.

La recommandation était un usage profondément enraciné dans la féodalité primitive. « Une insigne illustration , dit Tacite, ou les grandes actions des ancétres appelaient le choix du prince méme sur les plus jeunes, pour en faire ses compagnons.... Les autres se mettaient à la suite des guerriers les plus robustes et depuis longtemps éprouvés?. »

Selon cet usage *, le barbare qui voulait faire à ses fils un avenir assuré, les conduisait au roi de son peuple et briguait pour eux l'honneur d'étre admis dans la domesticité royale. L'enfant ainsi recommandé ne quittait plus, sans son bon plaisir, le chef qui l'adoptait. Il en habitait la tente ou le parc; il vivait parmi ses convives, il s'asseyait à la table royale ; il était des fêtes, des parties de chasse, de natation , des expéditions militaires; il se nommait le nourrisson du roi; il grandissait dans les habitudes d'un précoce servage , que compensait l'honneur de recevoir un cheval de bataille, d'étre investi de la framée et admis parmi les antrustions ou les convives du chef. Ce mode d'avancement était assez général pour que méme d'illustres familles romaines ne dédaignassent point de descendre à la recommandation ^.

* 11 peut être utile de noter en passant que, dés le vue siècle, l'Eglise s'occupait du salut des enfants trouvés. On rencontre à Tréves un saint Vincent de Paul inconnu, qui avait placé aux portes de l'église un tour ou une conque de marbre où l'on recueillait les enfants abandonnés par leurs mères, Vita S. Goaris, n. 20, sæc. n Ben.

? « Josignis nobilitas, aut magna patrum merita principis dignationem etiam adolescentulis assignant : cæteris robustioribus ac jam pridem probatis aggregantur : nec rubor inter comites adspici. » Germ., xin, ed, Lem., p. 29.

3 « Le méme terme commendare, employé toujours par des auteurs différents dans la méme circonstance, atteste la régularité d'une coutume et non la singularité d'un fait. » Naudet, Mém. de l'Acad. roy. des Inscript. et Belles-Lettres, t. VIII, p. 420. |

4 Acta S. Frambaldi, Boll,, xvi aug. —Vita S.. Sulpitii, n. 1, sxc. n Ben. —VitaS . Aredii, n. 8, sec. 1 Bened. —Víta S. Valentiniin Script. rer. Franc., t, Ilt, p. 411. — Vita S. Desiderii, ibid., ex Gall. christ. vet., t. It.

Cet usage avait, du point de vue politique, sa profondeur qui n'échappait point à la sagacité des Barbares. Par là le chef s'emparait du plus pur sang des meilleures familles ; ja paternité s'effagait, la filiation se déplaçait ; trop vite sevré des épanchements de la famille, l'enfant recommandé, exposé, livré, comme parle le biographe de Léodégar, s'endurcissait dans des mœurs dures et farouches, et en méme temps s'assouplissait malgré lui à un dévonement sans limites. Atteint dés son berceau parla main de fer du vasselage , une magique puissance l'attachait à la lance du patron ; au point que, si celui-ci périssait à la bataille, s'il était dépouillé , ses fidèles , deux fois captifs, tombaient au pouvoir du vainqueur, qui les emmenait avec lui comme une portion de son butin '. Longtemps après la première recommandation , ils continuaient de n'être plus ni à leur famille , ni à eux-mêmes. Ils ne pouvaient ni donner ni recevoir d'alliance sans le bon vouloir du chef *; méme en plein christianisme, le maître intervenait non-seulement dans l'entrée en famille, mais encore dans l'acces aux ordres et au monastère *, Souvent il fallut user de violence pour convoler à la profession religieuse *. On rencontre des veuves et des vierges enlacées dans ces liens de féodalité. On a vu méme des clercs pousser le délire du dévouerment jusqu'au crime, jusqu'à une mort honteuse et infaillible *,

Ilse peut que de sombres idées religieuses, venues du

! Greg. Turon. Vite PP., cap. vi. — Vita 8. Faron, sc. 1 Ben.

