‹ Histoire de saint Louis (volume 2)Chapitre 117 sur 126 · CXLIV. — Saint Louis se croise pour la seconde · texte numérisé non relu

CXLIV. — Saint Louis se croise pour la seconde

Après ces choses dessus dites, il advint que le roi manda tous ses barons à Paris pendant

un carême*. Je m'excusai près de lui pour une

fièvre quarte que j'avais alors, et le priai qu'il me voulut bien dispenser. Ët il me manda qu'il voulait absolument que j'y allasse ; car il avait là de bons médecins qui savaient bien guérir de la * fièvre quarte. Je m'en allai à Paris. Quand je vins le soir de la vigile de Notre-Dame en mars, je ne trouvai ni roi ni autre qui me sût dire pourquoi le roi m'avait mandé. Or il advint, ainsi que Dieu le voulut, que je m'endormis à matines, et il me fut avis en dormant que je voyais le roi devant un autel à genoux, et il m'était avis que plusieurs prélats en habits d'église le revêtaient d'une chasuble vermeille en serge de Reims. J'appelai après cette vision monseigneur Guillaume, mon prêtre, qui était très-savant, et lui contai la vision. £t il me dit ainsi : « Sire, vous verrez que le roi se croisera demain. » Je lui demandai pourquoi il le croyait ; et il me dit qu'il le croyait à cause du songe que j'avais songé ; car la chasuble de serge vermeille signifiait la croix, laquelle flit vermeille du sang que Dieu y répandit de sou côté, et de ses mains et de ses pieds. < Quant à ce que la chasuble était en serge de Reims, cela signifie que la croisade sera de petit proht^ ainsi que vous verrez si Dieu vous donne vie. »

Quand j'eus ouï la messe à laMagdeleine à Paris, j'allai à la chapelle du roi, et je trouvai le roi qui était monté sur l'échafaud des reliques , et fai-

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sait apporter la vraie Croix en bas. Pendant que le roi venait en bas, deux chevaliers qui étaient de son conseil commencèrent à parler Tun à l'autre, et Tun dit : « Ne me croyez jamais, si le roi ne se croise ici. » Et l'autre répondit : « Si le roi se croise, ce sera une des douloureuses journées qui jamais fût en France. Car si nous ne nous croisons pas , nous perdrons Taffection du roi ; et si nous nous croisons, nous perdrons celle de Dieu, parce que ce ne sera pas pour lui que nous nous croiserons. »

Or il advint ainsi que le roi se croisa le lendemain, et ses trois fils avec lui ; et depuis il est advenu que la croisade fut de petit profit/selon la prophétie de mon prêtre. Je fus beaucoup pressé par le roi de France et le roi de Navarre de me croiser. A cela je répondis que, tandis que j'avais été au

. service de Dieu et du roi outre-mer, et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'avaient détruit et appauvri mes gens, tellement qu'il ne serait jamais un temps où moi et

. eux n'en vaudrions pas pis; et je leur disais ainsi ^e si je voulais agir au gré de Dieu, je demeurerais ici pour aider et défendre mon peuple; car si je mettais mon corps dans les aventures du pèlerinage de la croix, là où je verrais tout clair que ce serait pour le mal et le dommage de mes gens, je courroucerais par là Dieu, qui mit sra corps pour sauver son peuple.

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' Je penflsi quft tous con-li furent un péché mortel qui lui conseillèrent le voyage, parce que au poiiit où il était en France, tout le royaume était en bonne paix à rintérieur et avéc toils ses voisins; et depuis qu'il partit l'état du royaume ne fit jamais qu'empirer. Ils firent un grand péché ceux qui lui conseillèrent le voyage, dans la grande faiblesse là où son corps était; car il n0 pouvait supporter d'aller en charnî de chevaucher. Sa faiblesse était si grande, qu'il soufï'rit que je le portasse dans^ mes bras depuis rbôtel du comte d'Âuxerre, là où je pris congé de lui, jusques aux Cordeliers. Et pourtant faible comme il était, sll fût demeuré en France, il eut pu encore vivre assez et faire beaucoup- de bien.

GXLY. — Saint Louis tombe malâda ; ses enseignements

ft ton fila»

Du voyage qu'il fit à Tunis, je ne veux rien conter ni dire, parce gue Je n'y fns pas, Dieu merci 1 et je* ne veux rien dire ni mettre en mon livre de quoi je ne sois certain. Nous* parlerons donc de notre saint roi, sans plus, etnpus dirons ainsi, qq/après qu'il eut abordé à Tunis devant le château de Cartbage, une maladie le prit (un flux de ventre} pour

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laquelle il se mitjau lit; et îl sentit bien qu'il devait jBn peu de tmips passer de ce siècle à l'autre. Alors il appela monseigneur Philippe, son fils, et lui commanda de garder, ainsi que par testament, tcms les enseignements qu'il lui laissa, qui sont ci-après écrits en français, lesquels enseignements ^ le roi écriTit de sa sainte main, ainsf qu'bn le dit.

