Voy. chap. m
qu'il avait vu le comte de Poitiers délivré; et elle lui fit doamer iingL livras parisîs.
IX2LVII. — De GoKcher de Châtillon, de l'dfêcpie de Soissons martyr^ et d'un renégat.
Je ne veux pas oublier certaines choses qui ad-
vinrent en Egypte tandis que nous y étions. Tout juremièrementje vous parlerai de monseigneur Gaur cher de GhitiUon, dont un chevalier qui* avait nom ^ monseigneur Jean do Monsoa, me conta qu'il vit monseigneur de Ghâtillon dans une rue qui était au village là où le roi fut pris ; et cette rue passait toute droite parmi le village^ si bien qu'on voyait les champs d'un côté et de Tautre. En cette rue était monseigneur Gaucher de Gliûtillon, Tépée au poing, toute nue. Quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, il leur courait sus, répee au poing et les jetait hors du village; et tout en prenant la fuite devant lui, les Turcs, qui tiraient aussi bien derrière que devant, le couvraient tous de traits. Quand il les avait chassés hors du village, il se débarrassait de ces traits qu'il avait sur lui, ét remettait sa cotte d'armes sur lui, et se dressait sur ses étriers, et étendait les bras avec Tépée, et criait ; « GhâUlion, chevalier 1 où sont mes prud'-
liommesî » Quand il se retournait et qu'il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout, il recommençait à leur courir sus Tépée au poing, et les en chassait; et ainsi ût-il par trois fois de la manière dessus dite. Quand ramiral des galères m'eut amené vers ceux qui furent pris à terre, je m'enquîs à ceux qui étaient autour de lui; mais je ne trouvai personne qui me dit comment il fut pris, si ce n'est que monseigneur Jean Frumons, le bon chevalier, me dit que quand on l'amena prisonnier à Mansourah, il trouva un Turc qui ^ était monté sur le cheval de monseigneur Gaucher de ChâtiUon; et la croupière du cheval était tout ensanglantée. Et il lui demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval était ; et le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge sur son cheval même, ainsi qu'il apparut à la croupière qui en était ensanglantée.
Il y avait un très-vaillant homme dans l'armée qui avait nom monseigneur Jacques de Castel, évéque de Soissons. Quand il vit que nos gens s*en revenaient vers Damiette, lui qui avait grand dcsir d'aller à Dieu, ne s'en voulut pas revenir au pays où il était né ; mais il se hâta d'aller à Dieu, et piqua des éperons et attaqua tout seul les Turcs, qui à coups d'épée Toccirent et le mirent dans la compagnie de Dieu au nombre des martyrs.
Pendant que le roi attendait le payement que ses
gens faisaient aux Turcs pour la délivrance de son firère le comte de Poitiers, un Sarrasin très-bien habillé, et homme très-loyal en apparence, vint au roi et lui présenta du lait pris en pots, et des fleurs de' diverses espèces, de la part des enfants du nazac^ de Tancien soudan de Babylone; et il lui fit le présent en parlant français. £t le roi lui demanda où il avait appris le français; et cet homme dit qu'il avait été chrétien ; et le roi lui dît : < Allez vous-en, car je ne vous parlerai plus. • Je le tirai à part, et lui demandai quelle était sa position. Il me dit qu'il était né à Provins, et qu'il était venu en'Égypte avec le roi Jean, et qu'il était marié en ^ypte et qu'il était un grand seigneur. Et je lui dis : '< Ne savez-vous pas bien que si vous mouriez en cet état, vous iriez en enfer? » Et il dit : « Oui (car il était certain que nulle religion n'était aussi bonne que la chrétienne), mais je redoute, si j'allais vers vous, la pauvreté là où je serais et les reproches. Tous les j ours on me dirait : Voici le renégat I Aussi j'aime mieux vivre riche et
tranquille, plutôt que de me mettre dans une position telle que je la prévois. » Et je lui dis qu'au jour du jugement, là où chacun verrait son péché, les reproches seraient plus grands que ne seraient
1. Probablement un officier ou un fermier du soudan. On suppose qae naj:ac pourrait être une altération de najser, mot arabe qui signifie inspecteur.
176 HISTOm£
ceuxqull me contait. Je lui dis beaucoup de l)onnes paroles qui n'eurent guère d'effet C'est ainsi qu'il xne quitta, et Jamais depuis je ne le vis.
mvill. — Des souffiBsmDei de la reine à Dtadelte.