* Vita S. Rictrudis, n. 3,sæc. u Ben.

3 Vita 8. Sulpili, ep. Bitur. ,n. 8, ibid. — Marcalf., Formul. lib, », $. 19.

4 Vita S. Wandregisili. poster, , n. "1. Acta 89. BB., t. ll. Et quia præfatus vir Domini in ejus (Dagoberti) aula nutritus, et suis faerat olim ministeriis adscitus , nitebatur ei eonsultu suoram molestiam inferre, pro eo quod sine ejus permissu habitum mutasset , ac monasticæ se religioni mancipasset,-— Cf. Vit. prior., n° vit.—Vita S. Geremari, xm, ibid. — Acta S. Ermenfredi, spud Boll., XXv sept. — Vita S. Arnulfi, ibid., xvm jul.

5 Greg. Turon., Hist. Fr., lib. vii, n, 20 lib. vm, 29, Script. rer. Franc., p. 399, 334. — Vila 8. Balaberge , sec. n Bened, — S. Austredis, ibid. — S. Berto, we. ur Ben,, P. 1.

culte d'Odin ou des mystères druidiques , présidassent à ce sacrifice des nobles enfants. Au moins faut-il le rattacher aux conjurations, aux ghildes, à ces fortes et tenaces associations qui, sous les Mérovingiens surtout, réunissaient le prince, l'homme libre, le colon méme et l’artisan , sous le prétexte de garantir les biens communs contre les attaques de la violence et les chances alors si précaires de la vie.

La recommandation , base ou point de départ de la ghilde et peut-étre de tout l'édifice féodal, avait, dés le principe, comme deux degrés déjà indiqués dans Tacite. Ce sont les préludes du ban et de l’arrière-ban : car les plus nobles, les plus forts, aussi bien que le chef, pouvaient avoir leurs recommandés *. Les liens qui les attachaient eux-mémes dés l'enfance au chef, s'étendaient de la inéme sorte à leurs fidèles, Ainsi se faisait, de proche en proche, tout un peuple façonné comme un seul homme, et qui, malgré le vagabondage de l'invasion, le déplacement des bandes, l'isolement des populations , conservait un lien élastique et énergique, et présentait, au moindre signe, une masse redoutable. Ce fut la force de la société barbare : quand ces bandes ainsi unies à la vie et àla mort, s'en allérent ensemble à l'assaut de l'Empire , tout s'ouvrit devant eux et s 'abattit sous leurs pas.

Ce fut aussi la force du christianisme de se trouver asses en harmonie avec ces conjurations des Barbares, pour les discipliner, les anoblir et les élever à la dignité de la commune chrétienne ? et des saintes confréries. Entre ses mains, ce qui renversa la vieille société , créa la nouvelle ;

1 Conc. Nannet, , aun, 649.— Capitul, Carloman., tit. ui, cap. xiv, apud Baluz,, t. 11. —Cf. Bernardi, Mém. de l'Institut, Acad, des Inscript. et Belles- Lettres, t. X, p. 582.

? Tacit., Germ. , loco laudat. —Vita S. Arnulfi, ep. Met., n. 4. —Vita S. Sigirani, n. 1, sec. u Bened. — Vita S. Eligii, Spicil., t. IL.

3 Les habitations de plusieurs familles faisant leurs affaires en commun se nommaient vicinia. Les Capitulaires les appellent giloma (Capitul. V, tit. cc). Dans les lois du roi Iua eu Angleterre, elles portent le nom de gegil-la ;

le péril de mort fut une cause de salut; l'Église , fidèle à son plan de transformer sans détruire , de gouverner le monde sans créer d'autres éléments, éleva , épura la ghilde et la recommandation, s'empara de l'une par l'autre, et par toutes deux , des peuples nouveaux.

L'éducation de ces nobles enfants, placés autour du roi mérovingien , orphelins au sein de leurs familles, allaient à son cœur de mère. Elle n'eut donc rien de plus pressé que de leur former une famille : elle leur donna des. péres et des frères ; elle les assembla sous l’œil de Dieu et le manteau des saints, dans un asile consacré qu'elle appela du nom pieux et populaire de chapelle '.