' * « Beau fils, la immière chose que je t'enseigne a'est que tu mettes ton cœur à aimer Dieu ; car sans ' cdat nul ne peut être sauvé. Garde -toi de faire rien qui déplaise à Dieu, c'est fl savoir le péché mortel; au contraire, tu devrais souffrir toutes sortes di' vilenies, de tourments, plutôt que de faire ' . un péché mortel. Si Dieu t'envoie l'adversité, alors reçois-la en patience, et rends en grâces à Notre- Seigneur, et pense que tu Tas méritée et qu'il te tournera tout à profit. S'il te donne la prospérité-, alors remercie l'en humblement, dé sorte que tu ne sois pas pire par orgueil ou d'une autre manière,^ quand tir én devrais mieux valoir ; car on ne doit pas guerroyer icoiïtre Bîetr avec ses dons. Confesse-toi souvent, et choiâs un confesseur prud'hamme, qui te sadto enseigner ce que tu dois

1. Geoffroy de Beaulieu, qui les rapporte en latin dans son chapitre XV, atteste que saint Louis les avait écrits de sa main en français. Beaucoup de manuscrits fournissent un texte à peu près maiblable à celui que Joinvilie fit transcrire.

Caire et de quoi tu te dois garder. Et tu te dois maintenir et comporter de telle manière que ton confesseur et tes amis t'osent reprendre de tes méfaits. Assiste au service de la sainte %lise dévotement et de cœur et de bouche, spécialement à la messe, quand se fait la consécration. Aie le cœur douxetcc«npatissant aux pauvres, aux malheureux, et aux affligés, et les conforte et aide selon que tu le pourras. Maintiens les bonnes coutumes de ton royaume, et abats les mauvaises. Ne convoite pas contre ton peuple, et ne charge pas ta conscience d'impôts et de tailles. Si tu as quelque peine de cœur, dis-le tantôt à ton confesseur ou à quelque prud'homme qui ne soit pas plein de vames j/^ rôles ; alors tu la porteras plus facilement. Veille à avoir en ta compagnie des gens prud'hommes^ loyaux, sott religieux soit séculiers, qui ne soient

' pas i3leins de convoitise, et parle souventjEivec eux; et fuis et évite la compagnie des mauvais. Écoute volontiers la parole de Dieu et la retiens en ton cœur; et recherche volontiers prières et indulgences. Aime ce qui est profitable et bon ; bais tout

' ce qui est mal où que ce soit. Que nul ne soit si hoKài que de dire devant toi une parole qui attire et excite au péché, ni de médire d autrui par derrière par ses détractions ; ne souiire pas non plus que nulle vilenie soit dite de Dieu devant ioi> Hends souvent grâce à Dieu de tous les biens qu'il

fa faits, de sorte que ta sois digne d'en avoir davantage. Pour rendre la justice et faire droit à tes sujets f sois loyal et roide, sans tourner à droite ni à gauche; mais aide au droit, et soutiens la plainte du pauvre jusques à tant que la vérité soit déclarée. Et si quelqu'un a une action contre toi, ne croi% rien jusques à tant que tu en saches la vérité; car alors tes conseillers jugeront plus hardiment ' selon la vérité pour toi ou contre toi. Si tu tiens rien qui soit à autrui, ou par toi, ou par tes devanciers, et que la chose soit certaine, rends-le sans taTder; et si c'est chose douteuse, fais-en faire une enquête, par gens sages, promptement et diligemment. Tu dois mettre ton attention à ce que tes gens et tes sujets vivent sous toi en paix et en droiture. Surtout garde les bonnes villes et les coutumes de ton royaume dans Tétat et dans la tramchise où tes devanciers les opt gardées; ets'il y a quelque chose à amender, amende-le et redressele, et tiens-les en faveur et en amour; car, à cause de la force et des richesses des grandes villes, tes sujets et les étrangers redouteront de rien faire contre toi, spécialement tes pairs et tes barons. Honore et aime toutes les personnes de la sainte l^lise» et prends garde qu aù ne leur enlève ni diminue les dons et les aumônes que tes devanciers leur auront donnés. On raconte du roi Philippe, mon aïeul, qu'une fois un de ses conseillers