Or VOUS avez ouïci-devantlesgrandespersôcutions
que le roi et nous nous souffrîmes; ces persécutions, la reine n'y échappa point, ainsi que vous l'entendrez ci-après; Car trois jours avant qu'elle accouchât, lui vint la nouvelle que le roi était pris; de laquelle nouvelle elle fut si effrayée que toutes les lois (ju'elle s'endoriiiuit dans son Ht, il lui semblait que toute sa chambre lût pleine de Sarrasins, et elle s'écriait : « A l'aide ! à l'aide 1 » Et de peur que l'enfant dont elle était grosse, ne périt, elle faisait coucher devant son lit un vieux chevalier de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait: « Madame, n'ayez pas peur, car je suis ici. » Avant qu'elle fût accouchée, elle ht sortir de sa chambre tous, excepté ce chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit une grilce; et le chevaher la lui octroia par serment; et elle lui dit : « Je vous demande, fit-elle, par la fbi que vous m'avez engagée, que si les Sarrasins prennent cette vilie, vous
. DE saint' LOUIS. • 177
me coupiez la tAte avant qu'ils me prennent. » Et
le chevalier répondit : « Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je Tavais déjà bien pensé, que je vous occirais avant qu'ils nous eussent pris. »
La reine accoucha d'un fils qui eut nom Jean; et on rappelait Tristan pour la grande douleur là où il naquit. Le jour même qu'elle fut accoudiéey on lui dit que ceux de Pise et de Gènes, et les autres communes, voulaient s'enfuir. Le lendemain qu'elle fut accouchée, elle les manda tous devant son lit, si bien que la chambre fut toute pleine : « Seigneurs, pour Tamour de Dieu, ne laissez pas cette ville ; car vous voyez que monseigneur le roi serait perdu avec tous ceux qui' sont pris, si elle était perdue. Et s'il ne vous platt, du moins que pitié vous prenne de cette chétive créature qui est ici gisante, et attendez jusques à tant que je sois relevée. » Et ils répondirent : « Madame, comment ferons-nous? Car nous mourrons de faim en cette ville. » Et elle leur dit qu'ils ne s'en iraient point par famine : « car je ferai acheter tous les vivres en cette ville, et je vous retiens tous dès à présent aux dépens du roi. » Ils se consultèrent, et revinrent à elle^ et lui octroièrent qu'ils demeureraient volontiers ; et la reine (que Dieu absolve I) fit acheter tous les vivres de la ville, qui lui coûtèrent trois cent soixante mille livres. De plus, elle dut se relever avant son terme, pour la cité qu'il fallait
lis ' aisToiuE
rendre aux Sarrasins. La reine s'en vint ea Acre pour attendre le roi.
UCXIX. — Le roi ajourne ses rét^lamations «outre les SftmBNis.
Récit de sa umiséeé
Tandis que le roi attendait la délhrraace de soa
frère, le roi envoya le frère Raoul, frère prêcheur, à un émir qui avait nom Faress-Iikldin Octay, Tun : des plus loyaux Sarrasins que j'eusse Jamais vu. Et il lui manda qu'il s'étonnail fort comnient lui et les autres émirs souffîirent qtz^cm lui eût A vilaine* ment violé son traité. Car on lui avait tué les malades qu'ils devaient garder; et mis ses engins en pièces, et brûlé les malades et la chair de porc salée qu'ils devaient garder aussi, f aress-lilddia ûctay répondit à frère Raoul et dit : < frère Raoul, dites, au roi, qu'à cause de ma loi je n'y puis remédier; et cela me pèse. Bt dites-lui de ma part qu'il ne laisse en rien paraître que cela lui fasse peine, tant qu'il sera en nos mains, car ii serait mort ». Bt il fût d^avis que sitôt que. le roi tiendrait en. Acre, il lui en souvînt..
Quand le: roi vintten son vaisse^iiy il |ie trouvai
pas que ses gens lui eussent rien préparé, ni lit, ni vêtement; mais il dut coucher jusques à tant que
nous fûmes en Acre, sur les matelas que le soudan
lui avait baillés. Et il revêtit rhabilloment que le Soudan lui avait fait bailler et tailler, qui était en satin * noir, fourré de vair et de petit-gris; et il y avait une grande foison de boutons tout d'or.
Pendant six jours, tandis que nous fûmes en mer, moi qui étais malade je m'asseyais toujours à côté du roi. £t alors il me conta comment il avait été pris, et comment il avait négocié sa rançon et la nôtre, avec Taide de Dieu. Et il me ût conter c6mment j'avais été pris sur Teau ; et après il me dit que je devais savoir grand gré à Kotre-Seigpeur quand il m'avait délivré de si grands périls. Il regrettait lieaucoup la-mort du comte d'Artois, son frère, et disait que celui-là se fût, bien malgré lui, ahslenu de le venir voir, comme faisait le comte de Poitiers, et que rien n'eût empêché qu'il ne le fût wnu voir sur les galères.
n se plaignait aussi à moi du comte d'Ai^Jou, qui était sur son vaisseau, et qui ne lui tenait nullement compagnie. Un jour, il demanda ce que le comte d'Anjou faisait, et on lui dit qu'il jouait aux tables avec monseigneur Guulier de Nemours; et il y alla tout chancelant à cause de la faiblesse causée par sa maladie, et il prit les dés et les tables et les jeta dans la mer; et se courrouça très-fort