Ici aucuns détails ne peuvent étre négligés, car il s'agit de retrouver tout une école du palais, antérieure de deux siècles à Charlemagne, dans laquelle Léodégar fut disciple et maitre , qu'il fréquenta dans son enfance et dirigea dans sa maturité.

Cherchons donc son origine, son berceau , ses premiers essais; et pour retrouver ces détails, entrons au palais mérovingien. Ce n'est plus la tente ni le camp d'un jour d’invasion , ce n'est plus la métairie solitaire, aux lisières d'un bois, aux bords d'un lac; c'est déjà une demeure royale qui a son faste, son cérémonial impérial, son aspect semi-oriental et ses usages copiés sur la cour de Byzance. Ainsi se déroule un ensemble pompeux de salles, de cours et d'avant-cours, un salutatoire, un consistoire , un trichorium , les deux zéta d'hiver et d'été , des thermes , un gymnase *, Souvent on s'est plu à les décrire, on a fait complaisamment l'inventaire de chaque salle; l'oratoire seul a été omis, ou si on l'a visité, la vue s’est arrêtée éblouie aux évangéliaires en lettres d'or sur feuilles de pourpre, revétus

aprés la conquéte des Normands, on lui rendit celui de gilda qu'elles avaient chez les Scandinaves et les Germains. Cf, Mémoires de l'Inst., t. X, p. 584. ' Voir, à la fin de l'ouvrage, la note sur la chapelle mérovingienne. ? Mabill., de Re diplomat, Supplement., t, E, cap. xi, n. 7, p. 60.

de gemmes et de ciselures délicates d'ivoire ', à la couronne d'or, àla chlamyde de pourpre, à tous les ornements de consul et de patrice envoyés de Constantinople par les empereurs, et mis sous la garde de Dieu et des saints *. On n'a point oublié surtout ces vases d'or massif enlevés aux Goths de Toulouse et de Sarragosse, venus, dit-on, de Sainte- Sophie de Constantinople et méme du temple de Salomon *. Au milieu de ces fabuleux trésors, on a peu remarqué le plus insigne de tous, un palladium qui marchait en téte des armées, un étendard national sur lequel juraient les leudes et les rois, une humble chásse qui présidait aux deux capitales fonctions de la vie sociale, au double jugement de Dieu, la justice et la guerre.

Cette chásse contenait quelques ossements vénérés, et surtout la plus insigne des reliques , la petite cape de saint Martin, cappella.

« Le saint s'en allait un jour à l'église par un temps d'hiver : un pauvre , demi-nu, se présente à lui, demandant l'aumóne d'un vétement. L'archidiacre est appelé, et le pauvre tout transi lui est vivement recammandé. Puis le saint passe au sacrarium , et prie à l'écart, sur un trépied; profondément recueilli, pendant que les prêtres, dans une salle voisine, vaquent aux salutations et aux audiences. Cependant le pauvre, à qui on différait de donner une tunique , pénétre à l'improviste, se plaignant de l'archidiacre et du froid. En un instant, sans que le pauvre méme le vit, le bienheureux détache sous son amphibale sa tunique, et, ne la partageant point, comme autrefois son manteau, la

! Greg. Tur., Hist. Franc., lib. 11, c. 10. — Aimoin, de Gestis Francor., lib. n, c. 8.

? Vita S, Hemigüi. D. Bouquet, Scriptor. rer, Franc., t. Ill, p. 379.

