CXXII. Le Taisieau du foi heurte oontie un banc de sable
Le samedi, nous vîmes Ttle de Chypre, et une montagne qui est en Chypre, qu'on appelle la montagne de la Croix. Ce samedi, il s'éleva une brume et elle descendit de la terre sur la mer ; et pour cela nos mariniers crurent que nous étions plus loin de Tîle de Chypre que nous n'étions, parce qu'ils voyaient la montagne par-dessus la brume; et pour cela ils firent avancer hardiment : d'où il advint ainsi que notre vaisseau heurta contre un banc de sable qui était sous l'eau ^ Or il advint que si nous n'eussions rencontré ce peu de sable là où nous heurtâmes, nous eussions heurté contre tout plein de roches qui étaient couvertes, là où notre vaisseau eût été tout brisé, et nous tous naufragés et noyés. Aussitôt le cri s'éleva sur le vaisseau, si grand que chacun criait hélas I et les mariniers etlesautresiî*appaientdesmains,parce que chacun avait peur de se noyer. Quand j'ouïs cela, je me levai de mon lit, où j'étais couché, et allai au château, avec les mariniers. Quand je vins là, frère Rémou qui était templier et maître des mariniers,
l. Voy. cbap. n et chap. m
dit à un de ses valets : « Jette la sonde ; > et ainsi lit-il. Et dès (^u'il l'eut jetée, il s'écria et dit : « Hélas 1 nous sommés à terre. » Quand frère Hémon ouït cela, il déchira sa robe jusqueâ à la ceinturei et se prit à s'arracher la barbe, et à cf ier : c Hélas I hélas I » En ce moment, tm niîen ciievalier, qui avait nom monseigiieur Jean de Monson, père de l'abbé Guillaume de Saint*Michel, eut pour moi une grande bonté qui fut telle, qu'il m'apporta sans mot dire un mien surcot^ iburré, «t me le jeta sur le dos, parce qne je n'avâte que ma cotte. Et je lui criai et lui dis : c Qu'ai-je à faire de votre surcot que vous m'apportez, quand nous nous noyons ? » Et il me dit : « Sur mon âme, i^re, j'aimerais mieûx que nous fussions tous noyés que s'il vous prenait parle froid une maladie dont vous dussiez mourir. »
Les mariniers s'écrièrent : « Ç& ! la galère, pour recueillir le roi. » Mais de quatre galères que le roi avait là, il n'y eut pas de galère qui s'approcliiît; en quoi ils firent très-sagement; car il y avait bien huit cents personnes dans le vaisseau, . qui toutes eussent sauté dans les galères pour sauver leur vie, et ainsi les eussent coulées à fond.
Celui qui avait la sonde la jeta une seconde