3Sa HISTOIRE

lui dit que ceux de la sainte Église lui faisaient besMieaop de torts, en ce qu-^ils Itii enlevaient ses droits et diminuaient ses -justices; et c'était bien grande merveille qu'il le souffrit ; et le boa roi répondit qu'il le croyait bien; ma^s il considérait Igs bontés et les courtoisies que Dieu lui avaib faites; alor» il shnaît mieux laisser aller de son* droit que d'avoir contention avec les gens de la sainte église. A ton përe et à ta mère porte honneur et respect, et garde leurs commandements. Donne les bénéfices de la sainte figlise à des personnes de bien et de vie nette ; et fttîs-le par 1© conseil de prud'hommes et d'honnêtes gens. Gardetoi d'entreprendre la guerre sans grande délibération contre un prince chrétien ; et s'il te le faut faire, alors garde la sainte Église et ceux qui ne Vont fait aucun tort. Si des guerres et des contentions s'élèvent entre tes sujets, apaise-les au plus t$t que tu pourras. Sois soigneux d'avoir de bons prévôts et de bons baillis, et enquière-toi souvent d'eux .et de ceux de tour hôtel : comme ils se maintiennent, et s'il y a en eux aucun vice de trop , grande convoitise^ ou de ânisseté ou de tromperie. Travaille ft ôter de ton royaume tout vilain péché ; spécialement fais tomber de tout ton pouvoir les vilains serments et rhérésie. Prend); garde que les dépenses de ton hôtel soient raisonnables. £t enfin^ très-doux fils, fais chanter des

^juesses pour monàme et dire despraispns pai^teut ton royaume; ët octroie-moi une part spéciale et entière en tout le bien que tu feras. Beau cher ' fils, je te idott&e tautes Im bénédictions qu'un bon père peut donner à un fils. Et que la bénite Trinité tous les saiûts te £iu:dent et défendent de tous maux ; et que Bien te donne la grâce de faire toujours sa volonté^ de sorte qu'il soit honoré par toi, et que toi et mni nous puissions^ après cette via mortelle, être ensemble avec lui, et le louer sans £n. Amea. >

Quand le bon mi But enseigné son fils monsei-

igneur Philippe^ la maladie qu'il avait commença à ^ttre fortement; et il demanda les sacrements de la sainte Église, et les reçut avec l'esprit sain et en pleine connaissance, ainsi qu'il y parut; car pendant qu'on Toignait des saintes huiles et qu'on di* sait les. sept psaumes, il disait les versets à son tour. Et j'ai ou! conter à monseigneur^ le comte d'Alençon, son fils, que quand il approchait de la mort, il appela les saints pour l'aider et la secourir, et spécialement monseigneur saint Jacques, en disant son oraison qui commence par Esto, Do-

mine, c'est^-dire, < Dieu, soyez sanctificateDr et

gardien de votre peuple. » Il appela alors à son aide monseigneur saint Denis de France, en disant son oraison qui veut dire : « Sire Dieu, donneznous que nous puissions mépriser la prospérité de ce monde, de sorte que nous ne redoutions nulle adversité. » £t j'ai ouï dire alors à monseigneur d'Alençon que son père invoquait sainte Gene* viève. Après, le saint roi se fit coucher en un lit couvert de cendre, et mit sps mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel, rendit II notre Créateur son esprit en cette heure même que le Fils de Dieu mourut sur la croix.

• C'est une précieuse et digne chose de pleurer le trépas de ce saint prince, ^ui garda son royaume si saintement et si loyalement, et qui y fit tant de belles aumôn es, et qui y mit tant de beaux établissements. Et ainsi que Técrivain qui a fait son livre et qui l'enlumine d'or et d'azur, ledit roi enlumina son royaume de belles abbayes qu'il y fit, d'hôtels-Dieu, de couvents de Prêcheurs, de Cordeliers et d'autrès ordres religieux qui sont ci-devant nommés.

Le lendemain de la fête de saint Barthelemi Tapôtre, trépassa de ce siècle le bon roi Louis, en Tan de rincamation de Notre-Seigneur, l'an de grâce 1270 * i el ses os furent gardés dans un coffre

]. Le 35 août.

et enfouis à Saint-Denis en France, là où il avait élu sa sépulture, auquel lieu il fut enterré, là où Dieu a ftiit maint beau miracle pour lut et par ses mérites.

CXLVU. — Canonisation de saint Louis ; son corps est levé

de terre.

Après cela, à la poursuite du roi de France et* par le commandement du pape, Tarchevéque de Rouen ^ et frère Jean de Samois, qui depuis fut évôque ^, vinrent à Saint-Denis en Frftnce, et là ils ^ demeurèrent longtemps pour faire l'enquête sur la vie, les œuvres et les miracles du saint roi ; et on me manda que j'allasse à eux, et ils me tinrent deux jours. Et après qu'ils se furent enquîs près de moi et d'autres, ce qu'ils eurent trouvé fut porté à la cour de Rome ; et le pape et les cardinaux virent soigneusement ce qu'on leur porta; et selon ce qu'ils virent, ils lui firent droit et le mirent au nombre des xs^vb^» confesseurs ^ De là fut et doit être grande joie à tout le royaume de France, et

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