3 Aimoin, de Gestis Francor., loc. cit.— Mariana, de Reb. Hispanic., lib. à, c. 5, 6. —Dupeyrat, Antiquités de la chapelle du roi, p. 510. D. Mabillon pense que cet oratoire était dans le palais d'Issy , prés Paris, et que Childebert, qui le bâtit, y déposa en partie les soixante calices, les vingt-cinq patènes, les vingt cassettes d'évangéliaires, énumérées dans Aimoin et Grégoire de Tours, De He diplomat. , lib. 1v.

donne tout entière au pauvre et le fait retirer sans bruit. Cependant l'archidiacre vient dire que le peuple attend la célébration des offices solennels : « Il faut auparavant que le pauvre soit vétu, disait le saint. » L'archidiacre qui le voyait couvert de l'amphibale, ne soupçonnant pas qu'il fût sans tunique, s’impatientait de ne point voir paraître ce pauvre : « Apportez la robe du pauvre, il faut qu'il soit vêtu, » disait toujours le saint. Poussé à bout et de mauvaise humeur, le clerc prend au hasard dans les boutiques voisines, pour cinq deniers, une cape bérichonne, courte, à longs poils, et la jette avec colére aux pieds du saint : « Eh bien, dit-il, voilà la casaque, mais ce pauvre n’est plus là!» Martin , sans émoi, la ramasse et s'en couvre à l'écart en grande hâte. Il jette sur la cape rude et grossière, qui lui couvrait à peine les épaules, l'étole éclatante d'or et d'ar« gent , et s'en va, les bras demi-nus, célébrer le sacrifice à Dieu. Chose merveilleuse, continue Sulpice-Sévére , nous vimes , à la grande bénédiction de l'autel, jaillir de son chef un globe de feu, qui s'épandait en haut, relevait sa taille et projetait comme une chevelure de flammes. Des pierreries étincelaient sur ses bras nus, ajoute Fortunat, et l'émeraude suppléait aux manches trop courtes de l& tunique *,

Cet éclat demeura attaché à l'humble vêtement. I] passa

! Arcta tum demum necessitate compulsus, jamque felle commoto, a proximis tabernis bigerricam vestem , brevem atque hispidam , quinque comparatam argenteis, rapit atque ante Martini pedes iratus exponit : « En, inquit, vester! sed pàuper bic non est. » Sulpit. Sever., Dialog. i, n9 1, ed. Gall., t. vin, p. 410.

Induitur sanctus hirsuta bigerrica palla, Vix cui digna foret stola lactea et aurea fulva.

Venant. Fortunat., de Vita S. Martini, lib. m, Bibl, PP. Lued,, t. X, p. 604.

3 Sulpitius Severus, Dialog. n, no 1, 2. — Fortunat,, Carm., lib. 1, poema 5.

Ac brevibus manicis, fieretne injuria dextre,

. Texerunt gemma , qua caro nuda fuit.

Brachia nobilium lapidum (ulgore corascant , Inque loco tunicx pulchra smaragdus erat.

de bonne heure éntre les mains de nos rois, qui le déposèrent dans l'oratoire du palais. Cet oratoire prit le nom de la petite cape '. Ce noin s'attacha aux clercs-éhiapelains qui devant la vénérable chásse psalmodiaierit et célébraient les saints offices *. Ce nom passa à tout ce qui appartenait à ces clercs, à leurs vêtements, aux vases sacrés de leur oratoire, à l'école qu'ils formérent, aux maîtres qui la dirigérent, aux disciples qui en sortirent *. Ce nom s'étendit à tous les oratoires particuliers élevés à la gloire de Dieu , et il demeure encore attaché à tout une cité bátie autour du tombeau de Charlemagne , qui voulut s'abriter, en son dernier asile, sous l'humble cape de saint Mattin transférée à Aix-la-Chapelle *. Ce nom, si l'on en croit de graves autorités, fut un surnom de rois; Robert-le-Fort, Hugues-le-Blanc, Hugues-Capet, qui se glorifiaient de portet sur leurs vaillantes mains ce trophée de la pauvreté, en reçurent leur nom de Capétiens *.

En méme temps, la pauvre obolla, comme V'appelle Fortunat , recueillait le respect des peuples. Elle précédáit, de plusieurs siècles, l'oriflamme à la tête de nos armées, et les conduisait à leurs plus glorieuses victoires *. Elle par-

: Cappa ou Cappella, Placit. Theodor., apud Mabillon, de Re diplomatica , p. 470.

? Ducange, Glossarium.

3 Walafr. Strab., de Rebus eccles., xxxi.—Honor, Augustod., Gemma anime, c. cxxvm ; Serm. in sanct. Martin. — Durand. Ration. liturg., lib. n, c. x.

4 Monach. S, Galli, lib. n, c. xxvn. Charlemagne aimáit à porter pendant sa vie une fourrure grossière, de même ferme et d'amesi peu de pris que le roccus de S. Martin. « Carolus hahebat pellicium berbycinum, non multum amplioris pretii quam roccus ille S. Martini quo pectus ambitus , nudis brachiis Deo saerificlum obtulisse astipulatione divina comprobatur. » Id.

5 Mémoires de D. Brial, dans les Mémoires de l'Institut, ann, 1818, p. 81.

6 Marculf,, Formul. 28. Monach. Sangall., de Vita Car., lib. s. Lesempereurs de Constantinople étaient également dans l'usape de faire porter devant euzen guerre des reliques, Les vois francs aimaient à imiter le cérémonial de la état byzantine. Théodese-le-Jeune avait sa chapelle impériale; tout son palais ressemblait à un monastère. Dès le point du jour, il se trouvait à son oratoire

et récitait ea chœur, avec ses sœurs, des hymnes et des répons. Soctat., I. vi, c. XXn.

courait les provinces, portée sur les épaules des clercs, et accompagnée des fils de nos rois, qui faisaient préter sur elle aux vassaux leurs serments'. Au palais, elle était le plus solennel garant de la fidélité des grands. On craignait de forfaire au roi , mais on redoutait sept fois plus de jurer en vain sur la sainte chásse. Saint Éloi, pressé de préter un serment de ce genre, en avait le cœur si bouleversé que ses larmes en coulérent abondamment et qu'il ne put s'y résoudre *,

Le seul point sur lequel nous devions insister ici, c'est que le manteau court de saint Martin servit comme de tente à l'école du palais, qui se forma dans l'oratoire où on le vénérait.

Dès le règne de Clovis, d'anciens documents nomment un premier chapelain , Aptonius , que ses vertus , sa science et la confiance du roi Franc élevérent au siége d'Ángouléme : c'est sinon le fondateur, au moins le premier chef connu de la chapelle Palatine :.

Cinquante ans plus tard, au palais de Caribert, qui occupait le centre principal de la nouvelle monarchie , nous trouvons un autre chapelain royal, évéque d'Angouléme comme le premier, Mererius ou Mercarius, trés-éloquent et merveilleux docteur, dit-on, qu'une mort violente enleva trop tót à l'école naissante *. |

Pendant cet intervalle, malgré l'anarchie et la guerre permanente, le palais mérovingien est le foyer d'un mouvement civilisateur qui fera rapidement, des vainqueurs et des vaincus, le peuple le plus policé du monde. Dés les premiers jours dela conversion des Francs, on voit les lettrés

! Marculf., Formul,, lib. 1, form. xr.

? Anxius valde cœpit mox ubertim lacrymas profundere, metuens scilicet regem offendere, septuplumque pavens sanctis pignoribus manus imponere. Vita Elig., cap. v, in Spicil., t. II, ed. in-fo, p. 79. Voir, à la fin de l'ouvrage , la note sur la Chapelle mérovingienne.

3 Chron. pontific. Engolismens. laudat. in Gallia christ., t. Il, col, 977.

* Gallia christ. t. Il, col. 979 ; Chron. pontific. Engolism., ibid. laudat.

de l'Église sortir en foule des basiliques , des cloitres, des plus lointains ermitages, pour concourir, méme à leur insu ou par miracle, à l'évangélisation du palais. Tels furent autour de Clovis l'éloquent Remi, son père spirituel ‘; Waast, Deodatus, ses catéchistes * ; Melanius de Rennes , son chancelier, orateur disert dans les malls et les conciles *; Germer de Toulouse, qui apprit en trois ans toutes les saintes Écritures 4, Césaire d'Arles , l'homiliaire vivant des évéques de son temps, le savant moine de Lérins, qui fit chanter en son église des hymnes grecques à son peuple *; Arnulf de Tours, Sacerdos de Limoges; Eleuthère de Tournay *; Désiré de Verdun *; Euspicius *, Jean de Réome, . Fridolin, Séverin ?, saints abbés ; un illustre ermite de Périgueux , Ávitus '^ ; un autre Avitus et son frère Apollinaire, tous deux de l'antique et savante famille des Ferréoles", la plupart très-nobles Gallo Romains, dépositaires de la foi ‘et de la science. Il est difficile d'assigner à chacun sa part dans l'euvre civilisatrice accomplie au palais; mais ces hommes de Dieu menaient de front l'apostolat des bonnes lettres , de la parole, de la prière et des œuvres.

C'est par leur présence et leur bénédiction que naquit et grandit l'école oubliée dont nous recherchons l'obscure origine. L'institution s'étend et se perpétue, sans se régulariser encore , sous les fils de Clovis. Les plus belliqueux, Théodoric et Théodebert, s'associentà cette œuvre de paix. Le pre-

‘ Il est nommé apocrisiaire dans sa vie par Hincmar. Script. rer. franc., t. Ill, p. 373. — Duchesne, Script. franc , t. 1, p. 524.

2 Script. rer. franc., t. lil, p. 372, 381.

3 Actu S. Melanii , Boll., vi jan.

4 Acta S, Germerii, Boll., xv1 maii.

5 Vita S. Cesar. , sæc. 1 Bened., append., p. 659.

8 Rer. franc. Script. , t. Ill, p. 382, 383, 387.

7 Greg. Tur., Hist.,lib. m, c. xxv.

8 Aimoin, lib, 1, c, xvn.—Vita S. Euspic., sæc. 1 Bened,

9 Rer, franc. Script., t. 1M, p. 387, 388, 392,

19 Ibid, p. 390.

“1 Jbid., p. 404.

mier , après une rude guerre en Aquitaine et le sac de l'Arvernie , emporte dans son butin des troupes de clercs qu'il distribue sur sa route dans les monastères, et dont il retient plusieurs auprés de lui. Saint Gal, entre autres, grand oncle de Grégoire de Tours , d'une famille des plus saintes et des plus lettrées de la Gaule, demeure auprés du roi franc, devient l'un de ses clercs, et par sa belle et mélodieuse voix le charme, au point que Théodoric ne pouvait s'en séparer, méme en voyage, et qu'il l'aimait , ainsi que la reine, comme son propre fils ‘. « Arédius , autre nom aquitain des plus illustres, est recommandé au très-excellent Théodebert pour étre instruit dans l'érudition palatine *. »

En ce lointain et confus crépuscule de l'école du palais, il se fait comme un jet de luiniére à la cour de Childebert, « roi prêtre, clerc couronné, comme parle Fortunat, un autre Melchisédech, conquérant et roi de la paix , unique gloire et règle des pontifes *. » Il est encore cité comme le

premier Mérovingien qui ait appris le latin; il écrit aux | évêques, aux papes, qui lui répondent par d'élégantes lettres *; il envoie à Rome, à Constantinople des ambassadeurs choisis parmi les Gallo-Romains les plus distingués ; il aime à s'entourer des esprits cultivés de son tempe ; il lui en vient de l'Italie, de l'Irlande , des deux Bretagnes ; il y a jusqu'à des improvisateurs awbulants, bardes ou fatistes, qui regoivent un bienveillant accueil *. La trés-pieuse reine Ultrogothe et Swegotha sa sœur y ajoutent leurs bonnes grâces, pourvu que le docteur ait bonne vie et mœurs trèssaintes, On se réunit dans les jardins plantés par Childe-

! Greg. Tur., Vite Patrum, c. vi.

* « [nterea regi præcellentissimo Theotberto commendatur, ut eum instrueret eruditione palatina. » Greg. Tar. Opp., p. 1283.

3 Fortunat., Carm. , lib. n, carm. 11. — Cf. Greg. Tur., Hist., ix, 21.

4 Labb. Coll. concil, t. v. Epist. S. Pelagü pape ad Childebert. , col. 198. Epé-t. n et m, col. 801; Epist. 1v, col. 803. Childeberti Constitutio seu Bpistola , col.810.

5 Acta S. Hervæi, Boll., xvn jun.— Acta S. 4rmagesili, Boll, xvi aug. — Legendre, Mœurs françaises, p. 263. — Hist. litt. de la Fr., t. Hl, p. 454.

bert, comme sous les ombrages d'Academus ‘. Saint Lég, nore, s'il en faut croire des traditions armoricaines, s’y trouva avec ses soixante-douze disciples *, Des récits plus sûrs y conduisent deux jeunes Bretons, dont l’harmonieuse voix fait les délices de cette cour barbare. Hermel, ou Armapgile , plus tard secrétaire du roi, habiia six ans le palais, « comme un agneau au milieu des loups, dit sa légende *. » Hervanion , ou le petit Hervé , « était trés-docte en plusieurs langues, et surtout parfait musicien et compositeur de ballets et chansons ; le roi, qui se délectait à la musique, l'appointa en sa maison et lui donna de grands gages ^. » Cet exemple se communique : l'un des grands accueille et nourrit à sa table un jeune berger du Berry, Patrocle, prodige de science spontanée ; à l'insu de ses parents, il avait pénétré dans les écoles, et si vite dépassé ses condisciples et ses maîtres, que le bruit en vint aux oreilles du puissant Mummion , qui le fit venir « pour l'exercer davantage au palais *. » Là encore se rencontrent, à divers intervalles, l'évé-

! Venant. Fortunat., Carm., lib. vn, c. 8.

* Rer. franc. Script. , t. ll, p. 432.

3 Acta S. Armagesili, Boll, xv1 aug., p. 299.

4 Albert-le-Grand, SS. de la Bretagne, au xvii. juin. — Nos rois mérovingiens ont un goût décidé pour la musique. Clovis envoya chercher un joueur de harpe jusqu'à la cour de Théodoric. Le roi goth satisfit cette fantaisie, et Cassiodore écrivit en son nom une lettre où il vante ués-fort son joueur de harpe, « grand maitre en son art, capable de charmer par ses lèvres, ses mains et sa voix, la gloire du puissant roi franc. » Citharedum arte sua doctum pariter destinavimus expetitum, qui ore, manibusque, consona voce caniando, gloriam vesuræ potestalis oblectet, quem ideo fore credimus gratum, quia ad vos magnopere judicastis expetendum. Lib. n, Epist. 41. — Le bon roi Gontran interrompait son repas pour se faire chanter le graduel de la messe, et quand un diacre l'avait chanté, il le faisait répéter par autant de clercs qu'il y avait d'évéques à sa table ; chacun le chantait à son tour, comme il pouvait, dit Grégoire de Tours. Interea, jam medio prandio peracto, jubet rex ut diaconum nostrum qui ante diem ad missas psalmum responsorium dixerat , canere juberem. Quo canente , jubet iterum mihi , ut omnes sacerdotes , qui aderant, per meam commonitionem , datis ex officio suo singulis clericis , corum rege juberentur cantare... Quisque ut potuit... decantavit. Hist. lib. vus, 3.

5 Greg. Tur., Vite Patr., c. 1x. Commendatus Mummioai, qui a Childeberto rege magnus habebatur.

que Germain, qui marchait environné d'écoliers de tout âge ‘, et qui parait avoir présidé à la royale école ; Droctovée, l'un de ses disciples, sorti, coinme son maître, des fameuses écoles d'Augustodunum *; Syagrius, évêque de la méme cité, chapelain de Brunehaut ; Ursicin de Cahors, savant référendaire de la reine *; Ultrogothe ; Désidérius de Verdun ; Agéricus, son successeur, père spirituel de Childebert *, Theutarius et Charimer, de référendaires devenus èvêques * ; Frambald, noble aquitain, envoyé au palais, comme le pâtre du Berry, « pour y être exercé et y recevoir une science plus consommée * ; » Ébrulfus , l'orateur renommé dans les malls et les conseils du palais *. Nous passons d'autres noms qui pourraient figurer dans ces annales littéraires du palais. Mais pourrions-nous oublier le brillant improvisateur de l'Ombrie , Venance Fortunat, le chantre officiel de toutes les fétes nationales et religieuses? Ne pourrait-on pas compter aussi parmi les créateurs de l'école palatine quelques Grecs réfugiés, tels que saint Égydius d'Athénes, qui , à travers de merveilleux incidents , passe des écoles de la Grèce dans une grotte aux bords du Gard, d’où nos rois l'appellent au palais *?

. Mais il suffit, pour constater autour de nos premiers rois des essais de culture intellectuelle qu'il serait injuste de dédaigner : Fortunat, qui s'y connaissait, et qui fut clerc,

* Qui regit hinc juvenes , subregit inde senes. Ven. Fortunat., Opp., lib. ur, c. Xii, ed. Lucbi, « On ne peut douter qu'il n'ait été le chef de la chapelle de Childebert. » Archon., Hist. de la chapelle des rois de Fr., lib. 1, 35. Le méme auteur prétend que saint Médard faisait dans le palais de Clotaire, pour les aumónes et la direction de tout le spirituel, ce que saint Germain faisait dans celni de Childebert. Ibid,

* Cf. Gallia christ. Vita S. Droctov., n° 1, sæc. 1 Bened,

3 Greg. Turon., Hist,, v, 43.

4 Id., ibid., 1x, 23.

$ Id,, 1x, 93, 33.

6 Acta S. Frambald., Boll., xvi aug.

? Oratoris quippe facundia præditus ad agendas causas inter aulicos residebat doctissimus, Vita S. Ebrulfi , ne 3, szc. 1 Bened.

8 Acta S, Ægid. Boll. ad diem à sept,

domestique de sainte Radégonde s'étonnait de trouver dans la bouche de Caribert un latin plus pur que celui des Romains '. Il est vrai que Grégoire de Tours pousse des cris funèbres sur la décadence des lettres. Il voyait ses derniers jours se consommer dans la plus sombre période des Francs, Frédégonde peser de toute sa fureur sur le pavois sanglant, le siécle s'affaisser, la barbarie déborder, et il s'écriait : « Malheur à ces jours! c'en est fait pour nous de l'étude des lettres *. » L'anathéme du pére de notre histoire n'a point été accepté ; le fils même de Frédégonde fut appelé à réparer quelques années mauvaises et à reprendre le mouvement ascendant : la monarchie se ramassa sous la main d'un seul , la paix revint et les arts avcc elle. Le clergé reparut au palais, les saints et les solitaires recominencérent leur apostolat. Entre autres ruines, l'école du palais se relève et se régularise ; ses attributions se dessinent ; sa solitude s'éveille et se peuple; des disciples nombreux s'y rassemblent autour de maîtres qui se succèdent sans interruption. On peut, à partir de Clotaire II, commencer ses annales, décrire sa physionomie, ses plans d'étude, ses hommes et ses ceuvres. C'est là que nous retrouverons Léodégar au milieu de ses maîtres et de ses condisciples , parmi ces clercs palatinus, ces abbés du palais et du camp, ces chapelains et archi-chapelains qui, malgré le silence de nos modernes histoires, composent le cortège désorinais inséparable des Mérovingiens.

! Poemat., lib. vin.

Cum sis progenitus clara de stirpe Sygamber, Floret in eloquio lingua latina tuo.

Qualis es in propria docto sermone loquela , Qui nos Romanos vincis in eloquio !

Carm., lib. vi, n° 4.

* Væ dicbus nostris , quia perit studium litterarum, nec reperitur in populis, qui gesta præsentia promulgare possit. Histor. Franc., lih. 1, Prolog.

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